Emmanuel Todd pour tous

I - D'où vient la diversité des systèmes familiaux ?

[Introduction]

Dans un premier temps, nous tenterons de comprendre d'où vient la diversité des structures familiales appelées aussi systèmes familiaux par E. Todd. Nous entendons par diversité des structures familiales, variété des rapports parents-enfants, hommes-femmes, frères-sœurs. La diversité existe dans le temps puisque sur un même territoire on constate des évolutions de structures à travers les âges mais aussi dans l'espace avec à chaque époque une coexistence de structures familiales variées sur la surface de la planète.

Pour comprendre cette variété, il est nécessaire de procéder en avant-propos à un rappel historique de l'apparition et de la diffusion des grandes innovations de l'humanité que furent la naissance de l'agriculture, la sédentarisation ou la naissance de l’État.

Emmanuel Todd (Herodote.net, 25 mars 2015)

1. La révolution néolithique

Jusque vers 9000 av. J.-C., la planète ne connaît que des groupes humains de chasseurs-cueilleurs nomades. Puis, nous voyons l'apparition des premiers sédentaires dans le nord de la région appelée le Croissant fertile et notamment dans le nord de la Syrie et de l'Irak actuels. La sédentarisation y a été permise par l'abondance des céréales disponibles à l'état sauvage puis par l'invention de l'agriculture qui a consisté à sélectionner une variété de blé et à en conserver les grains afin de les replanter.

Si ce processus est bien connu, ce qui l'est moins c'est la nature de l'organisation familiale de ces premières communautés de sédentaires. D'après l'archéologie, ces dernières étaient constituées de petites unités familiales comprenant chacune un père, une mère et leurs enfants vivant sous le même « toit ».

Cette composition du foyer que nous connaissons bien aujourd'hui se nomme la famille nucléaire et constitue donc la forme familiale primitive. Dans ces communautés organisées selon cette structure familiale, le jeune adulte, lorsqu'il se met en couple, quitte le foyer de ses parents pour aller défricher de nouvelles terres et fonder son propre foyer à proximité. Les hommes et les femmes y ont des rôles différents et complémentaires sans, a priori, de lien de domination.

2. Les débuts de l'Histoire

De grandes innovations, qui font entrer les humains dans l'Histoire, apparaissent dans plusieurs espaces de l'Eurasie puis du reste du monde à des dates différentes : à partir de 4000 av. J.-C. au Moyen-Orient, 3000 av. J.-C. en Égypte ou 1300 av. J.-C. en Chine.

Plusieurs millénaires après la révolution néolithique, les densités de population dans la région du Croissant fertile ont fortement augmenté. On constate alors une expansion humaine vers le sud et la région de Basse Mésopotamie appelée ensuite le Pays de Sumer, où les arrivants découvrent une nature moins favorable à l'agriculture. La situation marécageuse entraîne le besoin de mise au point de techniques de drainage et d'irrigation.

Ce perfectionnement de l'agriculture rendu nécessaire par les contraintes environnementales va amener un tel essor de la production agricole qu'apparaissent des surplus. On parvient à produire sur une exploitation une quantité de nourriture supérieure aux besoins de la famille exploitante.

Apparaît donc le besoin de stocker et de redistribuer ces surplus, besoin qui entraîne la naissance de l’État c'est-à-dire d'une autorité disposant de la force, chargée de garantir la collecte, le stockage dans de grands greniers et la redistribution des produits agricoles. Cet État primitif prendra ensuite la forme de la Cité-État formée d'une ville et de sa campagne environnante dirigée par un roi, comme celle d'Uruk ou Ourouk (actuelle Warka dans le sud de l'Irak).

Pour rendre possible ce rôle de collecte et de redistribution des surplus, apparaît concomitamment la nécessité de pouvoir comptabiliser les productions. Cette opération nécessite le passage par une forme écrite et on assiste donc à la naissance de l'écriture. Au départ, on grave des encoches sur des tablettes d'argile puis on recourt à des idéogrammes avant le développement d'un alphabet.

Enfin, l'existence de ce surplus agricole permet le développement de catégories sociales qui ne travaillent pas la terre car leurs membres peuvent recevoir une partie de ce surplus en échange d'un travail jugé socialement utile. C'est l'apparition des artisans ou des prêtres. Dès lors, avec le regroupement d'une population nombreuse, exerçant des activités variées sur un territoire bâti délimité, nous assistons à la naissance de la ville.

3. La diffusion de ces innovations

À partir du foyer originel de Basse Mésopotamie (mais aussi des foyers égyptiens et chinois), c'est l'intégralité du continent eurasiatique qui est touchée par ces innovations humaines majeures.

Pendant des millénaires, ces techniques et formes d'organisation se diffusent. Elles sont adoptées par de plus en plus de populations disséminées sur le globe. La diffusion se réalise de façon lente et continue, de proche en proche principalement le long des axes de communication naturels que forment par exemple les vallées des grands fleuves.

La diffusion se réalise par :
- les migrations lorsque des populations amènent dans de nouveaux espaces leurs techniques et leur mode d'organisation.
- les guerres qui permettent à une population d'imposer son mode de vie à une autre
- l'acculturation par l'exemple quand une population adopte les techniques de ses voisins parce que celles-ci lui paraissent plus performantes.

On sait notamment que c'est par l'intermédiaire des populations installées dans la vallée du Danube que ces innovations atteignent les populations vivant autour de la Méditerranée.

Ainsi par exemple nous savons que les techniques issues de la révolution néolithique arrivent en Grèce vers 6000 av. J.-C., dans la plaine du Rhin vers 5000 av. J.-C., en Angleterre vers 4000 av. J.-C. ou au Japon vers 400 av. J.-C.. Concernant l'écriture, les plus anciennes traces remontent au début de notre ère en Angleterre avec l'occupation romaine, 700 au Japon avec l'utilisation de caractères chinois ou 785 en Saxe.

Nous avons décrit de grandes évolutions humaines qui se sont déroulées sur des millénaires dans ce grand foyer d'innovations que fut le Moyen-Orient. Les mêmes innovations sont apparues dans d'autres espaces eurasiatiques, américains, africains ou océaniens où les populations ont été confrontées aux mêmes contraintes environnementales et démographiques.

Pendant des millénaires, ces nouvelles techniques ou formes d'organisation se sont diffusées dans le monde à partir de ces foyers originels. Parallèlement, les structures familiales dans ces foyers originels se sont complexifiés abandonnant la forme nucléaire décrite plus haut.

4. Pendant ce temps, la complexification des structures familiales

Nous proposons ici une synthèse de l'ouvrage L'origine des systèmes familiaux, Tome 1 L'Eurasie, paru en 2011 chez Gallimard.

Nous commençons par un des ouvrages les plus récents d'E. Todd. C'est l'aboutissement pour lui de 40 ans de recherche c'est-à-dire 40 ans de lecture de monographies d'anthropologie sur le monde entier (le tome 2 concernant le reste de la planète est en cours de rédaction). Ici, Emmanuel Todd propose un récit de l'évolution des structures familiales dans l'histoire et leur diffusion sur toute la planète.

Que nous dit-il dans cet ouvrage ? Jusqu'à la période de la sédentarisation, les groupes humains s'organisent sous la forme de coexistence de familles nucléaires où chaque foyer se compose d'un père, d'une mère et de leurs enfants. Le jeune couple adulte à sa formation quitte le foyer des parents pour cultiver de nouvelles terres à proximité et fonder son propre foyer. Cette situation peut perdurer tant que le stock de nouvelles terres défrichables est important. Mais avec la pression démographique apparaît un problème de limites des ressources.

Avec la densité de population et la mise en culture de toutes les terres disponibles, il devient impossible aux jeunes couples de partir défricher de nouvelles terres à proximité. Nous avons vu qu'une possibilité était le recours à la migration au long cours pour rechercher des territoires moins peuplés. Par contre, le recours au morcellement du territoire des parents, pour assurer à chaque enfant devenu adulte la possibilité de nourrir sa famille, ne constitue pas une solution en raison de la faiblesse des rendements de chaque petite parcelle.

Au sein de ces sociétés les plus avancées, apparaît en réponse un phénomène de primogéniture masculine, décelable dès 2500 av. J.-C. au Moyen-Orient (vers 1100 av. J.-C. en Chine). On constate que l'aîné des garçons reste chez ses parents avec femme et enfants pour exploiter la terre qu'il recevra intégralement en héritage. Les autres enfants (cadets garçons et filles) doivent partir à l'âge adulte et se débrouiller pour fonder un nouveau foyer. La primauté est donc donnée à l'aîné pendant que les autres garçons et les filles sont rejetés de la même façon de l'héritage. Nous constatons dès lors que la forme familiale qui domine est celle de la famille souche, forme plus complexe où cohabitent sous le même toit trois générations (père-mère / fils aîné adulte avec femme / petits-enfants).

Mais la pression démographique continuant d'augmenter dans ces foyers humains d'innovation, les tensions s’accroissent et le besoin d'augmenter les rendements agricoles également. À partir de 2200 av. J.-C. au Moyen-Orient (200 av. J.-C. en Chine), la complexité de la forme familiale dominante s'accroît avec l'apparition de la famille communautaire où tous les garçons adultes restent sous le toit des parents avec femme et enfants afin de constituer une armée de bras utile à une exploitation plus intensive du sol ou à la défense du territoire.

À la mort du père, l'héritage est réparti équitablement entre les frères. À ce stade, il existe au niveau de l'héritage une égalité de traitement de tous les enfants garçons qui peut être considéré comme une avancée du principe d'égalité par rapport à l'époque antérieure dominée par la famille souche. Mais en réalité, on passe d'une inégalité entre l'aîné et les cadets hommes et femmes rejetés de la même façon de l'héritage dans la famille souche à une inégalité entre les hommes qui reçoivent tous un patrimoine et les femmes qui en sont privés dans la famille communautaire. L'inégalité repose alors sur la différence de sexe.

E. Todd fait donc l'hypothèse que l'arrivée au stade où la famille communautaire domine une société représente un moment d'abaissement du statut des femmes. Il appuie son idée avec des indices qui, à partir de 1000 av. J.-C. au Moyen-Orient, pourraient illustrer cet abaissement :
- les quelques données disponibles laissent apparaître l'existence d'un écart important entre hommes et femmes dans l'âge de mariage (entre 14 et 20 ans pour les femmes / entre 26 et 32 ans pour les hommes) qui correspond à un rapport adulte/enfant plutôt qu'adulte/adulte entre le mari et sa femme
- chez les Assyriens, des textes attestent de l'apparition de l'obligation du port du voile pour les « femmes honorables »
- vers 600 av. J.-C. apparaît dans la littérature assyrienne le thème de la virginité des femmes au mariage.

Enfin, E. Todd souligne que la disparition des femmes de toute l'iconographie de la région à cette époque, constatée par les archéologues, peut être considérée comme un signe de l'abaissement du statut des femmes.

Il établit le constat qu'après avoir été le centre de toutes les innovations humaines, le Moyen-Orient et la Chine connaissent une longue période de déclin jusqu'à une période récente. Il fait l'hypothèse qu'il existe donc une corrélation entre le statut des femmes dans une société et sa dynamique de progrès humain. Une société qui considère la moitié de ses membres (les femmes) comme des inférieures ne peut qu'être une société de stagnation.
Nous y reviendrons.

5. Le diffusion de la complexité familiale

Comme pour les innovations humaines, un phénomène de diffusion de la complexité familiale se déroule durant des millénaires au sein du continent eurasiatique. Par les migrations, les guerres, les phénomènes d'acculturation ou les réactions anti-acculturation (quand une société rejette la forme d'organisation familiale d'une société voisine ennemie), le phénomène de primogéniture masculine progresse lentement au sein des peuples eurasiatiques depuis les foyers moyen-oriental et chinois. Cette diffusion du principe de primogéniture masculine transforme progressivement les sociétés eurasiatiques depuis la forme nucléaire vers la famille souche puis la famille communautaire avant que disparaissent les sociétés paysannes traditionnelles avec la transition urbaine (note). Celle-ci vient consacrer la famille nucléaire comme forme universelle d'organisation des sociétés urbanisées en un saisissant retour à la case départ.

Cependant, cette lente diffusion va épargner les marges du continent eurasiatique qui, au moment où les sociétés paysannes traditionnelles se désintègrent, n'auront pas été touchées par le phénomène de primogéniture masculine et auront donc conservé pendant toute leur histoire une organisation familiale du type nucléaire. C'est le cas de l'Angleterre, des peuples du nord de la Sibérie (comme les Yakoutes et les Eskimos), des Islandais, des Lapons et, à l'autre extrémité du continent, des habitants des Philippines.

Les travaux d'anthropologie familiale nous montrent que d'autres peuples ont été touchés par la primogéniture masculine et ont été « convertis » à l'organisation de type souche mais sans avoir encore basculé dans la famille communautaire au moment de la désintégration des sociétés paysannes traditionnelles. Ainsi, nous retrouvons la domination de la famille souche chez les Allemands, Norvégiens, Catalans ou Japonais juste avant que chacune bascule dans l'urbanisation.

Ainsi, Emmanuel Todd peut classer chacun des 214 « peuples » (note) répertoriés dans son ouvrage (p. 88) comme appartenant à l'un des trois grands types de structure familiale : NUCLÉAIRE, SOUCHE, COMMUNAUTAIRE avec pour chacune des sous-types qu'il serait trop long de détailler ici, l'amenant à élaborer une liste finale de 15 types de structure familiale (p. 83).

[II - Le poids des structures familiales dans la « modernisation » des sociétés]


L'auteur : Nicolas Kaczmarek

Nicolas Kaczmarek, professeur d'histoire-géographieNicolas Kaczmarek, né en 1982, enseigne l'histoire-géographie au collège Gustave Courbet, à Trappes (Yvelines). Il est titulaire d'un master d'Histoire contemporaine du monde colonial réalisé à l'Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines.

Ayant goûté à l'oeuvre monumentale de l'historien Emmanuel Todd, aussi foisonnante que méconnue, il en a livré une synthèse remarquable de clarté aux lecteurs d'Herodote.net. Il anime le Cercle d'études toddiennes.

Publié ou mis à jour le : 2018-11-27 10:50:14

 
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