De l'Antiquité à nos jours

Heurs et malheurs de l'abolitionnisme

Le mouvement abolitionniste désigne le courant d'idées qui, à la fin du siècle des Lumières et au début du XIXe siècle, a pour la première fois dans l'Histoire de l'humanité contesté le principe même de l'esclavage et conduit à la mise hors la loi de la traite et de l'exploitation des êtres humains en Occident.

En 1770, les colons quakers (protestants rigoureux) de Nouvelle-Angleterre s'interdisent la possession d'esclaves. L'esclavage est pour la première fois au monde mis hors la loi au Vermont en 1777, dans les jeunes États-Unis d'Amérique. Le Danemark est le premier État européen à s'engager dans cette voie en 1792. Après un essai raté en 1794, la France des droits de l'Homme l'abolit définitivement en 1848, les États-Unis en 1865 et le Brésil en 1888 seulement.

Alban Dignat
Le navire négrier

Ému par les confessions d'un ancien marin, le peintre anglais William Turner représente en 1840 cette scène d'horreur. On voit un navire négrier qui, menacé par un typhon, se déleste de ses esclaves malades ou mourants...

Le négrier (William Turner, 1840, Musée des Beaux-Arts de Boston)

Condamnations sélectives

Avant l'émergence du mouvement abolitionniste en Occident, aux XVIIe et XVIIIe siècles, l'esclavage ne fait l'objet que de réprobation ou de condamnations sélectives. En terre d'islam comme en terre chrétienne, on s'interdit au Moyen Âge d'asservir des coreligionnaires mais on ne s'oblige pas à libérer des esclaves lorsque ceux-ci se convertissent à la foi de leurs maîtres.

L'historien Olivier Grenouilleau évoque Ahmed Baba (1556-1627), un penseur musulman de Tombouctou, de race noire, capturé par les Marocains après la bataille de Tondibi : « il rappela les préceptes islamiques selon lesquels musulmans et non-musulmans vivant sous la loi et la protection musulmane ne pouvaient être asservis, à la différence des idolâtres capturés au cours d'une guerre sainte. Il indiqua aussi que les populations situées au sud de Tombouctou étaient païennes et entraient dans ce dernier cas de figure ». Autant dire que l'on est encore loin de la mise hors la loi de l'esclavage...

Dans l'Europe médiévale, de la même façon, on trouve des accommodements entre doctrine évangélique et pratique de l'esclavage. Les moeurs évoluent toutefois aux XIIe et XIIIe siècles comme l'atteste l'édit de Louis X le Hutin qui prohibe l'esclavage en 1315.

L'institution retrouve une nouvelle vigueur avec l'implantation de comptoirs portugais en Afrique et surtout la découverte et l'exploitation du Nouveau Monde. En 1454, le pape Nicolas V croit bon d'autoriser les Portugais à acheter des esclaves africains sous réserve qu'ils les convertissent à la foi chrétienne. Moins d'un siècle plus tard, en 1537, son successeur Paul III, révolté par l'ampleur de la traite atlantique, condamne l'esclavage. Mais ses injonctions n'ont aucun écho chez les planteurs et les marchands du Nouveau Monde.

Abolir la traite d'abord

Granville Sharp (1735-1813), abolitionniste anglaisLe projet radicalement nouveau qui a nom « abolitionnisme » apparaît seulement à la fin du XVIIIe siècle.

Il naît dans les cercles philanthropiques anglais, à l'initiative de personnalités généreuses comme Granville Sharp. Il se diffuse outre-Atlantique chez les Quakers de Pennsylvanie. En 1770, ces protestants austères et rigoureux s'interdisent la possession d'esclaves. Un peu plus tard, en 1777, l'esclavage est pour la première fois au monde mis hors la loi au Vermont, dans les jeunes États-Unis d'Amérique.

Les idées abolitionnistes se diffusent en Angleterre quand John Wesley, l'un des fondateurs de l'église méthodiste, de retour d'Amérique, publie Thoughts on Slavery (Réflexions sur l'esclavage) en 1774.

Le mouvement abolitionniste s'amplifie avec la fondation en 1787 à Londres de la « Société pour l'abolition de la traite » (« Society for the abolition of the Slave Trade ») par une douzaine de militants chrétiens. Réalistes, ces militants se gardent de réclamer d'emblée l'abolition de l'esclavage proprement dit, car ils estiment que les planteurs des colonies sont encore trop puissants pour l'accepter.

Le 12 mai 1789, au Parlement de Westminster, William Wilberforce, un jeune député fraîchement converti à une église évangélique, prononce un premier et virulent discours en faveur de l'abolition de la traite, c'est-à-dire la déportation des Africains en Amérique ou dans les îles tropicales, où ils doivent travailler sur les plantations de coton ou de canne à sucre.

Le « rossignol des Communes », soutenu par son ami, le Premier ministre William Pitt, va renouveler son offensive parlementaire, année après année, obstinément, jusqu'au succès final...

Les Danois devancent les Français et Anglais

Henri Grégoire (1750-1831), abolitionniste françaisL'initiative anglaise trouve un écho outre-Manche avec la création en 1788 de la «Société des Amis des Noirs » par l'abbé Henri Grégoire, le journaliste Jean-Pierre Brissot et quelques autres personnalités remarquables comme les marquis de Condorcet, de Mirabeau ou de La Fayette. Moins réalistes que les Anglais, les Français ne craignent pas de réclamer d'emblée la prohibition de l'esclavage.

Lors de la célèbre Nuit du 4-Août, qui voit l'abolition des privilèges féodaux, le duc François de la Rochefoucaud-Liancourt propose en vain « l'abolition de l'esclavage des Nègres » dans les colonies. Cet aristocrate éclairé est un adepte du progrès technique et de la philosophie des « Lumières ». À défaut d'avoir pu abolir l'esclavage, il peut se flatter d'avoir créé en 1769 une ferme modèle à Liancourt, au nord de Paris, et en 1780 l'école des Arts et Métiers.

Les idéaux abolitionnistes perdurent sous l'Empire, au sein de l'opposition libérale, laquelle se réunit périodiquement au château de Coppet, en Suisse, autour de Madame de Staël et de Benjamin Constant.

Les premiers à agir sont en définitive les Danois. Sous l'influence des idées philosophiques, le ministre des finances de ce petit royaume, Ernst Schimmelmann, convainc ses concitoyens de prohiber la traite atlantique en 1792 pour des raisons morales bien sûr mais aussi économiques. À juste titre, il la juge peu rentable et ne justifiant pas les avantages fiscaux concédés aux compagnies de traite.

Un délai de dix ans est accordée aux négriers pour s'adapter, ce qui entraîne une accélération du trafic jusqu'en 1803, l'année précédant l'entrée en application de l'interdiction.

L'Angleterre interdit à son tour la traite trois ans plus tard, en 1807. Les États-Unis imitent l'Angleterre l'année suivante. L'interdiction est enfin avalisée au niveau international par le congrès de Vienne en 1815.

Abolir l'esclavage enfin

L'esclavage proprement dit est condamné de façon implicite dans l'article premier de notre Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen, adoptée par l'Assemblée nationale, sous le règne de Louis XVI : « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits » (26 août 1789).

William Wilberforce s'engage avec vigueur dans le combat pour son abolition sitôt la traite interdite par le Parlement de Westminster. En 1823, il participe à la fondation de la « Société anti-esclavagiste » (« Anti-Slavery Society »). Atteint par l'âge, il transmet le flambeau à Thomas Fowell Buxton. Le 26 juillet 1833, celui-ci soumet au vote de la Chambre des Communes une loi d'émancipation qui abolit l'esclavage dans toutes les colonies britanniques en prévoyant de confortables indemnités pour les planteurs.

La France, à son tour, en 1848, quinze ans après les Anglais abolit l'esclavage (abstraction faite de l'abolition sans lendemain de 1794). Les États-Unis s'y rangent à leur tour en 1865 avec un XIIIe amendement à leur Constitution. Le dernier pays chrétien à abolir l'esclavage est l'Empire du Brésil, en 1888. Cette mesure d'humanité vaut à l'empereur d'être déposé l'année suivante par la bourgeoisie de son pays !...

En dépit de tout cela, rappelons que l'esclavage et la traite perdurent et même reprennent force en ce XXIe siècle dans différentes parties du monde, sous des formes mutantes...


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• 4 février 1794 : la Convention abolit l'esclavage
Publié ou mis à jour le : 2019-10-25 09:42:35

 
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