Les salauds de l'Europe - Guide à l'usage des eurosceptiques - Herodote.net

Les salauds de l'Europe

Guide à l'usage des eurosceptiques

25 août 2017 : Jean Quatremer, correspondant de Libération à Bruxelles depuis près de trente ans, figure parmi les meilleurs connaisseurs de l'Union européenne et ses plus fervents soutiens.

Revenu de ses illusions, il dénonce aussi avec une violence inouïe les dérives actuelles qui mènent l'Europe à sa perte...

Les salauds de l'Europe (Jean Quatremer)« Longtemps, j'ai cru en l'Europe. Longtemps, j'ai souhaité l'émergence des États-Unis d'Europe. Longtemps, j'ai pensé qu'elle était notre Terre promise, celle qui nous permettrait de dépasser les États-nations, ces fauteurs de guerre. Aujourd'hui, c'est fini. Je n'y crois plus. Elle n'a pas été inutile, mais son rôle historique est derrière elle... »

C'est par cette confession désabusée et sans équivoque que débute l'essai iconoclaste de Jean Quatremer. Le journaliste rappelle avec brio les origines de l’aventure européenne. Mais c’est pour mieux dénoncer ensuite les dérives qui, du talentueux Jacques Delors au piteux Jean-Claude Juncker, ont mené à l’impasse actuelle.

Y a-t-il une lumière au bout du tunnel ? Jean Quatremer détaille en quelques pages une possible sortie par le haut. Mais lui-même n’y croit pas vraiment. Son essai s’adresse aux européistes convaincus : quand le clergé lui-même ne croit plus à son dieu, est-il encore raisonnable de le prier ? N’est-il pas temps de repenser l’avenir ? Ce qui reste de l’Union est plus néfaste qu’autre chose. Mais le projet communautaire demeure nécessaire. Il s’agit de le refonder.

Une grande espérance…

Jean Quatremer (DR)Le journaliste a soin de rappeler dans de belles pages consacrées à la construction européenne la grandeur de celle-ci et les passions qu’elle a suscitées.

Caressée par maints rêveurs, de Victor Hugo à Aristide Briand, l’idée européenne est réactivée par Winston Churchill, à Zurich le 19 septembre 1946, et reprise au vol en mars 1947 par… le Congrès américain qui se déclare « favorable à la création des États-Unis d’Europe dans le cadre des Nations Unies ». L’objectif de Washington est d’allumer un contre-feu face à la menace soviétique.

Dans le plus grand secret, à l’écart des jeux politiciens, une poignée de hauts fonctionnaires sous l’égide de Jean Monnet conçoit une première institution supranationale qui sera chargée de gérer le charbon et l’acier, deux produits essentiels à l’économie de l’époque. Le 9 mai 1950, cinq ans après la fin du nazisme, est ainsi annoncée la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA).

Jean Quatremer souligne que ni la classe politique ni les citoyens n’ont été consultés là-dessus et c’est heureux car on peut douter qu’autrement la CECA aurait vu le jour.

Là-dessus éclate la guerre de Corée. Washington craint que Staline n’envahisse l’Europe de l’Ouest et plaide pour un réarmement de l’Allemagne fédérale. Impensable pour les Français !

Alors Jean Monnet sort de sa réserve et plaide pour la création d’une armée européenne au sein de laquelle serait intégrée l’armée allemande. Le gouvernement français reprend l’idée au bond mais c’est pour la rejeter finalement face à l’opposition résolution des gaullistes et des communistes. Cet échec cinglant va annihiler pour très longtemps les projets d’intégration politique, surtout lorsqu’ils sont portés par la France !

Du coup, on en revient à la méthode Monnet des petits pas avec la signature à Rome, le 25 mars 1957, d’un traité sur l’atome (Euratom) qui va rapidement tourner court et, accessoirement, d’un traité sur une Communauté économique européenne qui va lentement prospérer et grandir jusqu’à donner naissance à l’actuelle Union européenne.

Jean Quatremer souligne que c’est le contexte international, le soulèvement de Budapest et la crise de Suez en novembre 1956, qui ont permis le traité de Rome cinq mois plus tard. En réactivant la menace soviétique et surtout en démontrant la faiblesse de la Grande-Bretagne et de la France face aux deux Super-Grands, États-Unis et URSS, ces crises ont levé les objections de la France au projet de Marché Commun.

La construction européenne a pu dès lors progresser au fil des crises et des opportunités, portée par des eurocrates « missionnaires d’une Europe sacralisée » (p. 141). Jean Quatremer situe le retournement dans les années 1990 quand l’activisme de la Commission Delors a fini par indisposer les États.

... aujourd’hui défunte

La Commission européenne a affirmé son autorité sous la présidence de Jacques Delors (1985-1995), lequel a pu convaincre les États d’adopter aussi bien Schengen que l’Acte Unique et la monnaie unique. Il a seulement échoué sur l’Europe sociale.

Mais ses successeurs, rivalisant d’incompétence, ont rapidement réduit la Commission à n’être plus que le secrétariat du Conseil européen des chefs d’État et de gouvernement. Jean Quatremer a des mots très durs pour Jacques Santer, dont il a provoqué la chute en 1999 pour cause de corruption, comme pour Romano Prodi (1999-2004) et son commissaire à la concurrence Mario Monti, qui ont bradé l’industrie européenne, Manuel Barroso (2004-2014), homme-lige de la banque Goldman Sachs, impliquée dans la crise de 2007, et bien sûr Jean-Claude Juncker, qui a érigé son grand-duché en paradis fiscal.

Le Conseil européen, organe suprême de l’Union, est donc revenu au cœur du jeu. Il se réunit désormais tous les mois ou tous les deux mois. Mais c’est seulement pour constater ses désaccords sur tous les sujets d’importance : Ukraine, Russie, énergie, libre-échange, travailleurs détachés, terrorisme, migrants etc. La faute en est à l’élargissement intempestif de l’Union de quinze membres en 1995 à 27 ou 28 aujourd’hui, avec des niveaux de développement très différents.

Jean Quatremer exécute en passant le Parlement européen, caution démocratique de l’ensemble : ses députés n’ont d’européens que le nom car ils sont élus sur des logiques partisanes nationales. « Quand sur certains textes, on voit les députés allemands voter comme un seul homme pour ou contre, de l’extrême droite à l’extrême gauche, comment ne pas ressentir un malaise ? » (p. 23). Leur légitimité est contestable quand on songe qu’un député français représente douze fois plus d’électeurs qu’un maltais. Enfin, le Parlement n’a pas l’initiative des lois et dans le domaine législatif, « il a le même poids que le Conseil des ministres qui n’est, au mieux, qu’élu au suffrage indirect » (p. 24).

Fait aggravant pour Jean Quatremer : la médiocrité des chefs qui y siègent aujourd’hui et notamment du couple franco-allemand. « Aucune personnalité d’envergure ne sort du lot, si ce n’est par défaut, celle d’Angela Merkel, la chancelière allemande » (p. 21). Les conséquences en sont dramatiques : « Il suffit de voir dans quel état de panique cet aréopage distingué a géré en dépit du bon sens la crise de la zone euro entre 2010 et 2012, entraînant les uns après les autres les pays dans le gouffre, dont la Grèce n’est toujours pas sortie sept ans après ! Et cela se paie par des centaines de milliers de vies brisées » (p. 22).

Mortelles rigidités

Jean Quatremer s’alarme des conséquences de l’incurie européenne : « Le ‘doux monstre de Bruxelles’ qui impose le bien européen à coups de normes rigides et souvent idiotes, est devenu le principal destructeur, non seulement de l’idéal européen, mais aussi de la démocratie. Par une sorte de retournement historique, il en vient même, par son existence, à menacer la paix… » (p. 10).

Le journaliste en voit la raison dans le dogmatisme étroit des agents européens :

« Engluée dans une idéologie libérale et libre-échangiste promue par la Commission, l’Union refuse par principe d’offrir une protection aux citoyens européens alors qu’elle a été fondée sur le principe de la préférence communautaire. L’Union est devenue l’idiot utile de la globalisation et le reste du monde en profite : la Chine par exemple… » (p. 31). « Pour l’Union, tout ce qui est une barrière, même si celle-ci obéit à une bonne raison, doit être abattu, quel qu’en soit le prix à payer. Le dogme avant tout et le dogme, c’est l’absence de frontière » (p. 30).

Jean Quatremer constate aussi l’échec de la monnaie unique et ses effets délétères sur la solidarité européenne. Il rejoint le point de vue que développe depuis plusieurs années Joseph Savès sur notre site : « Lancée en fanfare en 1999, la monnaie unique, qui devait elle aussi doper la croissance et protéger les Européens contre les chocs extérieurs, n’a pas rempli son rôle, comme l’ont montré la crise financière et économique de 2007-2008, puis la crise de la zone euro de 2010-2012. (…) Depuis le lancement de l’euro, la France est en déficit commercial alors que l’Allemagne accumule les excédents dans des proportions sans précédent. L’euro, qui peut le contester, a appauvri la France et tous les pays du Sud, mais a bénéficié plus que de raison à l’Allemagne » (p.31).

Et l’auteur d’en tirer la conclusion avec l’amertume que l’on devine chez un jeune sexagénaire qui découvre s’être illusionné toute sa vie : « Un triste bilan. Cet astre mort qu’est devenu l’Union n’a plus de raison d’être, il n’apporte plus aucune chaleur, bien au contraire. Elle est un problème en elle-même. Il est temps de redonner leur liberté aux nations européennes qui ont été la source de la grandeur du Vieux Continent. Il faut libérer les énergies au lieu de les entraver ! » (p. 38).

Joseph Savès
Do you speak bruxellish ?

Le monolinguisme est l’un des traits les plus significatifs de la « Bulle européenne ».

Par négligence et lâcheté, les dirigeants de l’Union et les fonctionnaires de Bruxelles ont laissé choir le multilinguisme et n’usent pratiquement plus que d’un seul idiome… L’anglais ? Que nenni. « À Bruxelles, c’est le globish qui règne en maître, une forme appauvrie à l’extrême de la langue de Shakespeare qui permet tout le monde de communiquer sans problème » (p. 155). Cet idiome est semé de néologismes propres à la Commission au point qu’il a fallu publier un dictionnaire des correspondances entre le mot anglais et sa traduction en globish bruxellois (comme for example au lieu de for instance).

Il ne s’agit pas d’un trait secondaire ! « La langue n’est pas neutre, rappelle Jean Quatremer. Elle véhicule des valeurs et des concepts et, surtout, seule la langue de naissance permet de communiquer au plus près de sa pensée : ce n’est pas un hasard si un Américain, un Chinois ou un Japonais ne négocie jamais dans une autre langue que la sienne » (p. 155).

Publié ou mis à jour le : 2018-11-27 10:50:14

 
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