Itinéraires

Gloires tardives

Ne maudissons pas le sablier qui égrène les jours et les années. La maturité et les cheveux blancs ne sont pas synonymes de mort civile. Et pour vous en apporter la preuve, nous avons collecté au fil de l'Histoire quelques exemples de gloires tardives.

André Larané
Aventures, arts et lettres

Voici pour commencer, proche de nous, Madeleine Cinquin (1908-2008). Sans doute la connaissez-vous mieux sous son nom de religieuse : Soeur Emmanuelle.

Née à Bruxelles, entrée dans les ordres à 24 ans, elle enseigne à Istanbul, Tunis et Alexandrie, essentiellement dans des établissements huppés pour jeunes filles de bonne famille. Rien de très excitant. En 1971, elle prend sa retraite et décide alors de s'occuper des pauvres parmi les pauvres, à savoir les familles coptes qui vivent sur les décharges d'ordures de la banlieue du Caire. La suite est connue de tous. Rayonnante, elle va juqu'à son dernier souffle plaider la cause de ses protégés et s'attirer une notoriété mondiale.

Comme la précédente, Alexandra David-Néel (1869-1969) a atteint sa centième année. Fugueuse dans l'âme, elle part à 43 ans pour un énième voyage en Asie. Elle assure à son mari qu'elle reviendra dans 18 mois. En définitive, elle ne remettra les pieds en Europe que 14 ans plus tard. Le 28 janvier 1924, à 55 ans, elle devient la première Occidentale à pénétrer à Lhassa, au cœur du Tibet interdit.

Grande figure de la littérature contemporaine, Albert Cohen (1895-1981), originaire de la communauté juive de Grèce, a longtemps vécu dans la discrétion, en publiant quelques rares livres en marge de ses activités de diplomate.

Il accède à la notoriété à 73 ans avec son chef d'oeuvre, Belle du Seigneur (1968, Grand Prix du roman de l'Académie française) et Bernard Pivot va dès lors concourir à le faire connaître du grand public de la télévision.

Le sculpteur bourguignon François Pompon (1855-1933) n'a pas vécu aussi longtemps que les précédents. Familier d'Auguste Rodin et Camille Claudel, il se passionne pour l'Extrême-Orient et plus encore pour les animaux. Il affine son style, avec des formes simplifiées à l'extrême et des surfaces polies. Cela lui vaut la célébrité à 67 ans, en 1922, au Salon d'automne, à Paris, où il présente son oeuvre la plus accomplie : L'ours blanc (aujourd'hui au musée d'Orsay).

Peintre officiel de la cour d'Espagne, Francisco de Goya (1746-1828) a connu très tôt une gloire facile. D'une remarquable longévité artistique (plus de 60 ans), il débute comme peintre de l'aristocratie heureuse du XVIIIe siècle.

Mais, comme Pompon, il atteint le sommet de son art à 68 ans, lorsqu'il peint le soulèvement populaire de Madrid du 2 mai 1808 (« Dos de Mayo ») et la répression du lendemain (« Tres de Mayo ») dans des tableaux d'un stupéfiant réalisme qui préfigurent déjà les horreurs du XXe siècle.

Glissons sur quelques autres artistes qui, tels Michel-Ange ou Le Titien, ont travaillé au-delà des 80 ans mais avaient déjà leur réputation établie à 30 ans.

Pour les mêmes raisons, glissons aussi sur les vieillards « nationaux », tels François-René de Chateaubriand (1768-1848), qui écrit à 70 ans passés les Mémoires d'outre-tombe, Victor Hugo (1802-1885), Léon Tolstoï (1828-1910) et Giuseppe Verdi (1813-1901). Ce dernier présente en 1893, à 80 ans, à la Scala de Milan son ultime opéra, Falstaff.

Citons aussi pour mémoire le luthier de Crémone Stradivarius (1644-1737), qui aurait travaillé jusqu'à sa mort, à 93 ans.

Action politique

Faut-il s'en étonner ? L'action politique réserve bien des surprises et tel que l'on croit « fini » peut rebondir quand on ne l'attend plus. François Mitterrand (1916-1996) accomplit un parcours honorable sous la IVe République mais son élan est brisé par l'arrivée au pouvoir du général de Gaulle, ce qui lui vaut une longue, très longue traversée du désert. Son étoile reprend des couleurs après une défaite de justesse face à Valéry Giscard d'Estaing en 1974 mais début 1981, pour sa troisième campagne présidentielle, rares sont les observateurs qui le voient triompher. Or, non seulement il va l'emporter à 65 ans mais encore va se maintenir au pouvoir pendant 14 ans, et ce en dépit d'un cancer.

Un autre exemple de rebond, encore très proche de nous, nous vient de Chine. Deng Xiaoping (1904 - 1997), leader communiste prometteur, est évincé par Mao Zedong pendant la Révolution culturelle, en 1966. Après la mort de Mao et en dépit de multiples avanies, il revient sur le devant de la scène. À plus de 75 ans, il prend en main la direction du Parti et du gouvernement et remet l'immense Chine sur pied, en agissant le plus souvent dans l'ombre. Le pays doit son actuelle prospérité à cet homme discret, surnommé « le petit timonier » en raison de sa taille et en référence à son ancien rival.

Plus brève mais d'une importance sans égale est l'action de Winston Churchill (1874-1965).

Homme politique anglais incontestablement brillant et surdoué, Churchill est promis aux plus hautes destinées. Premier Lord de l'Amirauté en 1911, il engage avec éclat la marine britannique dans la Première Guerre mondiale. Pourtant, son alternance de succès et de bourdes lui vaut d'être écarté du pouvoir dans les années 1920.

La plupart des observateurs ne donnent pas cher de son avenir politique. À la Chambre des Communes, il s'oppose aux velléités autonomistes des Indiens du Parti du Congrès. Comme tout un chacun, il voit en Mussolini un leader à la mesure du peuple italien et, en 1933, regarde avec intérêt l'arrivée de Hitler au pouvoir. Mais très vite, il prend conscience du danger que constitue le nazisme pour la paix et entreprend de le dénoncer avec vigueur.

Le 10 mai 1940, au soir, après que la Wehrmacht eut enfoncé le front occidental, le Premier ministre Neville Chamberlain prend conscience qu'il n'est pas homme à mener la guerre et remet sa démission au roi en invitant celui-ci à le remplacer par Churchill (65 ans).

La suite est connue de tous. Cet homme politique qui, s'il avait disparu avant le 10 mai 1940, aurait obtenu dans les livres d'Histoire une ligne tout au plus, va désormais se présenter comme le « tombeur » de Hitler. Avec une énergie farouche, il va mobiliser les Britanniques, lesquels seront seuls, pendant un an, du 22 juin 1940 au 22 juin 1941, à lutter contre la bête immonde.

Même parcours avec le Français Georges Clemenceau (1841-1929), à une guerre d'écart. Redoutable orateur, surnommé « le tombeurs de ministères », le chef du parti radical devient pour la première fois ministre en 1906, à 65 ans. Et il attendra encore quelques mois pour prendre la tête du gouvernement. Revenu plus tard dans l'opposition, il milite pour la « Revanche » contre l'Allemagne, vainqueur de la France en 1870-1871.

La guerre reprend dans les conditions que l'on sait en 1914. Mais le vieux Clemenceau en est tenu à l'écart pendant trois ans. En septembre 1917, alors que les énergies fléchissent et que le front est au bord de l'effondrement, le président de la République Raymond Poincaré appelle son rival à la direction du gouvernement. Par quelques formules cinglantes et des déplacements sur le front, le vieil homme galvanise les énergies et mène le pays à la victoire. Une victoire acquise au prix fort et qu'il négociera plutôt mal à la conférence de Versailles.

La politique compte aussi des hommes de paix. Parmi eux, William Gladstone (1809-1898) un Écossais protestant encore plus austère que Gordon Brown, ce qui n'est pas peu dire. Chef du parti libéral (whig), il devient à 59 ans Premier ministre du Royaume-Uni et va considérablement moderniser la démocratie et la vie sociale, tout en tentant de s'opposer aux visées impérialistes de son adversaire, le flamboyant Blair, pardon, Disraeli. Autant celui-ci est aimé de la reine Victoria, autant Gladstone en est détesté. C'est au point que, contre l'usage, elle lui refuse un siège lors de ses visites protocolaires... à l'exception de la dernière, en 1894, par pitié pour le vieil homme.

Le cardinal de Fleury (1653-1743) mérite un petit détour. Précepteur du jeune roi Louis XV, il est nommé Premier ministre par celui-ci le 11 juin 1726 et va gouverner le pays avec sagesse jusqu'à sa mort, le 29 janvier 1743, à l'âge de 90 ans (cela fait de lui le plus vieux Premier ministre qu'ait eu la France).

Glissons sur le cas de Henry Palmerston (1784-1865). Il devient Premier ministre à 71 ans, en 1855 et meurt à la tâche dix ans plus tard, mais c'est en qualité de ministre des Affaires étrangères, entre 1830 et 1851, qu'il est entré dans l'Histoire.

Glissons aussi sur celui de Philippe Pétain (1856-1955). Comme beaucoup de généraux de la Grande Guerre, il est déjà âgé (61 ans) quand il s'illustre à Verdun. Chef de l'État français en 1940, il met son prestige au service de la Collaboration.

Le plus notable de tous les grands vieillards est sans doute le Vénitien Enrico Dandolo. Né vers 1108, à l'apogée de la Sérénissime République, il est chargé d'une mission de bons offices à Byzance en 1173, après que l'empereur Manuel Comnène eut saisi les biens des milliers de Vénitiens établis en Orient et incarcéré les ambassadeurs vénitiens. L'affaire se passe mal. L'empereur fait brûler les yeux de Dandolo sans toutefois l'aveugler.

En 1192, déjà âgé d'environ 84 ans, Enrico Dandolo est élu par le Grand Conseil à la fonction suprême. Il devient le 41e doge de Venise. À ce titre, dix ans plus tard, il intervientdans la préparation de la IVe croisade. En contrepartie du prêt des navires de transport, il convainc les croisés de s'emparer de la ville de Zara, en Dalmatie, pour le compte de Venise, puis de mettre au pas Constantinople elle-même. S'étant vengé des tourments subis trente ans plus tôt, il meurt à Constantinople, le 21 juin 1205, presque centenaire.

Morts glorieuses

Aussi surprenant que cela paraisse, le panthéon de l'Histoire compte beaucoup de soldats morts au combat à un âge où la plupart des gens soignent leurs rhumatismes. John Talbot tombe ainsi à 65 ans environ à Castillon, au cours de la dernière bataille de la guerre de Cent Ans, après avoir combattu Jeanne d'Arc un quart de siècle plus tôt.

Anne de Montmorency (1493-1567), fidèle serviteur de Louis XII, de François Ier et de son fils Henri II, s'illustre pendant les guerres d'Italie. Devenu connétable (chef des armées), il se fait maladroitement capturer à Saint-Quentin, en 1557, par les Impériaux. Soldat dur à la tâche, il est tué à 74 ans à Saint-Denis, au nord de Paris, en livrant bataille aux troupes protestantes de Louis de Condé.

Le brave d'Artagnan, de son vrai nom Charles de Batz-Castelmore (1611-1673) sert vaillamment le roi en qualité de mousquetaire comme chacun sait. Au cours de la guerre de Hollande, lors du siège de Maastricht, à 63 ans, il se lance à la tête de ses mousquetaires à l'assaut d'une brèche quand il est tué d'une balle de mousquet.

Le 12 juillet 1690, le maréchal Frédéric-Armand de Schomberg (1615-1690), un huguenot français, affronte les catholiques anglais et irlandais à La Boyne, en Irlande. Il est tué d'une balle à la gorge en menant son escadron à l'attaque mais son camp l'emporte néanmoins.

Passons sur les vieux chefs de guerre qui ont conduit leur camp à la victoire. Guillaume le Maréchal, régent d'Angleterre, réputé le « meilleur chevalier du monde », meurt dans son lit mais il a plus de 70 ans quand il bat les Français à Lincoln, en 1217, et les renvoie chez eux.

Le feld-maréchal russe Mikhail Koutouzov (1745-1813) n'a pas été écouté par le tsar à Austerlitz. Il l'est enfin à Borodino, en 1812, à 67 ans, ce qui lui permet de mettre à mal la Grande Armée de Napoléon Ier et de l'obliger à une désastreuse retraite. Un peu plus tard, en 1815, c'est le feld-maréchal prussien Gebhard Leberecht von Blücher, 72 ans (1742-1819), qui assure la défaite définitive de Napoléon Ier à Waterloo. Surnommé « Maréchal En avant ! » par ses hommes, il entre dans la bataille en fin de journée, à point nommé, au moment où la victoire semblait échapper à son allié anglais Wellington, un jeunot de 45 ans (comme Napoléon). Notons aussi l'exploit du feld-maréchal autrichien Josef Radetzky (1766-1858) : le 23 mars 1849, à 83 ans, il met en déroute une armée piémontaise à Novare, sur la route qui mène de Turin à Milan.

Ce recensement s'arrête ici. Depuis les deux guerres mondiales, fort heureusement, les guerres se font plus rares, d'autre part, quand elles surviennent, les officiers supérieurs dirigent les opérations de l'arrière.


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Le mandat de trop
Publié ou mis à jour le : 2019-05-20 11:30:14

 
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