Roxelane (1500 - 1558)

Favorite du sultan

Le sultan Soliman le Magnifique (Suleyman Kanouni), plus justement appelé Le Législateur par les Turcs, a porté l'empire ottoman à son apogée au coeur de la Renaissance. Conformément à la tradition, il jouit d'un harem peuplé de concubines et d'esclaves en provenance de toutes les parties du monde, sous la surveillance d'eunuques noirs.

Fait exceptionnel dans l'histoire ottomane, l'une d'elles, ancienne esclave chrétienne, va prendre une place privilégiée dans le coeur du souverain et devenir son épouse légitime - et unique -.

Alban Dignat

La séduction du rire

Roxelane (1500-1558), portrait d'imaginationOriginaire de Ruthénie, un pays chrétien à l'est des Carpathes, elle a été enlevée par des Tatars et vendue au harem à l'avènement de Soliman, en 1520. Les Occidentaux la connaissent sous le nom de Roxelane, déformation de « la Ruthénienne ».

Remarquée par le sultan, qui l'appelle « reine de toutes les beautés », elle devient à dix-sept ans son amante exclusive, ce qui suscite la jalousie de la vâlidé (la mère du sultan) et surtout de la cadine (la mère de l'héritier, un garçon de cinq ans). 

Perfide, celle-ci l'invite dans ses appartements et, dans un accès de colère, la blesse au cuir chevelu avec des ciseaux.

Habile, Roxelane, de retour chez elle, repousse l'invitation du sultan à le rejoindre sous un prétexte futile. Soliman, intrigué, va la voir, découvre la blessure et la force à lui en révéler la cause. 

Courroucé, il épargne néanmoins la cadine mais la relègue dans ses appartements. C'est une première victoire pour Roxelane qui, le 30 septembre 1522, accouche d'un fils, Mehmed. Elle aura trois autres garçons et une fille.

Roxelane use de son aura pour s'immiscer dans les affaires de l'empire. Parfois pour le meilleur...

Ayant entendu parler d'un ingénieur aux armées du nom de Mimar Sinan, qui a aussi des talents d'architecte, elle lui confie la construction d'une mosquée, avec son école et son hôpital. C'est pour l'architecte le début d'une prodigieuse carrière qui fera de lui le plus grand bâtisseur de l'ère ottomane. 

Son statut d'esclave ne permettant pas à Roxelane de revendiquer le mérite de cette pieuse initiative, Soliman s'en afflige et décide de l'affranchir (il n'est jamais trop tard).

Libre, Roxelane peut enfin se convertir à l'islam et prend le nom de Khurrem ou Hürrem (« la Rieuse » en turc), qui sera son nom officiel.

Là-dessus, jouant son va-tout, elle argue de sa nouvelle liberté de croyante pour refuser tout rapport avec le sultan en-dehors des liens du mariage. Soliman en conçoit une grande colère et s'enferme pendant trois jours... avant de finalement se rendre à ses conditions.

Les deux époux vont dès lors vivre une éternelle lune de miel que seule la mort viendra interrompre. Sa jovialité, doublée d'un tempérament bien trempé et d'une ambition sans limite, valent à Roxelane de cogérer l'empire en coulisse au côté de Soliman. Bien que confinée au harem, elle entretient des relations épistolaires avec les diplomates occidentaux et cultive l'intrigue.

Intrigues

Dans ses premières années au harem, Roxelane a bénéficié de la protection d'Ibrahim. Ce fils d'un modeste pêcheur grec est devenu dès son enfance, par son intelligence et sa beauté, un ami du sultan. Le 27 juin 1523, il est nommé grand vizir. L'année suivante, il épouse en grande pompe une soeur cadette de Soliman. Son extraordinaire faveur va durer une décennie jusqu'à exciter la jalousie de la sultane.

Ayant pris en grippe le grand vizir Ibrahim Pacha, Roxelane répand des calomnies sur son compte, suggérant qu'il serait resté chrétien. Et, le 15 mars 1536, à l'issue d'une beuverie en compagnie de son ami le sultan, Ibrahim est étranglé par les « muets » du Sérail, à l'instigation de Roxelane.

Triomphante, cette dernière peut ensuite marier sa fille à un dignitaire du palais, Rostem Pacha, un ancien porcher chrétien, qu'elle va hisser au poste de grand vizir.

Un incendie bienvenu

En 1541, un incendie ravage le harem, situé dans le Vieux Palais (Eski Saray), au coeur de la ville. La bibliothèque de Mathias Corvin, à laquelle était attaché le sultan, part dans les flammes. Roxelane y voit l'occasion d'obtenir le transfert du harem (et d'elle-même) dans le nouveau palais, au plus près du sultan.

Le nouveau palais ou Sérail (du mot turc Saray, qui signifie palais ou cour) est communément appelé aujourd'hui Topkapi (prononcer topkapé) ou « porte du canon », en raison de la présence d'une batterie à cet endroit, au-dessus du Bosphore. C'est un ensemble palatial composé de quatre cours et de jardins entourés de bâtiments et de kiosques. Il est situé derrière la basilique Sainte Sophie.

Querelles d'héritage

Soliman commençant se faire vieux, Roxelane craint que ses fils ne soient exécutés à sa mort, comme c'est la règle au harem pour tous les princes hormis celui qui est appelé à régner, afin d'éviter des contestations ultérieures.

Elle s'arrange donc pour salir l'héritier présumé, le grand vizir Moustafa, né de la première cadine. Cet énergique chef de guerre d'une quarantaine d'années, populaire dans l'armée et aimé de son père, est revenu couvert de gloire d'une campagne contre les Perses.

La sultane persuade son mari qu'il se dispose à le renverser de la même façon que Sélim 1er, père de Soliman, a déposé son père : « Comme il n'y a qu'un seul Dieu dans le ciel, il ne peut y avoir qu'un seul sultan sur la Terre, Soliman », lui dit-elle.

Le 6 octobre 1553, en campagne, près de Konya, Soliman convoque son fils dans la tente impériale. L'atmosphère est paisible. Pas de gardes, si ce n'est les « muets » du Sérail, serviteurs effectivement muets, dévoués au souverain. Sous les yeux de celui-ci, ils étranglent Moustafa avec un lacet de soie. Par précaution, ils vont ensuite étrangler également le fils de leur victime.

Triomphante de toutes ses intrigues, Roxelane mourra à son tour d'une pleurésie (refroidissement) le 18 avril 1558, à près de 60 ans. 

Ses deux fils Bajazet (Bayezid) et Sélim se disputeront aussitôt les faveurs de leur père. Celui-ci apportera son soutien à Sélim. Bajazet tentera de s'enfuir en Perse mais sera livré à son tour aux muets du sérail, de même que ses quatre fils. Quatre ans plus tard, le fils survivant de Roxelane montera sur le trône sous le nom de Sélim II. Il sera surnommé l'Ivrogne. Autant dire qu'il n'aura rien des qualités de son père.

Comme on n'en est pas à une innovation près, Soliman se fait inhumer aux côtés de son épouse Roxelane, dans la cour de la mosquée Süleymaniye, l'un des joyaux d'Istamboul, construit par Sinan.

Le harem et le sultan

Le harem désigne dans le palais du sultan la partie interdite aux hommes (de l'arabe haram, interdit) et donc réservée à ses épouses et concubines ainsi qu'aux eunuques. La pratique du harem, initiée par les premiers sultans ottomans, a pour vocation de garantir une descendance mâle au souverain plus encore que d'assurer son plaisir.

Soucieux d'éviter des contestations et des rivalités, les sultans peuplent leur harem avec des esclaves étrangères et s'interdisent les filles de leur entourage turc. Le harem compte environ deux cents femmes à l'époque de Soliman ; plusieurs centaines dans les générations suivantes.

Les postulantes reçoivent une éducation soignée. Celles qui donnent un fils au sultan accèdent aux honneurs et parfois reçoivent le titre d'épouse, à cette réserve près que leurs garçons encourent une mort prématurée à l'exception de celui qui sera choisi pour monter sur le trône et dont la mère est alors appelée cadine. Les autres femmes du harem demeurent dans l'ombre, avec l'espoir, à la mort du sultan, de sortir du palais et d'épouser un dignitaire. 

Le sommet de la hiérarchie est occupé par la mère du sultan régnant, la Sultane vâlidé. C'est la véritable maîtresse du harem. Après Soliman, ces Sultanes exerceront aussi beaucoup d'ascendant sur leur fils, de sorte que l'on qualifiera parfois le XVIIe et le XVIIIe siècles de « siècles des Sultanes ».

Le monde du harem nous est connu par les récits de voyage de Mary Montagu, épouse de l'ambassadeur d'Angleterre auprès de la Porte en 1716. Ses descriptions quelque peu idylliques vont inspirer au peintre Jean-Dominique Ingres son fameux Bain turc. Notons que cette aristocrate éveillée a contribué à diffuser en Angleterre les techniques d'inoculation contre la variole, découvertes en Turquie.

Publié ou mis à jour le : 2018-11-27 09:50:14

 
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