La Turquie d’Atatürk à Erdoğan

Erdoğan et la nostalgie ottomane

Recep Tayyip Erdoğan, homme fort de la République turque, a accédé au pouvoir en profitant de l'épuisement du système politique hérité de Kémal Atatürk.

Le coup d’État de 1997 n’a pas apporté aux Turcs la stabilité espérée, faute de relève politique. Le kémaliste Bülent Ecevit redevint Premier ministre tandis que le régime se délitait dans les affaires. La gestion calamiteuse du tremblement de terre de l’été 1999 acheva de discréditer la classe politique.

Nombre de think tanks américains affichèrent dès lors leur méfiance envers l’intégralisme kémaliste et une laïcité « fermée ». L’Union européenne alla dans le même sens et s'inquiéta pour les négociations en vue de l'adhésion de la Turquie à l'Union. Gelées depuis les années soixante, ces négociations avaient repris sous l’impulsion de Turgut Özal et en 1995 la Turquie et l’Union européenne avaient mis en œuvre l’union douanière. En 1999, la Turquie s'était vue reconnaître le statut de candidat. Or la Constitution issue du coup d’État militaire de 1980 paraît bien éloignée des critères de Copenhague (démocratie, droits de l’homme, droits des minorités)...

C’est dans ce contexte qu'émerge le mouvement de Recep Tayyip Erdoğan. Issu d’un quartier populaire d’Istanbul, Kasımpaşa (sa famille est originaire de l’extrême nord-est de la Turquie, au bord de la mer Noire), élevé dans un milieu pieux et dévoué à Menderes, Erdoğan est un parfait produit des écoles imam-hatip, vouées à la formation de religieux.

Son style à la fois direct et émotif est très en phase avec son public. Marqué dès sa jeunesse par une idéologie islamiste très dure, il a fait ses classes politiques sur le terrain, tout en se liant avec le monde entrepreneurial musulman ou avec les confréries. Il va très vite se hisser au sommet de l'État et consolider peu à peu son pouvoir jusqu'à apparaître comme le deuxième fondateur de la jeune République turque après Atatürk.

Recep Tayip Erdogan reçoit le président palestinien Mahmoud Abbas dans son palais néo-ottoman d'Ankara, le 12 juin 2015 (DR)

Mise au pas des kémalistes et du camp laïc

La victoire d'Erdoğan, en 1994, à la tête du grand Istanbul est aussi celle du pragmatisme : Erdoğan a mis en place tout un appareil de campagne, mobilisant notamment une armée de jeunes filles enthousiastes, faisant parfois campagne tête découverte. Devenu maire, Erdoğan n’hésita pas à commencer la première réunion du conseil municipal par une prière en lieu et place de la minute de silence pour Atatürk. Il interdit aussi la vente d’alcool dans les établissements gérés par la municipalité. Erdoğan envisageait déjà à l’époque de construire une mosquée sur la place Taksim, haut lieu à Istanbul du kémalisme et des manifestations de gauche.

11-	Gecekondu (bidonville) à Istanbul (DR)En même temps, grâce à ses technocrates, la mairie a été en mesure d’assurer une aide aux plus démunis ou d’améliorer un approvisionnement en eau ou en gaz des foyers jusque là problématique. Jusqu'à ce que les autorités destituent le maire en 1998 et le condamnent à de la prison ferme pour avoir récité un poème nationaliste et tenu un discours anti-laïque.

Emprisonné quatre mois, de mars à juillet 1999, il sort de prison en appelant à la transformation de l’islam politique en un mouvement conservateur démocrate-musulman, dans une société ouverte.

Rompant avec Erbakan, il fonde en 2001 l’AKP (Parti de la Justice et du Développement) en s’appuyant sur une nouvelle génération de cadres, dont Abdullah Gül, passé par la Banque islamique de développement.

Le contexte est on ne peut plus favorable : une crise financière, déclenchée en février 2001 par une vague de spéculation subite alimentée par le conflit entre le Président Sezer et le Premier ministre Ecevit, a fait s’écrouler la monnaie turque, mettant en danger toute l’économie.

Le gouvernement est contraint à la tenue d’élections le 3 novembre 2002, qui voient le triomphe de l’AKP. Une fois le parlement installé, et Abdullah Gül nommé Premier ministre, une nouvelle loi lève l’interdiction pesant sur Erdoğan depuis 1998 et le rend éligible. La tenue d’une élection partielle lui permet d’entrer au Parlement et de devenir Premier ministre le 15 mars 2003.

La force d’Erdoğan, tout au moins dans sa première décennie de pouvoir, est d’avoir apporté une stabilité inédite depuis l’introduction du multipartisme. Cette stabilité a accompagné l'essor économique de la Turquie avec, dès 2002, des taux de croissance spectaculaires.

Bénéficiant de l'arrivée à maturité d'une génération bien éduquée et de l’affirmation d'une nouvelle classe moyenne ouverte sur le monde, la Turquie s'est imposée comme une puissance industrielle notable, développant même des formes de soft power, par l’exportation de sa musique et de ses séries télévisées vers les pays musulmans.

La modernisation de la Turquie a aussi bénéficié des négociations avec Bruxelles : depuis 2003, les « paquets d’harmonisation » avec l’Union Européenne ont permis l’abolition des tribunaux spéciaux de sûreté de l’État, limité le rôle des tribunaux militaires, aboli la peine de mort ou transformé le rôle du Conseil de la sécurité.

D’une manière générale, les années 2000 ont vu une affirmation diplomatique de la Turquie autour d’un modèle original, théorisé par un universitaire devenu en 2009 ministre des Affaires étrangères, Ahmet Davutoğlu. Peu désireuse de rester en marge du camp occidental, la Turquie a ouvert sa diplomatie et s’est portée à l’avant-scène.

Elle est restée un allié de la diplomatie américaine, malgré des accrocs, en particulier liés à l’Irak où l’invasion américaine de 2003 a entraîné de facto la création d’un Kurdistan autonome. La Turquie a également affirmé sa volonté d’intégrer l’Union européenne (Erdoğan a pu avoir des alliés dans l’Europe méditerranéenne ou les Balkans, comme par exemple Silvio Berlusconi, témoin au mariage du second fils d’Erdoğan en 2003).

Mais à cela s’est ajoutée une ouverture vers la Russie, et de bonnes relations avec Vladimir Poutine. Plus spectaculaire encore, Erdoğan a lancé une politique de réconciliation avec les voisins de la Turquie, l’Iran et surtout la Syrie de Bachar al-Assad. Même sur la question kurde, Erdoğan a fait preuve d’une relative souplesse, sans pouvoir aller bien loin, tant il s’agit d’une ligne rouge en particulier pour l’armée. Le kurde n’en a pas moins commencé à apparaître dans les médias publics. Reste une ombre au tableau : les multiples incidents, largement provoqués par Erdoğan, qui ont amené à la rupture avec Israël.

Tirant parti de l'essor économique sur fond de stabilité politique, Erdoğan a remporté élection après élection et sans cesse élargi sa majorité avant de prendre le contrôle de tous les leviers de l’État.

L’année 2007 marque un tournant. Confirmé par une victoire électorale spectaculaire, Erdoğan obtient du Parlement qu'il élise Abdullah Gül à la présidence, malgré la mobilisation du camp laïc et de l’armée, puis l’échec d’une tentative d’interdiction de l’AKP. Cette désignation d’un membre de l’AKP à la présidence lui donne tout pouvoir sur les nominations militaires et judiciaires et sur l’éducation. Dans la foulée, une réforme supplémentaire instaure l’élection du président au suffrage universel.

Toujours à partir de 2007, une succession de procès met à jour la nébuleuse « Ergenekon », un prétendu réseau criminel constitué de miitaires et d'extrémistes laïcs ou de droite, qui serait lié aux réseaux Stay-behind de l’OTAN. Les procès offrent à Erdoğan un premier prétexte pour arrêter certains opposants.

Fort de sa popularité, Erdoğan semble inébranlable ; une nouvelle réforme confirmée par référendum en 2010 lui permet d’asseoir encore davantage le contrôle de l’appareil judiciaire par le gouvernement.

Manifestation contre le réaménagement de la place Taksim, Istanbul, juillet 2013 (DR)

Secousses internes et externes

C’est de l’extérieur que va provenir la rupture d’équilibre avec les soulèvements du « printemps arabe » de 2011. Obligée de faire volte-face, la Turquie s’aligne sur les monarchies du Golfe, les États-Unis ou la France pour condamner le régime de Bachar al-Assad et soutenir les rebelles, ce qui annule toute sa politique antérieure vis-à-vis de la Syrie, de l’Iran, et même de la Russie avec laquelle la Turquie finit par entrer en conflit ouvert.

L’installation d’une guerre civile de longue durée en Syrie est évidemment un facteur de déstabilisation lourd, avec ses millions de réfugiés, et laisse la Turquie dans une situation très problématique quand la politique des États-Unis ou des pays européens se retourne avec l’émergence de l’État islamique pour soutenir la mise en place d’une nouvelle armée kurde, cette fois-ci en Syrie.

À l’intérieur, malgré une base électorale solide, les contestations montent aussi tandis que le régime d’Erdoğan se durcit, utilisant de plus en plus la rhétorique de l’ordre moral et du complot. De fait, une suite d’attaques spectaculaires se déclenche à partir de 2012, liée à un bras de fer avec les réseaux Gülen : les affaires judiciaires se multiplient, des enregistrements téléphoniques des propos d’Erdoğan ou de ses proches se retrouvent dans les médias. En réponse, Erdoğan s’en prend aux journalistes, et notamment au quotidien Zaman.

De manière concomitante, un large mouvement de contestation se noue en mai 2013 autour du projet de raser le parc Gezi attenant à la place Taksim, pour construire un ensemble monumental néo-ottoman, avec centre commercial et mosquée. Le mouvement, très divers (kémalistes, transsexuels, musulmans anticapitalistes, supporters du Beşiktaş, alévis ou gülenistes), dont les formes sont apparentées à celles des révolutions de couleur des pays de l’ex-URSS, est violemment réprimé et échoue, tandis que la majorité suit plus que jamais Erdoğan.

La première élection en 2014 d’un président au suffrage universel voit la victoire d’Erdoğan lui-même dès le premier tour avec 51,8% des suffrages - ce qui lui permet aussi d’écarter Abdullah Gül, qui fait de plus en plus figure d’opposant.

On saisit ici toute la complexité de la Turquie d’Erdoğan. La contestation de Gezi montre que la société laïque reste puissante, peut-être même plus vivante que jamais grâce au progrès économique, du moins dans les métropoles.

Même dans la fraction religieuse de la société, il existe des classes moyennes aux modes de vie modernes, comme en témoignent la pratique de la contraception et un indice de fécondité proche des ratios occidentaux. Cette base sociale fait la différence avec la Turquie des années 1970, qui opposait une bourgeoisie « éclairée » minoritaire à une masse d’électeurs antimodernes.

En même temps, la Turquie est une société en mutation, fragmentée, avec des provinces orientales encore très arriérées. Les risques d’implosion perdurent, surtout si la situation continue de s’aggraver aux portes de la Turquie.

Vers un État autoritaire et impérial

De sa première décennie au pouvoir, on retiendra qu’Erdoğan a voulu à la fois islamiser la société et en même temps éviter le conflit ouvert, avant de réagir aux difficultés par une pratique de plus en plus autoritaire du pouvoir.

Plusieurs discours indiquent le cap. Erdoğan se réfère fréquemment au centenaire à venir de la République en 2023, laissant entendre qu’il espère présider à cette date une Turquie moderne et renouvelée, avec une ultime réforme à mener : la présidentialisation du régime.

Le soutien populaire semble un moment se tasser avec les élections de juin 2015, qui voient l’AKP reculer (mais rester à plus de 40% des voix) avant qu’une dissolution ne lui permette en novembre d’obtenir la majorité absolue qu’il recherchait au parlement (et 49,5% des voix). Le conflit syrien exporte en Turquie une suite d’attentats de très grande ampleur, attribués à l’État islamique (Daech), ainsi qu'un flot de plusieurs millions de réfugiés, le tout combiné à un regain de l’affrontement avec les Kurdes.

Les risques de cette déstabilisation sont apparus le 15 juillet 2016 avec une tentative de coup d’État militaire qui a tourné court. Après une vague de répression brutale contre ses opposants réels ou supposés, le président a tombé le masque. Autocrate déclaré, il ne cache plus son ambition : restaurer la Turquie ottomane en imposant allégeance à ses voisins arabes et en défiant l'Europe chrétienne.

En mars 2016, il impose à l'Union européenne, par l'entremise de la chancelière allemande Angela Merkel, un accord léonin selon lequel il promet de retenir autant que faire se peut les 2,7 millions de réfugiés syriens présents sur son sol en échange de six milliards d'euros.

Face à une Europe divisée et réduite à l'inaction, notamment du fait de la présence sur son sol de plusieurs millions d'immigrants turcs, et avec le soutien implicite des Étatsuniens, trop heureux d'affaiblir leurs amis européens et de contenir la poussée chiite au Moyen-Orient, Erdoğan va dès lors s'activer sur tous les fronts extérieurs. En Syrie et en Irak, où il combat les Kurdes, après que ceux-ci ont éradiqué les islamistes de Daesh ; dans la mer Égée et en Méditerranée orientale, où il défie ouvertement la Grèce et Chypre, membres de l'Union européenne, en lançant des campagnes de prospection pétrolière dans leurs domaine maritime ; en Libye, où il assure la victoire du gouvernement autoproclamé de Tripoli sur le général Haftar, soutenu par les Européens ; en Arménie et dans le haut-Karabakh enfin, où il assure la victoire de l'Azebaïdjan en 2020.

Symbole de cette montée en puissance : le retour du culte musulman dans la basilique Sainte-Sophie d'Istanbul. Seule ombre au tableau : une crise économique qui a effacé une grande partie des acquis de la première décennie du XXIe siècle.   

Bibliographie

Akagül D., Bilici F.et Kazancıgil A. (dir.), La Turquie, d’une révolution à l’autre, Paris, 2014.
Bozarslan H., Histoire de la Turquie contemporaine, Paris, 2004.
Cheviron N. et Pérouse J.F., Erdoğan. Nouveau Père de la Turquie, Paris, 2016.
Dopffer F., L’imbroglio turc, Paris, 2008.
Josseran T., La nouvelle puissance turque. L’adieu à Mustapha Kemal, Paris, 2010.

Thomas Tanase
Publié ou mis à jour le : 2021-01-21 16:58:06

 
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