La géopolitique, une invention française

Entretiens avec le géographe Yves Lacoste

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« La Nation est le dénominateur commun des habitants d’un territoire. Elle dépasse les idéologies »

  - 4ème et dernier entretien : la Nation, notion géopolitique par excellence
Dans notre troisième entretien, vous évoquiez la création de votre revue Hérodote et la manière dont la géopolitique comme discipline était revenue en grâce. En 1998, vous avez publié un nouvel ouvrage qui a fait grand bruit : Vive la Nation ! (Fayard). Pourquoi ce souci de réhabiliter l’idée nationale ?

Yves Lacoste en Champagne (2019).Vous l’aurez compris, le titre est une référence au cri des Français pendant la bataille de Valmy, le 20 septembre 1792. Les généraux de la Révolution cherchaient à galvaniser les nouveaux citoyens-soldats pour protéger le territoire qui n’était plus propriété du roi mais de la Nation.

Au moment de corriger les dernières épreuves du livre, mon éditeur m’a demandé si nous conservions ou non les guillemets à l’expression « Vive la nation ! ». Par gloriole, j’ai répondu qu’on pouvait les ôter. Résultat : ce livre qui m’avait demandé beaucoup de travail a été étouffé par la presse.

Je n’en ai pas saisi la raison, tout d’abord, et puis j’ai compris en lisant un article très vindicatif du Nouvel Observateur, qui proclamait que j’étais sans doute sur le point de me rallier à l’extrême-droite.

Yves Lacoste, Vive la Nation, Fayard (1998).Quelle erreur de jugement de leur part et surtout, quelle méconnaissance de l’Histoire : la Nation est une idée issue de la gauche ! Encore aujourd’hui, la Nation est le seul ensemble géopolitique cohérent qui permette de se protéger de la mondialisation.

(Yves Lacoste se dirige vers son immense bibliothèque, dont il extrait un exemplaire de Vive la Nation ! L’ouvrage est dédicacé par Plantu, le célèbre dessinateur du journal Le Monde).

C’est dans ce contexte de grande hostilité et de silence médiatique que j’ai croisé Plantu à un événement littéraire. Je ne le connaissais pas, mais il voyait le sort injuste qui était réservé à mon livre.

Bon camarade, il a croqué sur mon exemplaire ce petit dessin, avec sa légendaire souris qui clame : « Bravo, Yves ». J’en suis très fier.

Dédicace de l'ouvrage d'Yves Lacoste, Vive la Nation, par le dessinateur Plantu.

Vous disiez que ce livre vous avait demandé beaucoup de travail. La nation est-elle un concept géopolitique difficile à traiter ?

Oui, parce qu’elle ne se laisse pas enfermer dans une idéologie ! Tenez, je reçois régulièrement la revue des royalistes. Eh bien, je peux vous dire que leur conception de la Nation est universelle. Les révolutionnaires de Valmy pourraient la reprendre, presque mot pour mot.

Certes, les royalistes continuent par principe de prêcher un retour du roi, mais en fait, le roi n’a pas d’importance. La preuve, la définition la plus construite de la Nation nous vient de Staline, en 1913, dans Le Marxisme et la question nationale. Celui qui deviendra commissaire aux Nationalités sous Lénine écrit : « La nation est une communauté stable, historiquement constituée, née sur la base d’une communauté de langue, de territoire, de vie économique, de formation psychique qui se traduit en une communauté de culture. » Il n’y a pas une once d’idéologie là-dedans, cela pourrait avoir été écrit par des royalistes !

Parce que, précisément, la Nation est commune à tous les habitants d’un territoire, elle dépasse les idéologies – c’est ce qui explique qu’en 1979, le Cambodge communiste ait attaqué le Viêt-Nam communiste. Quand Mao mène la guerre contre le Japon, il n’est pas communiste, il est d’abord la Chine ! La Nation est la représentation géopolitique par excellence, qui permet à un peuple de défendre son territoire contre ceux qui le lui disputent. Elle est partagée par tous.

Le 13 août 1937, les forces japonaises entrent dans Pékin. Agrandissement : Samedi sanglant, HS Wong, 28 août 1937. L'une des photographies de guerre les plus diffusées et emblématiques des années 1930. Ce bébé terrifié était l'un des seuls êtres humains encore en vie dans la gare du Sud de Shanghai après le bombardement japonais en Chine.

Si vous considérez la langue, l’une des principales caractéristiques d’une nation citée par Staline, vous voyez bien qu’elle est parlée par l’ensemble du peuple de cette nation, qu’il soit royaliste ou communiste, de droite, de gauche ou centriste. La nation est un dénominateur commun. La difficulté que la France traverse actuellement s’explique par le fait qu’une partie des populations issues de l’immigration ne partage pas ce dénominateur commun.

Est-ce selon vous le signe de l’échec de la politique d’assimilation ?

Il s’agit même dans certains cas de l’échec de la politique d’intégration. Ces immigrés qui s’installent, nous n’avons bien sûr ni le droit ni les moyens de les chasser. Mais la réalité est que, dans bien des cas, fils ou petits-fils d’immigrés, en particulier Algériens, ils ne comprennent pas eux-mêmes pourquoi ils sont nés en France.

Dans leurs représentations, ils vivent dans le pays des colonisateurs – ils ont la nationalité de certains de leurs tortionnaires. Pourquoi les Algériens qui estiment avoir tant souffert de la France restent-ils ici ? Sincèrement, je n’arrive pas à comprendre. Sans doute la situation en Algérie leur apparaît-elle bien moins favorable que celle qui est la leur en France, bien qu’ils professent le contraire.

Ce paradoxe est au cœur de La question post-coloniale (Fayard, 2006), un ouvrage que vous avez voulu pédagogique, accessible à tous et destiné en particulier aux enfants d’immigrés. Votre parti pris est d’essayer de comprendre avant de juger.

Je vais vous raconter une anecdote. Pas plus tard qu’hier, je me suis entretenu avec un jeune homme dont la mère est française et le père, aujourd’hui décédé, était fils d’Algérien. Ce jeune homme souhaite écrire un livre consacré à l’émir Abdelkader (1808-1883).

Revue Hérodote, N° 120, 1996. Agrandissement : Yves Lacoste, La question post-coloniale, Fayard (2006).Le problème, c’est qu’il reprend le schéma simpliste, très répandu à l’heure actuelle, qui prétend que la France impérialisme serait venue piller l’Algérie. C’est faux. Il n’y avait pas grand-chose à tirer de ce territoire, qui était beaucoup trop sec pour y pratiquer la culture de la canne à sucre – la plus lucrative de l’époque.

Alors, pourquoi la France a-t-elle pris la décision de conquérir l’Algérie ? Pour le comprendre, il ne faut pas oublier le contexte : l’armée française a été défait à Waterloo et vit sous le contrôle humiliant de la Sainte-Alliance. Or, le 29 avril 1827, le dey d'Alger assène un coup d’éventail au consul de France, la personnalité chargée de la protection des chrétiens d’Orient.

Ce geste déshonorant infligé par l’empire ottoman ne peut pas rester sans réaction. Sinon, qui aurait protégé les Chrétiens d’Orient ? Les Russes ? La France décide donc d’une intervention militaire. On réduit trop souvent la géopolitique au contrôle des ressources, mais le prestige joue également un grand rôle !

Comment qualifieriez-vous l’attitude de la France en Algérie pendant la période de la colonisation ?

Le débarquement qui s’est produit près d’Alger en 1830 a coïncidé avec la Révolution des « Trois Glorieuses » et la chute de Charles X. Les chefs du corps expéditionnaire d’Algérie sont donc restés sans ordre de Paris pendant des mois.

La partie occidentale de l’Algérie était passée sous l’autorité d’Abdelkader, un homme remarquable qui était le fils du chef de la grande confrérie soufie Qadiriyya, hostile à l’occupant turc. Jusqu’en 1837, certains généraux ont signé des accords avec Abdelkader, voire lui ont livré des armes, des fusils et même des canons. Malheureusement, d’autres généraux arrivés par la suite, notamment Bugeaud, ont violé les accords signés avec Abdelkader, envahissant son territoire.

Stanisław Chlebowski, Portrait d'Abdelkader, Chantilly, musée Condé. Agrandissement : Abdelkader rendant visite à Napoléon III dans sa loge, lors de la représentation extraordinaire donnée à l'Opéra, le 28 octobre 1852, États-Unis, Library at Brown University.Abdelkader a réagi en attaquant les colons près d’Alger. Dans une guerre sans merci, Bugeaud a mené une politique de la terre brûlée qui a pris des formes de génocide. Mais on ne peut pas réduire treize décennies de présence française en Algérie aux seuls agissements de Bugeaud.

À partir de 1851 et l’arrivée de Napoléon III au pouvoir, le ton a radicalement changé. L’empereur a appliqué à l’Algérie le principe déjà expérimenté pour réaliser l’unité Italienne : un peuple, une nation. Il entendait former en Algérie un « grand royaume arabe » qui aurait été l’allié de la France.

Abdelkader a été très proche de Napoléon III : il était invité au Palais Garnier ; c’est lui qui, avec l’impératrice Eugénie, a inauguré le canal de Suez. Sous l’impulsion de Napoléon III, la colonisation de l’Algérie aurait pu prendre une toute autre forme. Mais ses projets ont été balayés à la chute de l’Empire, en septembre 1870.

À la place, la IIIe République a instauré en Algérie trois départements où seuls les Européens votaient, et où les autochtones étaient des citoyens de seconde zone.

Dans ce cas, pourquoi certaines voix algériennes et françaises continuent-elles d’accabler la France ?

On comprend l’intérêt politique que les dirigeants algériens tirent à se servir de la France comme d’un bouc émissaire : cela leur permet de faire diversion alors que leur pays court au fiasco, complet comme lorsque l’un des conseillers du président Tebboune affirme que la France a répandu l'analphabétisme en Algérie. Ce qui ne me fait pas rire en revanche, c’est quand notre président accuse la France de crime contre l’humanité. Il se fourvoie.

Ange Tissier, Napoléon III rend la liberté à Abdelkader au château d'Amboise le 16 octobre 1852, 1861, Château de Versailles.

Le titre de votre ouvrage, La question post-coloniale, s’orthographie avec un tiret. Quelle différence avec les postcolonial studies américaines ?

Les postcolonials studies sont un exercice intellectuel faisant abstraction de la colonisation comme phénomène historique et géopolitique. Autrement dit, il ne s’agit plus d’analyser la colonisation dans un cadre bien délimité dans le temps, mais de définir, à partir d’une certaine conception de la sociologie actuelle, de grandes leçons qui seraient valables de toute éternité.

Il y aurait, par exemple, un continuum social entre les exactions du général Bugeaud il y a un siècle et demi et les « violences » de la police française dans les banlieues aujourd’hui. C’est la négation de tout raisonnement historique.

Quelle est la responsabilité des philosophes de la French Theory dans cette dérive idéologique ?

Je me souviens très bien de Michel Foucault, nous étions tous deux professeurs à Vincennes, dans des bureaux adjacents.

Revue Hérodote N°1, 1976.. Agrandissement : peinture inspirée par les dernières conférences de Michel Foucault au Collège de France formée par des répétitions de la phrase Prends soin de toi, offrant un espace contemplatif, 2016, Vienne, Galerie Nachst St. Stephan. Il avait d’ailleurs donné un entretien dans le premier numéro de la revue Hérodote [« Questions à Michel Foucault sur la géographie », janvier-mars 1976]. Mais je n’ai jamais adhéré à sa manière de penser.

Dans cet article par exemple, sans rien démontrer, il prétendait faire de la géographie un nouveau champ d’application pour ses concepts hors-sol, justement : savoir, pouvoir, regard, etc. 

Si les philosophes de la French Theory ont eu une responsabilité dans la montée en puissance des postcolonials studies, je ne suis pas certain en revanche que ces études, beaucoup trop « savantes », aient été à l’origine de l’embrasement de certains quartiers.  À mon avis, ce discours ne sert qu’à atténuer des responsabilités ou à justifier des actes a posteriori.

C’est à mon sens la même chose en ce qui concerne l’islamisme. Quand un terroriste pose une bombe, il ne se demande pas ce que Michel Foucault a écrit.

Comment envisagez-vous l’avenir de la Nation française ?

L’hostilité d’une partie de la classe médiatique à la sortie de Vive la Nation ! m’avait surpris. J’avais découvert à quel point ces gens-là ne se vivaient plus comme partie de la Nation – mot qui, à leurs oreilles, était devenu un gros mot. Or, la vitalité d’une Nation dépend à mon avis de l’attachement que ses membres éprouvent pour elle.

Ce reniement de la Nation française est donc un phénomène double, que l’on observe à la fois « en haut » et « en bas » de la société. Naturellement dans ce contexte, le haut demeure sourd aux mises en gardes venant du « bas ».

J’avais sonné le tocsin suite aux émeutes de 2005, avec La question post-coloniale. Après la vague d’attentats de 2015, j’avais signé une tribune dans Le Monde avec Frédéric Encel : « Face à une idéologie fanatique, nous devons réenchanter la nation républicaine » (26/07/2016). Depuis, le cycle semble sans fin : nous allons d’attentats en agressions, d’agressions en assassinats.

Ces phénomènes n’ont rien avoir avec des faits divers isolés, ils relèvent de l’analyse géopolitique. Une fois posé le diagnostic de la lutte pour le contrôle du territoire, les solutions sont difficiles à dégager, même si je ne vois pas comment nous pourrions échapper à la multiplication d’interventions policières et militaires de plus en plus violentes. Oui, je suis très inquiet pour la France, même si je suis relativement épargné par tout cela : vous le voyez, je vis dans un coin assez tranquille !

Illustration pour Atlas Scholasticus et Itinerariu par Johann David Koehler et Christoph Wegel, XVIIIe siècle, Stavanger, Norwegian Mapping Authority Sjø.

Le géographe que vous êtes accepterait-il de se pencher un instant à sa fenêtre pour se livrer à une brève analyse du paysage de ce « coin tranquille » ?

Bien volontiers !

(Une grande baie vitrée avec vue traverse le salon d’Yves Lacoste. Nous le suivons jusqu’à sa fenêtre ouverte.)

Minaret de la villa Hennebique à Bourg-la-Reine (92).Au premier plan, l’élément du paysage qui frappe tout de suite le regard est la tranchée du métro. Il s’agit en fait du RER B, mais ici, les anciens continuent de l’appeler le « métro ». La tranchée est bordée par de grands arbres pour atténuer le bruit. Personnellement, les nuisances sonores ne me gênent pas : entendre le « métro » le matin de bonne heure, c’est bon signe : ça veut dire que tout fonctionne (Rires) !

À côté, il y a les grands murs et le minaret de la Villa Hennebique, bâtie en 1903 – c’est la première construction en béton armée au monde ! Au second plan, juste derrière, on aperçoit un versant qui rejoint le parc de Sceaux, avec un espace où, faute de mieux, on a conservé de la forêt. Au fond, même si on la distingue de moins en moins, c’est la vallée de la Bièvre. Elle recoupe cette ligne de hauteur où étaient construits autrefois des forts qui dominaient la vallée de la Seine.

Et puis, tout à fait à l’horizon, on entrevoit le plateau de la Beauce avec l’aéroport d’Orly et ses avions à intervalles réguliers. Tout cela n’a rien de bien extraordinaire !

Est-ce que ce paysage apparemment paisible est aussi un territoire géopolitique ?

Depuis que ma famille et moi nous sommes installés ici, en 1939, le paysage a connu assez peu de mutations. Les « grands ensembles », ces gigantesques barres d’immeubles qu’on distingue en arrière-plan, ont été bâtis très tardivement.

Avant, la colline de Bagneux était creusée de carrières, on n’y pouvait rien construire ! Tout a changé avec les nouvelles techniques de terrassement, qui ont permis de bâtir des fondations plus solides, sur la base de quatre piliers enfoncés très profondément dans le sol. C’est ainsi que les « grands ensembles » sont sortis de terre et que, de Bourg-la-Reine et de Sceaux, on les voit occuper de plus en plus l’horizon.

Penché à sa fenêtre ou parcourant le monde, chacun peut ainsi considérer son environnement de l’œil du géographe, voire du géopoliticien. Un grand merci à Yves Lacoste grâce auquel nous voyons le paysage autrement.

 

Publié ou mis à jour le : 2021-09-15 14:51:14

 
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