Les conquistadors en Amérique latine

En finir avec la « légende noire » !

Depuis cinq cents ans, une « légende noire » dénonce les crimes commis par les Espagnols aux Amériques. Hernán Cortés et les « conquistadores » auraient-ils donc détruit des civilisations et asservi et exterminé des peuples pour assouvir leur cupidité ? C’est un absolu mensonge entretenu en particulier par les Anglo-Saxons, s'indigne Marcelo Gullo, qui enseigne à l’Université de Lanús (Buenos Aires)...

La « légende noire » (leyenda negra)désigne une vision très négative de la colonisation espagnole des Amériques. L'expression dérive de l'ouvrage éponyme de Julián Juderías (1914) qui fait état des exagérations et des outrances développées par les rivaux de la monarchie espagnole, soit pour justifier leur hostilité à celle-ci (France, Angleterre), soit pour se dédouaner de leurs propres crimes à l'égard des Amérindiens (Anglo-Saxons). Plus près de nous, l'historien Bartolomé Bennassar a repris l'expression pour désigner aussi les exagérations relatives à l'Inquisition espagnole (dico) et au nombre de ses victimes...

La critique de la colonisation espagnole s'appuie sur un réquisitoire de Bartolomé de Las Casas, Très brève relation sur la destruction des Indes (1540). Le prêtre dominicain voulait de la sorte lutter contre les excès des conquistadors mais ses accusations exagérées et par certains côtés outrancières allaient être récupérées par les adversaires des Habsbourg et nourrir jusqu'à nos jours les critiques de la colonisation espagnole

Le massacre de la reine Anacaona et de ses sujets, gravure de Théodore de Bry publiée en 1598 dans un ouvrage inspiré de la Brevissima relacion de Las Casas

Seul contre tous

Isolé dans un milieu intellectuel adonné au décolonialisme, Marcelo Gullo Omodeo se fait le défenseur de l’héritage de l’Empire espagnol en Amérique et estime que l'Espagne a été condamnée par des juges partiaux et de faux témoins.

Marcelo Gullo Omodeo, Ceux qui devraient demander pardon. La légende noire espagnole et l?hégémonie anglo-saxonne, éd. L'Artilleur, 2024.Dans son essai Nada por lo que pedir perdón (2022 ; traduction française : « Ceux qui devraient demander pardon », L'Artilleur, 2024), il s’inscrit en faux contre cette « légende noire ».

C'est un procès injuste selon lui puisque l’Espagne, à la différence des autres puissances coloniales, comme la Grande Bretagne et les Pays-Bas, n’est pas coupable de génocide, ni même d’esclavage massif... Ce sont au contraire ces deux pays qui devraient demander pardon pour leurs exactions sans nom en Amérique du nord comme dans l'Insulinde.

Désireux de réhabiliter l'entreprise coloniale espagnole, il s'appuie sur des preuves et des témoignages. Ainsi consacre-t-il plusieurs pages de son livre au rapport que l’Allemand Alexander von Humboldt a produit au début du XIXe siècle à la suite d’un voyage dans les colonies espagnoles d’Amérique.

Arrivé au Mexique en 1803, ce géographe, astronome, humaniste, naturaliste et explorateur, qui « n'apprécie pas du tout l'Espagne ni le catholicisme », écrit Gullo, se dit surpris par le niveau de développement de certaines régions de l’Amérique espagnole. Il est également étonné par le grand nombre d’indigènes et de métis qu’il y rencontre. Autant d’observations qui rendent caduque le génocide qu’il s’attendait à constater.

« Comme dans tout raisonnement, la première prémisse est la plus importante. Et la première prémisse erronée de la légende noire anti espagnole est que l'Amérique précolombienne était un paradis », estime Gullo dans une interview récente sur le site Infobae.

L'arrivée de Cortés à Veracruz accueilli par les ambassadeurs de Moctezuma, Anonyme, XVIIe siècle. Agrandissement : Conquête du Mexique par Cortés, Anonyme, XVIIe siècle.

Le monde précolombien, loin d’être un paradis

« Comment Hernán Cortés, avec 400 hommes, a-t-il pu vaincre un Empire (aztèque) qui comptait 200 000 soldats ? » demande Marcelo Gullo. « C'était mathématiquement impossible. Les Espagnols portaient des arquebuses, et le temps de recharger une arquebuse, on reçoit 40 flèches. Le cheval, les indiens l’ont tué le quatrième jour. Ils n’en avaient plus peur. Cortés a rallié les tribus de la périphérie aztèque qui en avaient assez de voir leurs enfants, leurs petits-enfants, leurs femmes se faire massacrer, sacrifier aux dieux aztèques et même dévorés. Cortés leur dit de marcher ensemble contre cet impérialisme anthropophage de Tenochtitlán. Il réunit une armée de 300 000 Indiens et bat une armée de 200 000 Aztèques. La conquête a donc été faite par les Indiens, pas par les Espagnols ».

José Salomé Pina, Hernán Cortés, vers 1879, Madrid, musée du Prado. L’auteur qualifie même cette conquête du continent américain de délivrance pour les peuples soumis aux Aztèques comparable à celle qui s'est déroulée au Pérou avec l’Empire Inca, conquis par une poignée d’Espagnols suivis par les tribus autochtones.

Le métissage lui même, vérifiable aujourd’hui dans toutes les anciennes colonies espagnoles, est une preuve irréfutable contre le génocide. « Si on s’assoie à la terrasse d’un café à Georgetown [capitale de la Guyana, ancienne colonie britannique], affirme Marcelo Gullo dans la même interview, on ne verra pas passer de métis anglo-saxons. Mais on verra sûrement un de nos métis. Un métis hispano-amérindien, parce qu'il n'y avait pas de métissage dans les colonies britanniques ».

Marcelo Gullo oppose la colonisation menée par l'Espagne et celle conduite par l'Angleterre en particulier. La grande différence est le métissage qui a été la norme de la conquête espagnole.

C'est ainsi que le fils illégitime du conquistador Hernan Cortès et de l'Indienne Malintzin a pu jouer à la cour de Charles Quint et devenir chevalier de l'ordre de Santiago. À comparer avec les enfants que l'illustre Thomas Jefferson, l'un des Pères fondateurs des États-Unis, eut avec une esclave noire : tous demeurèrent dans l'esclavage à l'exception de l'un d'eux, affranchi à la mort de son père...

Ce fut le mot d’ordre de la reine catholique Isabelle de Castille : « Mariez les Espagnols avec des Indiennes et les Indiennes avec des Espagnols ». « Cortés s'y est conformé et c'est ainsi qu'est né le Mexique », explique Marcelo Gullo. « Avant, il n'y avait pas de Mexique, il y avait Tenochtitlán, l'Empire anthropophage. »

La souveraine, son époux Ferdinand et surtout leur petit-fils, futur Charles Quint, ont déclaré d’emblée que les indigènes étaient des sujets de la Couronne et ont promulgué une série de lois pour les protéger. Il est vrai que la distance et l’immensité du Nouveau Monde ont rendu la gouvernance et la surveillance très difficiles et ont permis à beaucoup de s'écarter impunément de la loi.

La consécration des temples païens et la première messe au Mexique-Tenochtitlan, José Vivar y Valderrama, vers 1752.

Unité culturelle

Malgré cela, l'Espagne n'a pas à s'excuser, soutient Gullo dans son essai, car la conquête de l'Amérique a été l'une des plus grandes tentatives que le monde ait jamais connue pour défendre la justice et les valeurs chrétiennes à une époque brutale et sanguinaire. Le succès de cette entreprise a fait de l'Espagne une exception dans l'histoire de l'humanité, car jamais auparavant ou depuis, une nation ne s'est comportée de la sorte.

De ce fait, elle a attisé la convoitise de ses ennemis et concurrents qui, dès le début, ont lancé leur campagne de mensonges pour présenter au monde cette entreprise comme un processus sinistre qui a répandu la désolation et la mort. Gullo fustige aussi les actuelles élites des pays hispano-américains qui trop fréquemment ont adopté eux-mêmes cette version erronée de leur propre Histoire.

Claudia Sheinbaum investie première présidente du Mexique le 1er octobre 2024.Lorsque la nouvelle présidente du Mexique, Claudia Sheinbaum, a décidé de ne pas inviter le roi d'Espagne, Felipe VI, à sa cérémonie d'investiture qui a eu lieu en octobre 2024, elle a prétendu que c'était parce qu'il n'avait pas accepté de s'excuser pour les crimes de la conquête (XVIe siècle), comme le Mexique l'avait exigé.

Pedro Sánchez, chef du gouvernement espagnol, a considéré qu'il s'agissait d'un affront à son pays et a décidé de ne pas y assister, de sorte qu'il n'y a pas eu de représentation espagnole officielle à l'investiture de la présidente. 

Marcelo Gullo a été impliqué dans cet incident diplomatique lorsque Alberto Núñez Feijóo, le chef du Parti Populaire espagnol, a déclaré qu'il enverrait son livre à Claudia Sheinbaum, en réponse à ses affirmations mensongères sur la colonisation du Mexique.

L'essai de Marcelo Gullo est un best-seller en Espagne mais il n'est pas publié ni vendu en Amérique, ce qui montre à quel point les élites locales ont adhéré - par idéologie ou par démagogie - à la légende noire anti-espagnole, qui fait partie du noyau dur du politiquement correct. « Si l'Espagne n'est venue que pour voler, tuer et assassiner, pourquoi a-t-elle parsemé l'Amérique d'hôpitaux et d'universités ? », demande Gullo.

L'Amérique hispanophone doit son unité culturelle à l'Espagne, mais souvent ses élites s'obstinent à l'ignorer et cherchent à ressusciter un passé précolonial imaginaire en semant la discorde entre leurs pays et avec l’Espagne, une inimitié absurde entre des peuples unis par la culture et par le sang.

« Ceux qui exigent des excuses de l'Espagne ne s'intéressent pas au passé, mais à l'avenir, affirme Marcelo Gullo dans son livre. Ce qui est dans leurs esprits, ce n'est pas la réconciliation des peuples, mais leur séparation, et même une fragmentation interne, en mettant en avant des réclamations déplacées. »

Claudia Peiró
Publié ou mis à jour le : 2025-02-05 21:49:56

Voir les 27 commentaires sur cet article

Gilbert Hutin (18-07-2025 16:15:41)

Merci pour m'avoir fait connaitre cet auteur. J'ai parcouru rapidement son livre (version .pdf gratuite, en Espagne) . Je suis très étonné que l'ouvrage de Eduardo Galeano, Las venas abiertas de Am... Lire la suite

Olivier 93 (10-07-2025 19:47:47)

Les réactions sont très intéressantes, décidément le « wokisme » est de tout temps et de chaque côté. Il est plus que nécessaire de convoquer une histoire locale et de proposer une synthè... Lire la suite

Chantal (10-07-2025 19:40:09)

Comme très souvent, la vérité n'appartient pas aux extrêmes. J'ai vécu au Mexique durant plusieurs années et suis tombée définitivement en amour avec ce pays fascinant. Et j'ai suivi plus ré... Lire la suite

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