Dans l’Antiquité, Rome était l’Urbs, la Ville par excellence. Mais le transfert du centre du pouvoir à Constantinople au IVe siècle entraîna une longue période de déclin, encore aggravée par les pillages et incendies lors des invasions des Goths et des Vandales au Ve siècle.
La Rome médiévale
Si en théorie Rome faisait partie de l’empire byzantin et était administrée au nom de l’empereur par un exarque, elle était en réalité dirigée par le pape qui joignit progressivement pouvoir temporel et pouvoir spirituel. Face à la menace lombarde, le pape Étienne II fit appel en vain à l’empereur Constantin V avant de se tourner vers la dynastie carolingienne.
Pépin le Bref s’engagea à restituer les territoires, non à l’empereur byzantin, mais bien au pape. La donation de Quierzy-sur-Oise en 756 permit ainsi la naissance des états pontificaux. Et le couronnement de Charlemagne en 800 redonna à Rome son prestige de capitale de la chrétienté.
L’affaiblissement du pouvoir carolingien fut suivi d’une longue période de troubles où le pouvoir fut disputé entre les grandes familles romaines. La population, estimée à plus d’un million d’habitants au Ier siècle, était tombée à 20 000 habitants.
Elle se concentra principalement à proximité des rives du Tibre, mais aussi aux alentours de l’ancien forum. Une grande partie de l’espace protégée par la muraille aurélienne élevée au IIIe siècle se trouva ainsi dépeuplée. Pourtant la division administrative en 14 regiones établie sous Auguste persista à l’époque médiévale.
Elle se retrouve clairement dans le tracé des 14 rioni (quartiers) médiévaux. De même, l’alimentation en eau dépendait toujours des canalisations antiques : les fontaines étaient encore alimentées par les aqueducs élevés sous l’empire romain.
La majorité des monuments antiques, détruits lors des invasions ou tombés en ruine faute d’entretien, furent recouvertes par la végétation. Les hauts lieux de la Rome républicaine et impériale tombèrent à l’abandon et, retournés à l’état sauvage, servirent de pâturages aux troupeaux.
Les nouveaux toponymes reflétèrent cette évolution : le Capitole devint le « Monte Caprino » (« la colline des chèvres »), le Forum le « Campo Vaccino » (« le champ des vaches »)…
La Roma Turrita
En 1084, l’empereur Henri IV mit le siège devant Rome et prit la ville. Le pape Grégoire VII, réfugié au château Saint-Ange, fit alors appel à Robert Guiscard qui chassa l’empereur … tout en détruisant une partie de la cité et en massacrant la population.
Devant les troubles incessants, la noblesse romaine chercha à fortifier ses habitations. Rome se hérissa de tours (comme la tour des Milices construite sur les ruines du marché de Trajan par la famille Arcioni, la tour des Anguillara, la tour des Capocci, ou encore la maison des Crescenzi qui fut bâtie en réutilisant des vestiges de monuments antiques) au point d’être nommée « Roma Turrita ».
Plus de 300 tours et édifices fortifiés témoignent de la violence des affrontements entre les grandes dynasties de la noblesse romaine, en particulier les Orsini et les Colonna. Le départ des papes pour Avignon au XIVe siècle aggrava encore la situation. La ville, déjà en triste état, fut laissée à l’abandon.
La Renaissance de Rome
Ce n’est qu’à partir de 1420, lors de leur retour définitif à Rome, que les papes cherchèrent à restaurer la splendeur, depuis longtemps disparue, de la cité. Ils mirent en place une puissante administration pour gérer les questions courantes.
Ils lancèrent également une politique de grands travaux afin d’assainir la ville. Martin V au XVe siècle, puis Léon X et Paul IV au XVIe siècle firent restaurer le palais du Latran, résidence séculaire du souverain pontife, tandis que d’autres papes, comme Nicolas V, Alexandre VI et Jules II préférèrent agrandir et embellir le palais du Vatican. Ils firent appel aux plus grands artistes de la Renaissance, notamment à Raphaël et à Michel-Ange.
Suivant leur exemple, les grandes familles de la noblesse romaine firent construire de somptueux palais afin de matérialiser leur puissance dans l’espace urbain. Elles choisirent de les bâtir le long des grandes rues empruntées par les processions religieuses reliant le Latran au Vatican, et en particulier la via del Corso, la principale artère de la ville.
Cette grande voie longue d’1,5 km, qui reprend le tracé de l’antique via Flaminia, mène de la Porta del Popolo (porte qui marquait l’entrée nord de Rome et qui donc symbolisait pour les étrangers venus du reste de l’Europe leur arrivée dans la Ville) jusqu’au centre de Rome.
Appelée « via Lata » au Moyen-Âge, elle prit le nom de « via del Corso » en raison des courses de chevaux organisés depuis le XVe siècle. Ce lieu de réjouissances fut un emplacement de choix pour la construction de somptueux palais.
Ces nouvelles demeures raffinées remplacèrent progressivement les austères forteresses médiévales et leurs hautes tours. Cette transition est parfois visible au sein d’un même édifice : le Palazzo Venezia, construit à partir de 1464 par le pape Paul II, possède ainsi une imposante tour d’angle et des rangées de créneaux, mais sa grande porte, ses hautes fenêtres et l’élégance de son décor intérieur sont emblématiques de l’architecture de la Renaissance.
Le modèle principal des palais de la Renaissance à Rome fut le Palazzo Farnese. Commencé en 1510 par Antonio da San Gallo le jeune pour le cardinal Alexandre Farnèse (devenu pape en 1534 sous le nom de Paul III), il fut achevé par Michel-Ange. L’édifice s’inspire des palais florentins : le plan quadrangulaire s’articule autour d’une vaste cour intérieure qui donne accès à l’escalier d’honneur menant aux pièces de réception au premier étage. Les pièces de service sont situées au rez-de-chaussée, et les appartements privés au second étage. Les façades extérieures sont sobres, mais les proportions sont savamment calculées, selon le nombre d’or. La cour intérieure et le décor des pièces de réception sont en revanche beaucoup plus ornés.
Certaines familles réussirent même à acquérir suffisamment de parcelles pour aménager une place devant leur palais afin de mieux le mettre en valeur, dans un espace urbain par ailleurs très dense. Conçues selon des effets scénographiques, ces places étaient souvent ornées de fontaines aux armes des propriétaires (comme les fontaines aux fleurs de lys des Farnèse (ajoutées au XVIIe siècle)).
Tandis que la ville s’embellissait, la cour pontificale redevint un important foyer intellectuel où rayonnait la culture humaniste de la Renaissance. Les premières mises à jour de vestiges archéologiques dans le sol romain, comme celle de la statue de Laocoon en 1506, stimula l’effervescence artistique.
La redécouverte de l’art antique attira de nombreux érudits et artistes. Rome semblait retrouver sa magnificence et son rôle de premier plan dans la culture européenne. Jusqu’à ce que le sac de Rome par les troupes de Charles Quint en 1527 replonge la ville dans une longue période de terreur et de chaos. Les graffitis tracés par les lansquenets sur les fresques et les œuvres d’art témoignent encore aujourd’hui de la brutalité de l’événement.
Après plus de six mois d’occupation par les troupes impériales qui se livrèrent au meurtre et au pillage, Rome ne comptait plus que 30 000 habitants. Une épidémie de peste s’était encore ajoutée aux nombreuses calamités qui frappèrent la ville.
La Rome de la Contre-Réforme
Il fallut toute la volonté du pape Paul III pour restaurer la magnificence de la ville et son rôle politique et culturel.
Face au développement du protestantisme rejetant l’autorité pontificale et critiquant les fastes de Rome (surnommée la « nouvelle Babylone ») comme autant de preuves de la corruption de l’’Église, il organisa le concile de Trente (1545-1563) et la Contre-Réforme.
Rome se couvrit de nouvelles églises, bâties selon le modèle du Gesù, la première grande église jésuite édifiée par Vignole. Sa vaste nef fut conçue pour accueillir de nombreux fidèles selon un plan unitaire En supprimant les bas-côtés (au profit de petites chapelles communiquant entre elles) et en raccourcissant les ailes du transept, Vignole créa un espace central grandiose, destiné à impressionner, mais aussi à permettre à tous les fidèles de suivre au mieux la liturgie.
La suppression des colonnes qui séparaient traditionnellement la nef et les bas-côtés permit de rendre l’autel visible à tous. L’abondance de la lumière, entrant par les grandes ouvertures des baies de la nef mais aussi de la gigantesque coupole, soulignait le caractère spectaculaire de l’édifice. L’art de l’architecture devait ainsi pleinement servir à émouvoir les fidèles.
Cette conception scénographique de l’espace au service de la foi fut reprise pour la construction de multiples églises. À Sant’Ignazio, faute d’argent pour réaliser la grande coupole initialement prévue, le père Andrea Pozzo, théoricien de la perspective, en peignit une en trompe-l’œil.
Pour démontrer la magnificence retrouvée de sa capitale, le pape Paul III chargea Michel-Ange de réaménager le sommet de la colline du Capitole en prévision de la visite de Charles Quint en 1536. Il entendait impressionner l’empereur dont les troupes avaient ravagé la ville neuf ans plus tôt en l’accueillant dans un somptueux cadre architectural. Michel-Ange conçut alors la première place moderne de Rome (qui ne fut achevée que bien après sa mort, par Giacomo della Porta, Martino Longhi l’Ancien et Girolamo Rinaldi qui modifièrent le projet initial). Il dessina son plan afin de magnifier la statue équestre de l’empereur Marc Aurèle, au centre d’une composition géométrique reposant sur deux figures : l’ovale du dallage et le trapèze formé par les façades des palais (également conçues par Michel-Ange).

Ces impressionnants bâtiments accueillaient (et accueillent encore aujourd’hui) les principaux organes municipaux et le spectaculaire Musée capitolin, le plus ancien musée au monde. Michel-Ange aménagea également le spectaculaire escalier monumental qui mène du bas de la colline à la place du Capitole. Des statues antiques furent réemployées pour magnifier encore cet accès spectaculaire : les statues de lions provenant du temple d’Isis et surtout les deux statues de Castor et Pollux.
La Rome baroque
Les cinq années du pontificat de Sixte Quint (1585-1590) furent déterminantes. Il conçut un plan d’urbanisme grandiose qui fit de Rome la première ville moderne d’Europe. Son principal architecte, Domenico Fontana, dessina l’implantation des grands axes urbains, traçant de grandes avenues rectilignes, qui contrastaient avec le dédale des petites rues tortueuses médiévales.
Pour faciliter le déplacement des pèlerins et l’organisation de processions, il relia les sept basiliques majeures grâce à de larges voies qui réorganisèrent entièrement le tissu urbain. Il créa également de vastes places, ornées de fontaines, mais aussi de colonnes et d’obélisques, qui embellirent considérablement la ville et donnèrent à Rome son caractère spécifique. Ce nouveau paysage urbain fut également marqué par les multiples coupoles des nouvelles églises qui ne cessaient de s’élever.
L’événement majeur fut la consécration de Saint-Pierre après des décennies de travaux. Cet élan architectural engendra la construction de multiples églises qui présentèrent autant de variations ingénieuses sur les courbes et les contre-courbes dont les plus grands chefs-d’œuvre sont Sant’Andrea al Quirinale conçu par Bernin ou encore Sant’Ivo alla Sapienza et San Carlo alle Quattro Fontane édifiés par Francesco Borromini.
La virtuosité de l’imbrication des formes semblait distordre les édifices et leur conférer vie et mouvement. Au cercle, modèle de perfection, très employé à la Renaissance, se substitua sa version plus complexe et dynamique : l’ovale.
Cette figure géométrique inspira la forme du plan de Sant’Andrea al Quirinale conçu par Bernin, ou, de manière encore plus savante, s’inscrivit dans des triangles assemblés matérialisant la Trinité dans les églises conçues par Francesco Borromini.
De même, les façades planes et sobres des monuments de la Renaissance furent supplantées par de nouveaux jeux de formes convexes et concaves qui firent surgir théâtralement les édifices dans l’espace urbain. La création la plus spectaculaire fut la façade de San Carlo alle Quattro Fontane.
Dans le même esprit, les coupoles des églises devinrent de plus en plus complexes, reposant sur des formules géométriques savantes, pour se distinguer les unes des autres. Cette multiplication des coupoles dans le ciel romain contribua, comme les fontaines et les obélisques de ses places, à forger l’image de la nouvelle Rome.
Ces monuments, véritables prouesses techniques, formèrent un nouveau style architectura, appelé baroque, que de nombreux artistes répandirent en Italie (comma à San Giuseppe de Raguse) et dans de nombreux pays européens, sans oublier les colonies espagnoles et portugaises en Amérique du Sud.
Une scénographie de l’espace
L’espace urbain lui-même prit des aspects scénographiques. La petite Piazza Sant’Ignazio (dessinée par Raguzzini en 1727-1728) réussit à faire oublier son étroitesse par le jeu de courbes et contre-courbes qui lui confère un véritable dynamisme. Elle théâtralisa encore la gigantesque façade de l’église Sant’Ignazio qui lui fait face.
Tout aussi théâtral est l’escalier de la Trinité des Monts qui achève la Piazza di Spagna (qui doit son nom au siège de l’ambassade d’Espagne) au plan formé de deux triangles. L’arrangement des volées de marches et des paliers qui s’élargissent, se rétrécissent et se divisent tour à tour accentue la verticalité de l’ensemble, en créant une illusion de profondeur et surtout de hauteur beaucoup plus grande qu’elle n’est en réalité.
Cet ensemble architectural magnifie l’église de la Trinité-des-Monts. Il devait, selon les premiers projets, se terminer par une statue équestre de Louis XIV puisque l’église de la Trinité-des-Monts est une fondation française. Mais le pape Alexandre VII s’opposa vivement à l’érection d’une sculpture glorifiant un souverain étranger. La construction fut donc ajournée et réalisée seulement dans les années 1720, par l’architecte Francesco de’ Sanctis.
La scénographie urbaine romaine culmine place Navone qui fut redessinée par les deux grands maîtres de l’architecture baroque, Bernin et Borromini, à la demande d’Innocent X Pamphili.
Après son élection, ce pape fit reconstruire son palais familial, mais aussi l’église Sant’Agnese in Agone, et surtout l’ensemble de la place. Située à l’emplacement antique du stade de Domitien, elle avait conservé son gigantesque tracé de format oblong. Bernin fut donc chargé de relever le défi d’unifier cet immense espace s’étirant en longueur.
Il choisit de réaliser une création spectaculaire en son centre à partir de deux éléments fréquents dans l’urbanisme romain : la fontaine et l’obélisque antique. Mais il eut le génie de les associer et surtout d’effectuer le tour de force de faire reposer l’obélisque sur le vide (ou du moins d’en donner l’illusion).
Cet obélisque, provenant du cirque de Maxence, repose sur un immense piédestal, en forme de grotte marine, entourée des allégories des quatre principaux fleuves : le Danube, le Rio de la Plata, le Gange et le Nil.
Les derniers feux de l’architecture baroque produisirent l’un des monuments les plus célèbres de Rome : la fontaine de Trevi. Après bien des projets pour une fontaine colossale (dont ceux du Bernin à la demande du pape Urbain VIII), l’ensemble fut élevé par Nicolo Salvi entre 1732 et 1751, au débouché de l’aqueduc antique construit par Agrippa.
L’allégorie de l’Océan, dominant ses chevaux marins, entourée de l’Abondance et de la Salubrité, célèbre la prospérité de Rome. Elle symbolise la splendeur retrouvée de la Ville Éternelle.










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