La République et les religions

De 1871 à 2007 : divorce à l'amiable

Les ressentiments accumulés depuis la fin de la Révolution par la collusion entre l'Église et l'État s'expriment avec violence dès la chute du Second Empire.

Le premier coup est porté par le bref épisode de la Commune de Paris, en 1871, qui décrète la séparation des Églises et de l'État, la suppression des budgets du culte et la sécularisation de l'éducation : mesures révolutionnaires que la IIIe République, bien que conservatrice, reprendra peu à peu à son compte.

Marc Fourny et André Larané
«Le cléricalisme ? voilà l'ennemi !»

Les républicains repartent à l'assaut de cette Église toute-puissante qui s'est enrichie et a regagné les âmes en moins d'un siècle. «Le cléricalisme ? voilà l'ennemi !» s'exclame Léon Gambetta en 1877. Il vise le conservatisme politique et social préconisé par le haut clergé, avec la bénédiction du président de la République de l'époque, le maréchal Patrice de Mac-Mahon.

De 1879 à 1882, Jules Ferry, ministre de l'Instruction publique, athée et fervent républicain, développe un enseignement primaire gratuit, laïc et obligatoire pour concurrencer les congrégations religieuses. Il s'agit de former de bons citoyens libérés de l'«obscurantisme».

Cette mission est confiée aux instituteurs, qu'à la suite de Charles Péguy (1913), on qualifiera de «hussards noirs de la République». Le combat contre l'Église et le cléricalisme prend le pas sur les questions sociales, lesquelles devront attendre le Front populaire (1936) pour devenir prioritaires.

Comme leurs ancêtres de 1790, les républicains ravivent une religion laïque, avec ses liturgies (le 14 juillet), ses chants (la Marseillaise), et ses symboles (Marianne vient contrer le culte marial). Le Panthéon reprend du service comme mausolée national lors des funérailles de Victor Hugo, suivies par un million de citoyens...

L'opinion catholique riposte et s'accroche au boulangisme comme une nouvelle force pour rétablir un régime conservateur. C'est un échec, prélude au «Ralliement» : l'Église accepte la République, d'abord à demi-mot avec le «toast d'Alger» du cardinal Charles Lavigerie, invitant les catholiques à accepter leur gouvernement (1890), puis avec le pape Léon XIII, en 1892, qui propose de participer à la République pour mieux en combattre l'anticléricalisme.

L'ultime combat

Les républicains ne désarment pas. Le 1er juillet 1901, le président du Conseil Pierre Waldeck-Rousseau fait voter une loi bien connue qui établit la liberté d'association mais fait une exception pour les congrégations religieuses en soumettant leur création à une autorisation préalable.

Quand Émile Combes succède à Waldeck-Rousseau à la présidence du Conseil, il s'engouffre dans cette brèche et fait voter une nouvelle loi qui interdit d'enseignement les prêtres des congrégations.

Désireux de son côté de favoriser l'avancement des officiers républicains anticléricaux, le ministre de la Guerre, le général Louis André, lance une vaste enquête interne sur les opinions religieuses des gradés : vont-ils à la messe? Ont-ils envoyé leurs enfants dans des écoles catholiques?...

Près de vingt mille fiches sont réunies et confiées pour vérification aux francs-maçons de la loge du Grand Orient de France, fer de lance de la lutte contre l'Église.

L'«affaire des fiches», interrompue en octobre 1904 sur un scandale, aura eu pour effet de bloquer l'avancement de certains officiers, compétents mais jugés trop proches de l'Église, comme Ferdinand Foch dont le frère est jésuite, ainsi que de favoriser la promotion d'officiers républicains athées et laïcs mais incompétents, tel Joseph Joffre. Cela aura des conséquences désastreuses sur les premiers engagements de la Grande Guerre, dix ans plus tard.

Émile Combes ayant été contraint à la démission en janvier 1905, le président Émile Loubet appelle Maurice Rouvier à la présidence du Conseil. Sous son gouvernement est votée la loi sur la séparation des Églises et de l'État, qui jette les bases de la laïcité à la française.

Défendue avec brio par le député Aristide Briand, cette loi de conciliation s'applique aux quatre confessions alors représentées en France : le catholicisme, la confession d'Augsbourg (les protestants luthériens), les réformés (les protestants calvinistes) et les israélites.

Elle proclame la liberté de conscience et garantit le libre exercice des cultes :
-Article 1er : «la République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes...».
- Article 2 : «La République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte...»

L'État n'entend en aucune façon limiter la liberté de conscience ni cantonner la religion à la sphère privée (il n'est pas question par exemple d'interdire le port d'insignes religieux). Il manifeste sa volonté de neutralité religieuse mais ne s'exonère pas de ses responsabilités.

Il veut «garantir» à chacun les moyens d'exercer librement sa religion dans le respect de celles d'autrui. C'est dans cet esprit que sont instituées des aumôneries dans les milieux fermés (casernes, lycées, prisons, hôpitaux)... et, plus tard, des émissions religieuses sur les chaînes publiques de télévision.

Les biens détenus précédemment par les Églises deviennent la propriété de l'État. Celui-ci se réserve le droit de les confier gratuitement aux représentants des Églises en vue de l'exercice du culte.

Les partisans d'une laïcité intransigeante perçoivent la loi comme une avancée vers la destruction du fait religieux ! Ainsi, le 8 novembre 1906, elle est saluée par une mémorable envolée à la Chambre des députés : «Ensemble, d'un geste magnifique, nous avons éteint dans le ciel des étoiles qu'on ne rallumera plus». L'auteur est le député socialiste René Viviani qui, devenu plus tard président du Conseil, engagera la France dans la Grande Guerre.

De son côté, le pape Pie X ne fait rien pour arranger les choses. Ulcéré par le caractère unilatéral de la loi de séparation (le Saint-Siège n'a pas été consulté), il interdit aux catholiques de former les «associations cultuelles» prévues par le texte pour l'utilisation gratuite des édifices religieux devenus propriété de l'État.

C'est ainsi que, faute de trouver preneur, de nombreux bâtiments avantageusement situés en pleine ville (couvents, presbytères, séminaires...) sont récupérés par l'État pour y installer ses propres administrations.

Des catholiques s'opposent aux agents venus inventorier les biens contenus dans les églises, notamment quand des fonctionnaires zélés vont jusqu'à ouvrir les tabernacles, l'endroit le plus sacré des églises où repose, selon les catholiques, le corps du Christ (les hosties).

Des heurts violents ont lieu dans le Nord, le Massif central ou encore l'ouest de la France, jusque devant l'Élysée où le président doit supporter un clan de dévotes venu manifester sous ses fenêtres...

Les choses s'apaisent enfin sous le gouvernement de Georges Clemenceau, en 1907, par une loi qui met finalement 30.000 édifices à la disposition des Églises... L'entretien des cathédrales et des grandes abbayes est à la charge de l'État ; l'entretien des églises paroissiales à la charge des communes.

Aujourd'hui, les évêques sont plutôt embarrassés par ces édifices patrimoniaux, dont la plupart sont situés dans des villages moribonds et à peine fréquentés deux ou trois fois par mois par une poignée de fidèles.

Une autre loi autorise les croyants à se réunir sans déclaration préalable. Les sonneries de cloches sont autorisées. D'une manière générale, la jurisprudence administrative légitime les manifestations publiques qui satisfont à des traditions locales et à des habitudes (enterrements religieux...).

Après la Grande Guerre, moment rare de communion nationale, les relations diplomatiques sont rétablies entre Paris et le Saint-Siège. Le pape Benoît XV promet de consulter Paris avant la nomination des évêques. Jeanne d'Arc est béatifiée et honorée par une fête nationale le deuxième dimanche de mai.

C'est aussi l'époque où le gouvernement construit la Grande Mosquée de Paris afin de rendre hommage aux 70.000 soldats de confession musulmane morts pour la France pendant la Grande Guerre.

La Grande Mosquée de Paris : une exception républicaine

C'est en 1917, soit bien après la loi de séparation des Églises et de l'État, qu'est prise la décision de construite une mosquée à Paris, la première en métropole, en hommage au musulmans qui ont versé leurs sang pour la défense du territoire, notamment dans la boucherie de Verdun. Une exception républicaine en reconnaissance d'un lourd sacrifice.

L'idée trottait en fait dans la tête de certains politiques depuis 1895, notamment au sein du comité de l'Afrique française, animé par Théophile Delcassé, le prince Bonaparte ou encore le diplomate Jules Cambon. De son côté, le journaliste Paul Bourdarie de La revue indigène, fervent partisan du projet, réunit des délégations et des architectes, et fait pression pour convaincre le gouvernement de l'époque, présidé par Aristide Briand de lancer les travaux.

Le financement est voté en 1920 et les parlementaires débloquent 500.000 francs pour une association culturelle dont les statuts sont déposés à la préfecture d'Alger. Même si le projet initial est divisé par deux, faute de moyens suffisants, la construction prévue est imposante : la mosquée est prévue sur un hectare dans le quartier latin, près du Jardin des plantes, dans un style mauresque, inspiré en partie de celle de Al Quaraouiyin de Fès.

Le 19 octobre 1922, le maréchal Hubert Lyautey en personne, qui a pris part au projet, pose la première pierre de l'édifice et prononce un discours emprunt de cette tolérance religieuse et culturelle qu'il a toujours prônée : «Quand s'érigera le minaret que vous allez construire, il ne montera vers le beau ciel de l'Ile-de-France qu'une prière de plus dont les tours catholiques de Notre-Dame ne seront pas jalouses...» Quatre ans plus tard, la mosquée est inaugurée en personne par le président de la République Gaston Doumergue et le sultan du Maroc Moulay Youssef, ce qui provoquera une vive réaction de l'Étoile Nord-Africaine, mouvement laïque et anticolonialiste tout juste créé, qui ne voit dans cette construction qu'une «mosquée réclame».

En 1924, nouvelle crise lorsque le Cartel des gauches souhaite étendre la loi de 1905 à l'Alsace-Lorraine, redevenue française : la forte mobilisation du clergé et de l'influent général Édouard de Castelnau, à la tête de la Fédération nationale catholique, fait reculer le gouvernement.

Mais deux ans plus tard, le pape Pie XI donne satisfaction à la République en condamnant l'Action française, un mouvement royaliste que l'on dirait aujourd'hui «intégriste». Son chef Charles Maurras, agnostique, affiche un catholicisme de raison que l'on retrouve chez Bonaparte ou encore Pétain («Une messe n'a jamais fait de mal à personne»).

Quand la IIIe République disparaît suite à l'invasion allemande, le régime de Vichy flatte la fraction conservatrice de l'Église : lois familiales, retour des congrégations dans l'enseignement.

Il n'empêche que c'est dans les milieux catholiques traditionnels que se recrutent les premiers résistants. Et en 1942, indignés par les mesures antisémites de Vichy, certains évêques - comme Mgr Jules Saliège, à Toulouse, ou le cardinal Pierre Gerlier, à Lyon - élèvent la voix et prennent leurs distances avec le gouvernement. Leur prise de position suscite une vague d'anticléricalisme virulent dans la presse collaborationniste.

L'enseignement privé, dernière pomme de discorde

Avec l'avènement de la Ve République et le retour de Charles de Gaulle au pouvoir (1958), le conflit entre la République et l'Église n'est plus de saison.

À Rome, l'avènement du pape Jean XXIII et l'ouverture du concile Vatican II offrent l'image d'une Église en phase avec le monde moderne. À Paris, la loi Debré sur l'enseignement privé met un terme provisoire à la vieille querelle héritée de la loi Falloux. Le Général, pétri d'un catholicisme social mâtiné de sympathie pour la monarchie, ne renie pas sa culture : «Je suis un Français libre. Je crois en Dieu et en ma patrie».

Quand il reste le week-end à l'Élysée, il assiste à la messe dans la chapelle du palais, célébrée par son neveu. Mais sa foi n'en reste pas moins discrète et il se veut le garant de la séparation des Églises et de l'État. Ainsi insiste-t-il pour que le vendredi, à l'Élysée, on serve aux dîners officiels de la viande en violation des règles canoniques.

Son successeur George Pompidou, prudent, ne fait pas le traditionnel voyage à Rome pour recevoir du pape son titre honorifique de chanoine du Latran. Une décision qui s'explique par des convictions plus laïques que son prédécesseur, mais surtout plus en phase avec la période post-68... En revanche, Valéry Giscard d'Estaing renoue avec la visite traditionnelle des Présidents au Vatican, ce qui ne l'empêche pas de se mettre à dos une partie des catholiques avec la loi sur l'IVG, en 1975.

Le réveil laïque s'opère brutalement sous François Mitterrand, officiellement agnostique, mais qui n'aime rien tant que flâner dans les églises et les cimetières... C'est aussi sous son mandat qu'un pape aura le plus foulé le sol de France ! Très vite la gauche au pouvoir veut créer un «grand service public unifié et laïque de l'Éducation nationale», supposant la nationalisation des établissements privés et l'intégration des personnels, en rupture avec la loi Debré de 1959 : c'est l'une des 110 propositions du candidat Mitterrand. La question est épidermique, l'enseignement catholique fait front en déversant dans les rues près d'un million de personnes en 1984, obligeant le gouvernement à reculer.

Élu en 1995, Jacques Chirac, prudent, se garde de rallumer la guerre religieuse, tout en affichant ses convictions catholiques et se laissant prendre en photo en train de communier ou à la sortie des offices.

Il est vrai qu'en cette fin du XXe siècle, les Églises chrétiennes ne pèsent plus grand chose dans le paysage politique, tant en France que dans le reste de l'Europe, avec environ 5% de pratiquants réguliers. Elles peinent même à se faire entendre dans les débats de société qui les concernent au premier chef (euthanasie, mariage homosexuel...).

L'islam s'invite au débat

Dans les dernières décennies du XXe siècle, de nouvelles religions se sont implantées en France comme dans le reste de l'Europe occidentale, par le biais des conversions et surtout de l'immigration ; il s'agit principalement de l'islam, mais aussi du bouddhisme et de l'hindouisme. Pour des raisons de nombre, de proximité géographique, d'histoire (menace ottomane et guerre d'Algérie) et d'actualité (islamisme), la présence de l'islam suscite des inquiétudes multiples.

En ce début du XXIe siècle, la France compte environ 4,5 millions de personnes de culture musulmane, dont une minorité seulement va prier à la mosquée. Les musulmans installés de longue date dans le pays tendent à se laïciser à l'image des autres Français et un sondage de 2006 montrerait que les trois-quarts des musulmans vivant en France sont favorables à la séparation des Églises et de l'État.

Le gouvernement a créé et subventionné en 2003 un CFCM (Conseil français du culte musulman), à l'image des Consistoires israélites fondés par Napoléon 1er. Mais cet organisme, tiraillé par les divisions et manifestement incompétent, a échoué à créer un «islam de France».

À droite comme à gauche, certains responsables politiques croient nécessaire de réviser la loi de 1905, avec des raisons parfois diamétralement opposées :
- pour les uns, il s'agit de faciliter l'enracinement de l'islam, au risque de recréer une mosaïque de communautés, en lieu et place de la seule communauté nationale,
- pour les autres, il s'agit de réprimer des pratiques contraires à la tradition française, au risque de stigmatiser et rejeter dans les ténèbres des citoyens déjà bien ancrés dans la Nation.

Notre survol de l'Histoire récente montre que les relations entre l'État et les religions ont viré au drame par deux fois, quand l'État a délaissé les affaires sociales et économiques pour ne s'occuper que de soumettre les Églises ou de les abattre. Ce fut d'abord sous la Révolution puis sous les débuts de la IIIe République.

A contrario, durant les périodes de progrès économique et de réformes sociales (monarchie de Juillet et Second Empire, Front Populaire, Trente Glorieuses), responsables spirituels et responsables politiques ont pu mener leurs affaires chacun de leur côté sans trouble particulier.

Considérant la crise sociale et économique qui frappe la France et l'Europe en ce début du XXIe siècle, on peut craindre que les conditions soient propices à la relance d'un conflit religieux. Mais on peut aussi faire confiance aux dirigeants politiques pour qu'ils résistent à cette tentation en s'abritant derrière la loi de 1905, devenue après beaucoup de critiques le symbole de la «laïcité à la française».


Publié ou mis à jour le : 2019-04-29 19:40:06

 
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