8-13 octobre 1906

La Charte d'Amiens fonde le syndicalisme révolutionnaire

Le 8 octobre 1906 s’ouvre à Amiens le congrès de la Confédération Générale du Travail (CGT), qui groupe 2400 syndicats français et deux cent mille adhérents. Cinq jours plus tard en sort une motion qui va entrer dans l’Histoire syndicale sous le nom de Charte d’Amiens.

Ce texte très court (2000 signes) définit encore aujourd’hui en théorie les objectifs du syndicalisme français, en radicale opposition avec les syndicalismes allemand et britannique.

Joseph Savès

Grève des mineurs dans le Nord-Pas-de-Calais après la catastrophe de Courrières (1906)

Révolutionnaire ou réformiste ?

La CGT est née à Limoges en 1895, à peine plus de dix ans après la légalisation des syndicats ouvriers. Au départ simple association de quelques fédérations nationales de syndicats, elle se structure et se renforce au congrès de Montpellier, en 1902.

Victor Griffuelhes (Nérac - Lot-et-Garonne, 14 mars 1874 ; Saclas - Seine-et-Oise, 30 juin 1922)Ses effectifs bondissent à plus de cent mille membres sous l’impulsion de son secrétaire général Victor Griffuelhes, un ancien militant anarchiste.

Il organise le 1er mai 1906 la première grève générale pour la journée de huit heures. Ce coup d’éclat met le monde syndical en ébullition, d’autant qu’il survient juste après la catastrophe de Courrières et la répression des mineurs par l’armée.

L’année précédente, la sphère politique a vu naître le premier parti constitué comme tel : la Section française de l’Internationale ouvrière (SFIO). Ce parti est dirigé par Jules Guesde et se réclame du marxisme.

Partageant peu ou prou les mêmes convictions, syndicalistes et militants politiques s’interrogent sur la meilleure façon de les promouvoir.

Jules Guesde s’est violemment opposé à Alexandre Millerand en 1899 quand ce « socialiste indépendant » a choisi de participer au gouvernement « bourgeois » de Pierre Waldek-Rousseau.

Il souhaite faire de son parti, avec le concours de la CGT, le fer de lance de la révolution à venir. Mais au sein de la confédération syndicale, les « guesdistes » sont nettement minoritaires.

Ils doivent compter avec les réformistes qui veulent se cantonner dans des revendications purement syndicales pour l’amélioration des conditions de travail et des rémunérations.

Quant à la mouvance anarchiste regroupée autour de Victor Griffuelhes, elle prône une action révolutionnaire, à l'écart des partis politiques, avec rien moins que l’objectif de renverser la société capitaliste et de confier l’outil de production aux syndicats !

Le débat va être tranché au congrès d’Amiens au profit des derniers !

Les bourses du travail, fédérations d’industries et de métiers s’unissent. La Confédération Générale du Travail est née.

Victoire en trompe-l’œil du syndicalisme révolutionnaire

Le IXe congrès confédéral réunit plus de 800 délégués dans l’école publique du faubourg de Noyon, à Amiens. Trois motions sont débattues. Celle des « guesdistes », présentée par la Fédération du Textile, est mise en minorité par la coalition contre nature des réformistes et des anarchistes.

La motion réformiste, présentée par la Fédération du Livre, exprime « le caractère exclusivement économique de l'organisation syndicale ». Mais elle est retirée par ses promoteurs qui veulent plus que tout rester à l’écart des partis politiques. Ils se rallient donc à la motion de Victor Griffuelhes, laquelle préconise la grève générale comme moyen de faire triompher la révolution et « l'expropriation capitaliste ».

Après une semaine de débats est donc votée ladite motion. Elle obtient 830 voix sur 839 !

Mais même si elle est acceptée à la quasi-unanimité des congressistes, n'y voyons pas le reflet des aspirations de la classe ouvrière ou des huit millions de salariés français car les délégués présents à Amiens représentent en tout et pour tout un millier de syndicats et beaucoup sont des néophytes qui ont reçu un mandat en blanc d'un ou même plusieurs syndicats...

 Plaque commémorant l'adoption de la charte d'Amiens, signée le 13 octobre 1906, à l'entrée de l'école de l'école publique du Faubourg de Noyon, rue Rigollot à Amiens.

La Charte d'Amiens

Voici le texte intégral de cette « motion d’Amiens » rebaptisée « Charte d’Amiens » après 1910 :

« Le Congrès confédéral d’Amiens confirme l’article 2, constitutif de la CGT.
La CGT groupe, en dehors de toute école politique, tous les travailleurs conscients de la lutte à mener pour la disparition du salariat et du patronat… :
Le Congrès considère que cette déclaration est une reconnaissance de la lutte de classe qui oppose, sur le terrain économique, les travailleurs en révolte contre toutes les formes d’exploitation et d’oppression, tant matérielles que morales, mises en œuvre par la classe capitaliste contre la classe ouvrière ;
Le Congrès précise, par les points suivants, cette affirmation théorique :
Dans l’œuvre revendicatrice quotidienne, le syndicalisme poursuit la coordination des efforts ouvriers, l’accroissement du mieux-être des travailleurs par la réalisation d’améliorations immédiates, telles que la diminution des heures de travail, l’augmentation des salaires, etc. ;
Mais cette besogne n’est qu’un côté de l’œuvre du syndicalisme ; il prépare l’émancipation intégrale, qui ne peut se réaliser que par l’expropriation capitaliste ; il préconise comme moyen d’action la grève générale et il considère que le syndicat, aujourd’hui groupement de résistance, sera dans l’avenir le groupement de production et de répartition, base de réorganisation sociale ;
Le Congrès déclare que cette double besogne, quotidienne et d’avenir, découle de la situation des salariés qui pèse sur la classe ouvrière et qui fait de tous les travailleurs, quelles que soient leurs opinions ou leurs tendances politiques ou philosophiques, un devoir d’appartenir au groupement essentiel qu’est le syndicat ;
Comme conséquence, en ce qui concerne les individus, le congrès affirme l’entière liberté pour le syndiqué, de participer, en dehors du groupement corporatif, à telles formes de lutte correspondant à sa conception philosophique ou politique, se bornant à lui demander, en réciprocité, de ne pas introduire dans le syndicat les opinions qu’il professe au dehors ;
En ce qui concerne les organisations, le Congrès décide qu’afin que le syndicalisme atteigne son maximum d’effet, l’action économique doit s’exercer directement contre le patronat, les organisations confédérées n'ayant pas, en tant que groupements syndicaux, à se préoccuper des partis et des sectes qui, en dehors et à côté, peuvent poursuivre en toute liberté, la transformation sociale. »

Meeting de la CGT et de l'Union des syndicats de la Seine, parc des Oblats à St Ouen, le 30 avril 1922, Agence Rol, Paris, BnF, Gallica.

Divergences européennes

Avec la Charte d'Amiens, les syndicalistes français se démarquent de leurs voisins allemands et britanniques qui ont quant à eux renoncé peu à peu au syndicalisme révolutionnaire des origines et à l'ambition de renverser le système capitaliste par la grève générale.

- Allemagne : parti et syndicats sont mariés mais font chambre à part

En Allemagne, les « syndicats libres » ont choisi de faire allégeance au parti social-démocrate (PSD) issu des congrès de Gotha (1875) et d’Erfurt (1891). Réformistes comme lui, ils se regroupent le 17 novembre 1890, à Berlin, dans une Commission générale des syndicats allemands et, à partir de là, œuvrent pour améliorer les conditions de vie des ouvriers dans le cadre de la société capitaliste.

Grâce des adhérents au moins deux fois plus nombreux qu'en France et à des cotisations élevées, ces syndicats bénéficient de ressources financières importantes, garantes de leur autonomie, y compris vis-à-vis du parti social-démocrate d'August Bebel, en dépit de ses 25 à 30% de suffrages dans les élections législatives.

Quand survient la Révolution russe de 1905, le débat rebondit sur l'opportunité d'une grève générale qui renverserait le capitalisme honni. Le secrétaire général de la Commission générale Carl Liegen y est hostile, au contraire des dirigeants politiques.

La synthèse survient en 1906 au congrès social-démocrate de Mannheim, quand August Bebel concède à Carl Liegen et aux syndicats libres une pleine autonomie dans la « lutte économique » tout comme dans la gestion des mutuelles et des caisses de solidarité. Il renonce à faire d'eux une simple « courroie de transmission » du parti, selon une formule célèbre de Lénine.

- Royaume-Uni : le parti travailliste, une « créature » des trade-unions

Au Royaume-Uni, pionnier de la révolution industrielle, le syndicalisme ouvrier a des racines plus anciennes que partout ailleurs, les trade unions (« unions de métiers ») ayant été légalisées dès 1824.

Les 26 et 27 février 1900, le Trade Union Congress (TUC, congrès des unions de métiers) crée tout bonnement un parti, le parti travailliste (Labour party), en vue de faire entendre les revendications ouvrières au Parlement de Westminster. Il se montre en cela fidèle à la tradition selon laquelle les Anglais font tout à l'envers des continentaux !

Le 22 juillet 1901, une décision de justice rend les syndicats responsables des dommages causés à la compagnie Taff Vale par une grève de son personnel. C'en est trop. Une cinquantaine de députés travaillistes font leur entrée aux Communes à la faveur des élections législatives de décembre 1905 et janvier 1906. Les whigs (libéraux) se voient contraints de s'allier à eux pour former une majorité parlementaire. 

C'est ainsi qu'est voté le 21 décembre 1906 le Trade Disputes Act qui préserve les syndicats de tout nouveau procès en responsabilité civile. Elle va assurer aux syndicats britanniques une place de premier plan dans l'organisation de la vie sociale et économique jusqu'à l'ère Thatcher.

Publié ou mis à jour le : 2019-10-09 12:32:20

 
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