Le temps des prophètes

600 avant J.-C. : Et l'Esprit vint aux hommes !

Quand on évoque l’Antiquité, chacun pense Égypte pharaonique, Babylone, Perse,… Grèce et Rome. Au milieu de ces trois à quatre millénaires traversés par de grandes civilisations et des courants de pensée innombrables, un tournant singulier apparaît  au VIIe siècle avant notre ère, vers 600 av. J.-C.

Aux alentours de ce siècle ont en effet vécu la plupart des grands esprits à l'origine des doctrines, des systèmes de pensée et des croyances qui structurent le monde actuel : Zarathoustra, les prophètes hébreux, Thalès de Milet, Pythagore, Confucius, Lao Tseu, Bouddha, Mahavira, etc. Le philosophe Karl Jaspers y a vu un « moment axial » qui a conduit les hommes à se considérer partie prenante de l'humanité et non plus seulement d'un clan ou d'une tribu...

Débute vers 600 av. J.-C. une longue période qui correspond à l’Antiquité classique, entre la haute Antiquité et le Moyen Âge, et s’étire jusque vers 600 après J.-C. avec la Bible, Platon, Jésus-Christ, les Pères de l'Église, la Torah, enfin Mahomet. D’où le nom qu’Herodote.net lui a donné : le temps des prophètes...

André Larané

Paul Gauguin, D'où venons-nous ? Qui sommes-nous ? Où allons-nous ? 1897, musée des Beaux-Arts de Boston.

Avant et après le « moment axial »

C'est en 1949 (bien avant Herodote.net !) que le philosophe allemand Karl Jaspers reprit une intuition formulée à la fin du XVIIIe siècle par un orientaliste française selon laquelle tous les grands courants philosophiques et religieux qui irriguent notre monde seraient nés à peu près à la même époque, quelques siècles avant notre ère.

Dans un petit livre, Origine et sens de l’histoire, Jaspers situa ce « moment axial » entre 800 à 200 avant notre ère avec en Inde, le bouddhisme, le jaïnisme et le brahmanisme (qui devint plus tard l’hindouisme) ; en Chine le taoïsme et le confucianisme ; en Grèce, la philosophie avec Pythagore, Euclide, Platon et compagnie ; sans compter le mazdéisme en Iran avec Zarathoustra et le judaïsme chez les Hébreux avec le prophète Ézéchiel et quelques autres (note).

Raphael, L'École d'Athènes, 1511, palais apostolique, musées du Vatican.

Pièce d'argent du IVe siècle av. J.-C. provenant de la province perse de Yehud Medinata : Dieu sur la roue ailée, Londres, British Museum.Karl Jaspers  ne se limita pas à constater que Confucius, Bouddha, Thalès de Milet, Pythagore, etc. étaient contemporains.

Il montra qu’ils avaient en commun de penser l’humanité comme un ensemble, et non pas comme une division hiérarchique entre nous et les autres.
• Avant le « moment axial », les gens ne semblent avoir été solidaires qu’envers les membres de leur groupe d’appartenance, village, cité ou État. Leurs divinités leur sont propres. Yahwé était alors le dieu des Hébreux ; il leur garantissait la victoire lors des guerres.
• Après le « moment axial », les dieux s’adressent à toute l’humanité. Yahwé devient dans la pensée hébraïque le Dieu unique que se doivent d’adorer tous les hommes.

Karl Jaspers et l'affranchissement du mythe

«  Dans leurs vues essentielles, les philosophes grecs et hindous, et Bouddha lui-même, se montraient affranchis du mythe, tout comme les prophètes dans leur idée de Dieu. La raison et l'expérience positive se dressèrent contre le mythe ; puis ce fut la lutte pour la transcendance d'un Dieu unique contre les démons, qui n'existent pas, et celle que souleva l'indignaton morale contre les faux dieux. La divinité gagna en élévation ce que la religion gagnait en moralité. Le mythe devint élément d'un langage qui lui conférait un sens nouveau et faisait de lui une parabole [...]
Pour la première fois, il y eut des philosophes. Des hommes osèrent individuellement ne compter que sur eux-mêmes. On peut ainsi rapprocher les anachorètes et les penseurs itinérants de la Chine, les ascètes de l'Inde, les philosophes de la Grèce, les prophètes d'Israël, si différents qu'ils aient été les uns des autres dans leur foi, leurs idées et leurs dispositions. L'homme, dans son for intérieur, osa affronter le monde entier. Il découvrit en lui-même la source originelle d'où il peut s'élever au-dessus de soi et de l'univers. »
Origine et sens de l’histoire, pages 10 et 11, 1949).

Mon clan, mon village, mon dieu

Au début du Néolithique (dico), partout dans le monde, chaque village honorait génération après génération sa divinité, laquelle pouvait être accompagnée de fées, esprits, djinns, etc.

Osiris et Isis allaitant, musée de l'Ermitage, Saint-Pétersbourg.Cette diversité des croyances se prolonge bien entendu après l’émergence des premières cités-États au IVe millénaire avant notre ère. Tout autour de la Méditerranée comme le long de la vallée du Nil ou dans le Croissant fertile, celles-ci honorent qui un dieu-lion ou un dieu-chacal, qui une déesse-mère ou une déesse sortie des eaux, qui un dieu guerrier et irascible au bras vengeur…

Dans la vallée du Nil apparaît le premier État territorial. Les nécessités de l’irrigation et la stabilité du peuplement conduisent les cités de la vallée à s’unir sous l’autorité d’un seul roi et, du coup, les servants des cultes locaux vont fusionner ceux-ci sous la forme d’un récit unifié : il n’efface aucune divinité mais au contraire leur enseigne le « vivre-ensemble » au sein d’un Panthéon de divinités innombrables, émaillé de récits épiques et abracadabrantesques comme la mort et la résurrection d’Osiris.

Ainsi a pu se développer le polythéisme (dico), religion qui admet l'existence de plusieurs dieux ou divinités.

Tombe de Horemheb, dernier pharaon de la XVIIIe dynastie, vallée des Rois (Thèbes ). Détail de la frise du puits. Le roi Horemheb entouré des dieux. À gauche, Osiris assis, Anubis à tête de chacal et Horus à tête de faucon. À droite, Horemheb devant Osiris. Hathor recevant du vin.

- VIIIe siècle avant J.-C. : épanouissement du polythéisme en Grèce

Zeus d'Otricoli. Marbre, copie romaine d'après un original grec du IVe siècle av. J.-C., musée Pio-Clementino, musées du Vatican. Agrandissement : Bas-relief représentant de gauche à droite Zeus, Létô, Apollon et Artémis, fin du Ve siècle av. J.-C., musée archéologique de Brauron (Attique).Autour de la mer Égée, de petites cités pauvres et batailleuses, unies seulement par une langue commune, le grec, commencent à se réunir périodiquement pour des festivités d’essence religieuse. 

C’est pour la Grèce la fin des Âges sombres

En 776 avant J.-C. apparaissent les Jeux Olympiques au pied du mont Kronion, dans le Péloponnèse. 

En ce lieu étaient honorées depuis des temps immémoriaux différentes divinités du panthéon grec mais le sanctuaire le plus important était celui de Zeux (le roi des dieux), dit Zeus Orkios (le « dieu des serments »).

Gustave Moreau, Hésiode et la Muse, 1857, Cambridge , Fogg Art Museum , Massachusetts.Pendant toute la durée des Jeux, les Grecs font l’effort immense de ne plus se combattre ; ils ne sont plus seulement les représentants ombrageux de leur cité mais les membres d’une vaste communauté unie par la langue, les mythes et les Jeux.

Justement, la première année des Jeux Olympiques correspond à peu près à la naissance du poète Hésiode, dans le village d’Ascra, en Béotie.

Ce fils de paysan s'applique pour la première fois à comprendre l’univers. Mais il le fait en recourant aux différents mythes qui ont cours dans les cités grecques.

Dans ses deux recueils, Les Travaux et les Jours, et surtout la Théogonie, il réunit tous ces mythes dans une vaste synthèse que ses successeurs grecs et romains auront à cœur de reprendre, adapter et enrichir.

- IXe siècle avant J.-C. : épanouissement du polythéisme en Inde

Au nord de l’Inde, au milieu du IIe millénaire avant notre ère, c’est une forme très particulière de polythéisme qui apparaît, centrée sur le dieu Indra et sur les quatre livres sacrés des Véda, sans doute les premiers livres écrits dans une langue indo-européenne.

À partir de 900 av. J.-C., les prêtres védiques ou brahmanes vont multiplier les commentaires sur les Véda jusqu’à s’écarter du védisme et donner naissance à une nouvelle religion, le brahmanisme.

On voit notamment apparaître la notion de réincarnation et le concept du karma qui élargit le cycle des causes et conséquences sur les vies passées et à venir. De là découle le concept de non-violence envers les humains comme envers les animaux, ceux-ci faisant partie du cycle des réincarnations. L’arrêt du cycle des réincarnations a lieu lorsque l’âme individuelle fusionne avec l’âme universelle : cette libération est appelée le nirvana.

Déjà, ici et là, en Inde comme au bord de la Méditerranée, le cadre local apparaît bien étroit pour appréhender le monde dans sa complexité.

Parinirvâna du Bouddha, Wat Buak Krok Luang, Chiang Mai (Chine).

Sacrées concomitances

Revenons à nos prophètes. Le plus ancien d’entre eux est Zarathoustra (ou Zoroastre). Il est né en Bactriane (actuel Afghanistan) mais sa date de naissance ne nous est pas connue. On a longtemps supposé qu’il serait né vers 660 à 628 avant J.-C. Il serait dans ce cas le contemporain à peu de chose près de Bouddha, Confucius et aussi Pythagore. Mais il n’est pas exclu qu’il soit né beaucoup plus tôt et soit plutôt le contemporain de Moïse, vers 1200 av. J.-C., auquel cas, il n’aurait pas grand-chose à voir avec le « moment axial ».

Zoroastre, détail de L'École d'Athènes par Raphaël, 1511, palais apostolique, musées du Vatican.par Raphaël, 1509.Zarathoustra a énoncé dans un livre sacré, l’Avesta, la doctrine du mazdéisme, (en référence au dieu Ahura Mazda). Il décrit la lutte entre le royaume de la Lumière et celui des Ténèbres et promet à tous les hommes l'immortalité de l'âme sous réserve du jugement dernier.

La nouvelle religion, encore pratiquée en Iran, va être adoptée par les anciens Perses. Elle va aussi inspirer les penseurs juifs et les religions monothéistes.

- Thalès de Milet (vers 624-546 avant J.-C.) et les débuts de la philosophie :

Les choses sérieuses s’annoncent à la fin du VIIe avant J.-C. Dans les cités grecques, les aristocrates et autres hommes libres disposent de beaucoup de temps libre pour réfléchir, grâce aux services rendus par leurs nombreux esclaves. C’est ainsi qu’à Milet, prospère cité de la côte ionienne (aujourd’hui en Turquie), se forme un premier cercle de penseurs qui s’appliquent à méditer sur le monde qui les entoure. À l’opposé des poètes tel Hésiode, ils font abstraction des mythes. Ils évacuent le surnaturel et veulent s’en tenir à la raison (logos en grec).

Livre VI des Éléments d'Euclide, dans sa première édition imprimée, en 1482 à Venise, une traduction de l'arabe en latin par Campanus de Novare. Agrandissement : Le premier schéma illustre la proposition 1 sur la proportionnalité entre bases et aires de triangles de même hauteur, le second la proposition 2 et sa démonstration et le troisième la proposition 3, une conséquence du théorème de Thalès. Agrandissement : José de Ribera, Pythagore, vers 1630, musée des Beaux-Arts de Valence.Ces premiers scientifiques vont enquêter sur les phénomènes naturels (tempêtes, éclipses, etc.) et développer les mathématiques à l’image du premier d’entre eux qui nous a laissé un mémorable théorème, Thalès de Milet, vers 624-546 avant J.-C.

En marge de l’école ionienne émerge bientôt un penseur atypique, Pythagore. Né à Samos vers 580 avant J.-C., mort vers 495 avant J.-C., il a beaucoup inventé, à commencer par le terme philosophie. Lui-même se disait en effet « ami de la sagesse », ce qui est la traduction du mot. Il n’a pas laissé d’écrits et tout ce que l’on sait de lui vient de ses disciples. Il fut à la fois chef d’une cité, Crotone, en Sicile, chef de secte et plus ou moins mage, mathématiciens, etc.

L’élan est donné. Après ces précurseurs, la philosophie, au sens où nous l’entendons, va s’épanouir dans la cité d’Athènes avec deux maîtres insurpassables : Socrate (470–399 av. J.-C.) et Platon (427–347 av. J.-C.), suivis d’une longue cohorte de beaux esprits parmi lesquels Aristote (384–322 av. J.-C.). Les uns et les autres vont nous inviter à dissocier la raison de la foi, ce à quoi nous arriverons pleinement au XIIe siècle, dans les écoles de Chartres, Paris, etc.

- Bouddha (vers 560-480 av. J.-C.) et le nirvana, remède à la douleur

Buddha Gautama debout vêtu d'une robe monastique, région du Gandhara, Ie-IIIe siècle, Paris, musée Guimet. Agrandissement : Bouddha du Gandhara, Ier-IIe siècle, musée national de Tokyo.Cette effervescence spirituelle aboutit dès le IIIe siècle avant J.-C. au rapprochement de l'Orient et de l'Occident à travers l'art gréco-bouddhiste du Gandhara, quand des artistes grecs amenés dans cette province indienne par Alexandre le Grand vont représenter Bouddha sous les traits d'Apollon.

Justement, tournons-nous vers l’Asie orientale. Nous y rencontrons des penseurs quasi-contemporains de Pythagore mais dont l’héritage est autrement plus important.

Le premier est donc Bouddha (vers 560-480 av. J.-C.) dont le nom de naissance est Siddharta Gautama, ou Cakyamouni (du nom de son clan, les Cakya). C’est un prince indien éduqué dans les préceptes brahmaniques. Après une jeunesse heureuse, il s’engage dans une existence d’ascète et, à 35 ans, reçoit l’Illumination, d’où son surnom : Bouddha, qui signifie « l’Illuminé » en sanskrit.

Dans le Sermon de Bénarès, prononcé devant cinq ascètes, il formule les « quatre nobles vérités » sur l’universalité de la douleur, son origine, sa suppression et les moyens d’y parvenir, autrement dit d’accéder au nirvana.

Bouddha reprend donc certains concepts du brahmanisme comme le nirvana ou encore le karma. Mais il s’en détache radicalement. Ainsi le nirvana réside-t-il dans l’anéantissement ou l’extinction du désir et non dans la fusion de l’âme avec une âme universelle, le Brahman. Bouddha refuse aussi toute forme de hiérarchie ou d’autorité. Il ne reconnaît pas une entité divine. Il s’en tient à proposer une voie universelle d’éveil. C’est l’origine du bouddhisme, l’une des grandes religions universelles (300 à 600 millions de fidèles, essentiellement en Chine).

Naissance du Bouddha dans le bois sacré, art du Gandhara, IIe-IIIe siècle apr. J.-C., Lumbini, Népal. Agrandissement : Le Dhamek stupa, à Sarnath, Varanasi , État indien de l'Uttar Pradesh, érigé à l'endroit où le Bouddha a donné son premier enseignement, mettant ainsi en route la roue du Dharma.

- Mahavira (vers 599-527 av. J.-C.) et la non-violence

Kalpa Sûtra, texte sacré dans le jaïnisme, XVe siècle. La naissance de Mahavira. Agrandissement : Représentation de Mahavira.Le jaïnisme est comme le bouddhisme un dérivé non théiste du brahmanisme.

Il surgit en réaction à la violence de l’époque (c’est le moment où s’achève la conquête du sous-continent indien par les Indo-Européens venus de la steppe).

Il se réclame de 24 maîtres spirituels dont le dernier et le plus célèbre est un contemporain de Bouddha : Mahavira, « Grand Héros » en sanskrit (vers 599-527 av. J.-C.). Il est également connu sous le nom de Vardhamana.

Ses fidèles, qui prônent la non-violence absolue, sont quatre ou cinq millions en Inde.

- Confucius (vers 555-479 av. J.-C.) : la vertu dans le respect de la tradition

Lui aussi quasi-contemporain de Bouddha, Confucius (vers 555-479 av. J.-C.) est né en Chine à l’époque féodale dite « du Printemps et des Automnes. »

Au service de l’un des souverains qui se partagent la Chine du nord, il développe dans ses entretiens avec ses disciples une morale qui fait abstraction de toute pensée religieuse ou théiste et prône l’enseignement de la vertu dans le respect de la tradition. Si chacun se conforme aux instructions de ses supérieurs, la société sera paisible. Si le supérieur oublie la vertu qui devrait commander à ses actes, ses sujets ont le droit de le critiquer.

Statue de Mencius au Yushima Seido, ancienne académie confucianiste, à Tokyo. Agrandissement : Confucius présentant le jeune Bouddha Gautama à Laozi, dynastie Qing (1644-1911).Un siècle et demi plus tard, son disciple Mencius (vers 380-289 av. J.-C.) va préciser sa pensée en soulignant que l’homme n’est a priori ni bon ni mauvais et qu’il importe avant toute chose de développer son attirance vers le bien et la justice.

Le confucianisme va dès lors profondément imprégner la manière d’être et de penser des Chinois, en particulier l’élite d’administrateurs lettrés recrutés par concours, les mandarins.  Au XVIIIe siècle, la France de Louis XV va emprunter aux Chinois confucéens la pratique des concours pour le recrutement de ses hauts fonctionnaires. Ce sera le début de la « méritocratie » à la française.

- Lao-Tseu (vers 571 av. J.-C.) et la recherche de l'harmonie

La légende veut que Confucius ait rencontré son contemporain, le sage Lao-Tseu (ou Laozi), né vers 571 avant J.-C. Mais rien ne l’atteste car l’existence de Laozi est elle-même sujette à caution. Toujours est-il qu’on en fait l’inspirateur du taoïsme (de tao, la « voie » en chinois).

Il s’agit là aussi d’un système de pensée détaché de la divinité et qui place la recherche de l’harmonie au cœur des comportements humains.

Francisco Collantes, La vision d'Ézéchiel, 1630, Madrid, musée du Prado.

L’humanité est une !

Par la distance et plus encore par la pensée, tout cela paraît très éloigné des préoccupations qui agitent sur les bords de la Méditerranée les communautés hébraïques. Depuis leur installation sur la Terre Promise au IIe millénaire avant J.-C., les Hébreux adorent comme il se doit leur Dieu. Celui-ci a nom Yahvé et il est révéré dans le Temple construit à Jérusalem par le roi Salomon.

Fra Bartolomeo, Isaiah, vers 1516, Florence, Galleria dell'Accademia. Agrandissement : Maestro de Becerril, Ézéchiel, vers 1525, Madrid, musée du Prado.Le malheur veut qu’en 597 avant J.-C., le puissant roi de Babylone Nabuchodonosor s’empare de Jérusalem, capitale du royaume de Juda. Les Juifs ayant eu le front de se révolter, leur Temple est détruit et eux-mêmes sont déportés à Babylone !

Dans cet exil, beaucoup seront tentés de renoncer à leur foi. Mais une voix les en dissuadera, celle d’Ézéchiel, prêtre et prophète. Il va enseigner que le Dieu d’Israël suit partout son peuple et ne se cantonne pas dans le Temple. Il prophétise aussi le retour d’exil.

Enfin, il énonce un principe inédit à son époque, à savoir que chacun assume la responsabilité de ses actes (et d’eux seuls) : « Celui qui a péché, c’est lui qui mourra ! Le fils ne portera pas la faute de son père, ni le père, la faute de son fils : la justice sera la part du juste, la méchanceté, celle du méchant. / Mais le méchant, s’il se détourne de tous les péchés qu’il a commis, s’il observe tous mes décrets, s’il pratique le droit et la justice, c’est certain, il vivra, il ne mourra pas » (Ézéchiel 18:20).

L’exil de Babylone est pour les Juifs l’occasion de mettre par écrit la Bible. Cet ensemble de livres relate l’histoire des Hébreux telle que transmise par la tradition orale. Notons dans le Deuxième Livre des Rois (2 Rois 5), rédigé vers 560 à 540 av. J.-C., l’épisode relatif à la guérison du général Naaman.

Abraham van Dijck, Le Prophète Elisée refuse les présents que lui offre Naaman, vers 1655.

Ce général de l’armée du roi de Syrie (ou d’Aram), atteint de la lèpre, est guéri par le prophète Élisée (Élisha) et, en signe de reconnaissance, proclame : « Voici, je reconnais qu'il n'y a point de Dieu sur toute la terre, si ce n'est en Israël. […] ton serviteur ne veut plus offrir à d'autres dieux ni holocauste ni sacrifice, il n'en offrira qu'à l'Éternel. » (2 Rois 5:1-19).

Guérison de Naamân (Histoire de l'Ancien Testament, 1688, n° 119 trad. du Sieur de Royaumont par J. Coughen), Washington, Folger Shakespeare Library.Ces mots signifient que, pour les Hébreux ou du moins pour les rédacteurs de ce texte, leur Dieu n’a pas vocation à être seulement Dieu d’Israël mais seul Dieu sur toute la terre !

On peut y voir une manière pour la diaspora de se protéger contre la tentation de l’assimilation : « Notre Dieu ayant vocation à être le Dieu de tous, qu’avons-nous besoin d’adopter celui des autres ? »

C’est aussi l’indice d’une révolution mentale par rapport aux temps antérieurs où chaque communauté humaine avait son dieu, ses divinités, ses mythes et ne se souciait pas des autres.

Cette révolution mentale va trouver à s’incarner en la personne de… Cyrus ! Le roi des Perses et des Mèdes va s’emparer de Babylone en 539 avant J.-C. et aussitôt autoriser les Juifs à rentrer chez eux et reconstruire le Temple… Cela lui vaudra des louanges sans fin dans la Bible. Il ne pouvait rêver meilleure publicité ni plus durable !

Plus sérieusement, Cyrus II le Grand, fort de son génie militaire et politique, va soumettre tout le Moyen-Orient et forger un empire prestigieux, le premier à vocation universelle. À la différence des fondateurs d’empire antérieurs (Babylone, Assyrie), il ne va pas pressurer et éventuellement exterminer les peuples vaincus mais au contraire les associer à son gouvernement en ayant soin de respecter leurs coutumes, leur religion et leurs dieux.

Par un fait significatif, Cyrus prend ainsi le titre de « Roi des Rois » (Chah-in-Chah) en perse).

Deux siècles plus tard, Le Macédonien Alexandre le Grand n’agira pas autrement quand il vaincra le lointain héritier de Cyrus et fondera sur les ruines de son empire le sien propre.

Deux siècles s’écouleront encore avant que la cité latine de Rome ne s’empare de tout le pourtour de la Méditerranée pour fonder une nouvelle fois un empire à vocation universelle, respectueux de ses différentes parties.

Près de mille ans après le « moment axial », cette absence de sectarisme ira jusqu’à l’adoption, dans toute l’étendue de l’empire, de la religion dite catholique (« universelle » en grec).


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Publié ou mis à jour le : 2025-10-22 18:06:27
Alain Michel (19-10-2025 21:47:12)

Avec tout le respect que je dois à Karl Jasper, je pense qu'il n'y a rien de pire que de tenter de biaiser la chronologie pour montrer une rencontre supposée ou artificielle entre des événements h... Lire la suite

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THOMAS (19-10-2025 16:15:19)

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