20 mai 2015 - ... 2017

Le martyre de Palmyre

Située sur une route caravanière à mi-chemin entre la Méditerranée et l'Euphrate, Palmyre a su profiter pendant deux millénaires de cet emplacement idéal pour rayonner sur le Proche-Orient.

La cité antique, au coeur de la Syrie, a été très gravement meurtrie par les combattants de l'État islamique (Daech) du 20 mai 2015 au 27 mars 2016. Elle l'est encore depuis le retour des djihadistes dans la cité à l'automne 2016. Comme les dirigeants wahhabites de l'Arabie séoudite, qui furent leurs protecteurs et leurs alliés avant de les combattre, ces fanatiques nient toute valeur au patrimoine architectural et artistique, même religieux.

Ils n'ont pas plus de scrupule à détruire les temples de Palmyre que les Séoudiens n'en ont eu, ces dernières années, à raser les vestiges de l'époque du Prophète, à Médine et La Mecque...

Isabelle Grégor
L'horreur en marche

Petit temple de Baal (Ier siècle, Palmyre, Syrie), photo : Gérard Grégor, 2009Le petit temple de Baal-Shamin était un des endroits les plus charmants de la cité antique de Palmyre. Construit à partir de l'an 17 après J.-C., il était dédié au dieu des Cieux, maître de la pluie et de la fécondité. La présence d'un arbre qui avait trouvé refuge à l'intérieur de sa cella (cour intérieure) en faisait un lieu à part au milieu des ruines brûlantes.

En août 2015, quelques jours après l'odieux assassinat du directeur du site, Khaled al-Assaad (82 ans), l'État Islamique a dynamité cette cella et abattu les colonnes qui l'entourent. Avec ce petit temple paisible c'est une partie de notre propre histoire qui vient de disparaître.

Le temple de Baal-Shamin à Palmyre, avant sa destruction par l'État islamique, en août 2015 (DR)

À la croisée des chemins

À l'origine de Palmyre, il y a l'eau. Ici ce sont les sources souterraines qui ont permis aux premiers habitants, 2000 ans av. J.-C., de s'installer au milieu du désert de Syrie. L'oasis présente un autre avantage, considérable : elle se situe sur l'axe Méditerranée-Euphrate et devient donc un relais privilégié pour les caravanes. « Port du désert », elle ne tarde pas à s'enrichir des taxes qui frappent les produits de passage dans ses murs.

Vers l'an 1000 av. J.-C., les Araméens, ayant choisi de se sédentariser, s'installent dans cette oasis qu'ils appellent Tadmor. C'est sous ce nom qu'elle est citée dans la Bible parmi les cités qu'aurait bâties le roi Salomon (1 Rois 9). Les Romains, plus tard, convoitent ses richesses. Mais en 41 av. J.-C., lorsque le général Marc Antoine entre dans la ville, sa déception est grande : les habitants ont fui, emportant avec eux tous leurs biens précieux !

Le tétrapyle (Palmyre, Syrie), photo : Gérard Grégor, 2009En 17 av. J.-C. enfin, l'empereur Auguste oblige la rebelle à faire allégeance à Rome tout en lui laissant une large autonomie.

En 19 ap. J.-C., Tibère scelle son intégration dans l'Empire avec la construction sur quatre hectares d'un imposant temple en l'honneur du dieu Bêl, version locale du dieu Mardouk de Babylone. 

Hadrien y fait étape lors d'un grand voyage dans ses provinces orientales, en 129 ap. J.-C., et lui accorde le statut de cité libre. Il consacre pour l'occasion le petit temple de Baal-Shamin.

En 212, les habitants de Palmyre pavoisent car l'empereur Caracalla leur attribue le statut de colonie qui fait d'eux des citoyens romains et les dispense de payer le tribut à Rome.

Colonnade (IIe siècle, Palmyre, Syrie), photo : Gérard Grégor, 2009

Palmyra Hadriana

Plafond du temple de Bêl (1er siècle, Palmyre, Syrie), photo : Gérard Grégor, 2009Partenaire à la fois de Rome à l'ouest et des Parthes à l'est, Palmyre ne tarde pas à devenir une véritable puissance commerciale.

C'est la plaque tournante des échanges entre l'Inde, la Chine, la Perse, Rome et la Méditerranée.  Les caravaniers savent qu'ils y trouveront non seulement guides et chameaux, mais aussi une escorte pour les accompagner sur leur route. Certes, leurs marchandises y sont taxées à 25 % de leur valeur, mais la sécurité n'a pas de prix !

Les marchands et financiers palmyréniens en arrivent à posséder eux-mêmes des caravanes de centaines de dromadaires qui traversent deux fois par an le désert de Syrie, convoyant pierres précieuses, parfums et encens, épices et cotonnades des Indes, soieries de Chine etc.

Colonnade (Palmyre, Syrie), photo : Gérard Grégor, 2009

La cité connaît une prospérité exceptionnelle à laquelle peu d'autres villes de la région peuvent prétendre, à l'exception de Pétra, plus au sud, la cité caravanière des Nabatéens.

Les « nouveaux riches » de souche araméenne adoptent le modèle politique et culturel de l'Empire, latinisent leur nom et reçoivent des titres honorifiques romains tout en conservant leur mode de vie oriental. 

Ils couvrent la ville de monuments, de temples et de tombeaux grandioses d'inspiration hellénistique, le long de sa grandiose colonnade.

Groupe de commensaux (IIIe siècle, musée de Palmyre, Syrie), photo : Gérard Grégor, 2009

Les années folles de Zénobie

Mais cet Âge d'or arrive à son terme au milieu du IIIe siècle, suite à l'installation des Perses sassanides à Ctésiphon, en Mésopotamie (au sud de l'actuelle Bagdad). Leurs attaques répétées contre l'empire romain fragilisent rapidement les routes commerciales.

Le petit temple de Baal (Palmyre, Syrie), photo : Gérard Grégor, 2009Un patricien de Palmyre du nom de Septimius Odenath reçoit de l'empereur Gallien mission de défendre l'Orient romain contre ces perturbateurs. Il s'acquitte avec succès de sa tâche et remporte des victoires éclatantes sur les Perses jusque sous les murs de leur capitale Ctésiphon.

Comme à Rome le gouvernement s'enlise dans des luttes de pouvoir, le prince commence à montrer des velléités d'autonomie et en vient à gouverner toute l'Asie romaine. Hélas pour lui, il est assassiné en 268.

Sa deuxième épouse Zénobie se saisit du pouvoir. Ambitieuse, elle porte sur le devant de la scène leur fils Wahballat. Avec lui, elle reprend le contrôle de l'Orient romain et étend son autorité jusqu'en Égypte et en Anatolie.

L'empereur Aurélien n'y trouve rien à redire jusqu'au moment où elle s'avise d'adopter pour son fils et elle-même les attributs de la dignité impériale comme les titres Augustus et Augusta

En 272, il frappe de ses foudres l'impudente qui terminera sa carrière comme prisonnière d'honneur, couverte de chaînes d'or, lors du triomphe de son vainqueur.

Fort arabe du XIIe siècle (Palmyre, Syrie), photo : Gérard GrégorC'est la fin pour Palmyre : la ville est pillée, la population passée par les armes. Devenue un abri pour la garnison romaine, elle ne reçoit plus comme constructions nouvelles majeures que quelques églises byzantines.

Les Arabes musulmans s'en emparent en 634 et vers 1630, un émir libanais érige un puissant château, gardien des ruines qu'il surplombe.

Ruinée par un tremblement de terre au XIIe siècle, la cité hellénistique sera redécouverte en 1678 par des voyageurs anglais.

Représentation féminine (IIIe siècle, musée de Palmyre, Syrie), photo : Gérard Grégor, 2009

Zénobie, reine de Palmyre

« Elle vivait avec un faste royal, se faisait adorer à la manière des rois de Perse, qu'elle imitait aussi dans ses repas. Elle haranguait les troupes comme les empereurs romains, le casque en tête, revêtue d’un manteau bordé de pourpre, dont le bas était enrichi de pierreries, et dont les deux côtés étaient réunis sur la poitrine par une pierre précieuse qui servait d’agrafe; souvent elle avait le bras nu, son teint était brun, ses yeux noirs, pleins de vivacité et d’expression, d’une beauté incroyable: elle avait les dents d’une telle blancheur, qu’on aurait cru voir des perles et non des dents. Sa voixétait sonore. On trouvait en elle, suivant l’occasion, la sévérité des tyrans ou la clémence des bons princes. Libérale avec prudence, elle savait ménager ses trésors au-delà de ce qu’on peut attendre d’une femme.

[Après sa défaite] Elle fut donc menée en triomphe, et jamais le peuple romain n’avait vu un spectacle plus magnifique. Et d’abord, elle était ornée de pierres précieuses d’une dimension si considérable, que leur poids la fatiguait. On dit même que, malgré sa force naturelle, elle s’arrêta plus d’une fois, disant qu’elle ne pouvait supporter le fardeau de ses ornements. Elle avait des chaînes d’or aux pieds et aux mains : son cou même était également environné d’une chaîne d’or, que soutenait un de ses serviteurs perses qui la précédait. Aurélien lui laissa la vie, et l’on rapporte qu’elle passa le reste de ses jours en dame romaine avec ses enfants, à Tivoli, dans une terre qu’on lui donna [...] »
. (Trebellius Pollion, L'Histoire Auguste, IVe s.).

Palmyre, la colonnade la nuit (Syrie) (photo : G. Grégor, 2009)

Le péril moderne

À côté du site archéologique de Palmyre s'est développée au XXe siècle une ville ordinaire de 70.000 habitants, avec une base militaire, un aéroport et aussi une prison. C'est que Palmyre, au bord du désert de Syrie et au milieu du pays, constitue un verrou sur la route de Damas.

Représentation masculine (IIIe siècle, musée de Palmyre, Syrie), photo : Gérard Grégor, 2009La conquête de la ville par les troupes djihadistes, ce 20 mai 2015, est donc d'une grande valeur stratégique pour l'État islamique (Daech).

Elle est également importante sur le plan symbolique du fait que le dictateur Hafez el-Assad a fait massacrer en 1980, dans la prison, un millier d'opposants politiques, notamment islamistes.

D'autre part, la mise en danger du site, inscrit depuis 1980 sur la liste du patrimoine mondial par l'UNESCO, a pour effet d'attirer les regards du monde entier. Cette notoriété risque de causer sa perte : Daech peut en faire le symbole de sa puissance de destruction, comme ce fut le cas pour la ville assyrienne de Nimroud en Irak, détruite à coups de bulldozer.

Le dictateur syrien Bachar el-Assad de son côté pourrait souhaiter profiter de cette médiatisation pour montrer qu'il est incontournable dans la lutte contre l'État islamique. Le pire est peut-être à venir pour la vieille cité de Zénobie.

Les merveilles de Palmyre

Arc monumental (Palmyre, Syrie), photo : Gérard Grégor, 2009- le temple de l : érigé à la fin du règne d'Auguste, l'ensemble du temple s'étend sur quatre hectares. Entourés de murs puissants renforcés à l'époque arabe, le temple présente une décoration exubérante qui illustre bien l'influence locale sur l'art gréco-romain.

Trois dieux y étaient vénérés : Bêl (dieu sémite qui sera finalement assimilé à Zeus), Yarhibol (un dieu solaire) et Aglibol (un dieu lunaire).

- la grande colonnade : longue de 1200 mètres, elle part du temple de Bêl pour aller se perdre dans la vallée des tombeaux. Elle bute au premier changement de direction sur un bel arc monumental richement décoré avant de rejoindre le tétrapyle (« quatre portes »), à l'origine en granit rose d'Assouan, construit au centre d'une place de forme ovale. Chaque colonne, en marbre, était ornée d'une statue : près de mille œuvres étaient disposées le long de l'avenue !

- le théâtre : la restauration entreprise dans les années 1980 a redonné son aspect original à ce théâtre dont les gradins étaient complétés par des structures en bois.

Le théâtre de Palmyre (IIIe siècle, Syrie), photo : Gérard Grégor, 2009

- la vallée des tombeaux : ces tours funéraires rassemblaient chacune les dépouilles de plusieurs défunts (200 pour la plus grande) dont le souvenir était souvent perpétué par des portraits sculptés et des scènes de banquet.

- le fort arabe : ce château domine depuis le XIIe siècle l'ensemble des ruines du haut des 150 mètres de son piton rocheux. C'est aujourd'hui encore un endroit hautement stratégique.

- le musée : le musée de Palmyre renferme une partie de la statuaire retrouvée sur le site et dans les tombes. Certaines de ces sculptures en calcaire représentant les riches habitants recouverts de bijoux ont été mises à l'abri (ou volées ?) au début du conflit.

Vue générale de Palmyre, Syrie, photo : Gérard Grégor, 2009

Publié ou mis à jour le : 2019-05-16 10:27:38

 
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