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Réponse

Un capitalisme à visage humain

Le modèle vénitien


Jean-Claude Barreau (Fayard, 192 pages, 14,90 €,  2011)
 

Un capitalisme à visage humain

Jean-Claude Barreau est l'auteur de nombreux livres à succès et se pique d'aller à contre-courant de maintes idées reçues. Il y réussit parfaitement dans ce petit essai passionnant sur un sujet méconnu autant que célèbre : Venise.

Contestant le point de vue de Max Weber selon lequel le capitalisme serait né dans le monde protestant, il montre qu'il puise son origine dans la lagune d'où Venise, pendant près de cinq siècles, du XIe au XVIe, domina le commerce mondial.

Loin d'être réduite à la lagune, la Sérénissime République fut un État territorial imposant, qui s'étendait sur la Terre Ferme, les rives de l'Adriatique et jusqu'aux îles grecques. Elle constituait une «économie-monde» selon l'expression de Fernand Braudel, en lien étroit avec l'empire byzantin, les «échelles» du Levant et même la Chine, que parcourut le Vénitien Marco Polo.

Jean-Claude Barreau n'hésite pas à décrire Venise comme l'inventeur d'un «capitalisme à visage humain», à quelque chose près l'exact opposé du capitalisme que nous subissons aujourd'hui !

En premier lieu, chacun s'accorde à admirer l'urbanisme vénitien, hélas sans descendance. Avec ses circulations séparées (piétons et bateaux) et parfaitement hiérarchisées, il est érigé en modèle par les plus grands architectes, de Lewis Mumford à Le Corbusier.

Cette cité invente aussi une forme de république oligarchique avec deux mille habitants sur un total de 200.000 qui participent aux affaires publiques, à travers le Sénat et le Grand Conseil, sous la présidence du doge. Le Sénat impose aux plus fortunés un impôt sur le revenu pour les services publics, en particulier la gestion des eaux, vitale pour la cité.

Les patriciens de Venise se répartissent les fonctions publiques, qui réclament parfois beaucoup de sacrifices. Ils créent, notons-le, les premières ambassades à poste fixe à l'étranger.

Plus important encore, ces hommes qui doivent leurs privilèges à leur fortune, gagnée sur les marchés et les mers, inventent les procédures qui permettront à l'économie moderne de prospérer : la Bourse, les banques, la lettre de change, la comptabilité double...

Ils pratiquent des échanges mondialisés mais récusent les délocalisations industrielles. Dans les chantiers navals de l'Arsenal, ils assemblent les navires à la chaîne, à partir de composants préfabriqués.

L'auteur, qui ne tarit pas d'éloges, souligne encore que la cité ne connaît pas de conflits entre pauvres et riches, entre «peuple maigre» et «peuple gras», comme dans les autres cités italiennes. La paix sociale résulte de la participation des classes populaires à l'ordre civil et à une assez correcte rémunération des ouvriers.

«Enfin, autre leçon très actuelle, note avec malice Jean-Claude Barreau, sévère dans ses comptes, la République ne fit jamais de l'absence de déficit un dogme».

Dans sa grandeur comme dans sa chute, le modèle vénitien mérite plus que jamais d'être exhumé de l'oubli.

André Larané