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Le peuplement de la France

L'immigration européenne de 1914 à 1974


Dans le premier millénaire de son existence, la France n'a connu aucune immigration notable. C'est de manière continue, par les pèlerinages, le commerce, les guerres... et les mariages dynastiques que se sont brassées les populations des provinces françaises et de l'ensemble de l'Europe.

Un premier changement s'amorce au milieu du XIXe siècle, sous le Second Empire, en lien avec la révolution industrielle et la chute de la natalité. L'exode rural ne suffisant pas à assouvir les besoins en main-d'oeuvre des entrepreneurs, ceux-ci se tournent vers les voisins européens. Les étrangers sont un peu plus d'un million sur 40 millions d'habitants à la veille de la Grande Guerre : 420.000 Italiens, 290.000 Belges, 100.000 Espagnols, 100.000 Allemands etc. 

La Première Guerre mondiale va amplifier les handicaps démographiques du pays et conduire à une politique d'immigration beaucoup plus active et volontaire. De là date le nouveau visage de la France.

André Larané
Hommage aux amis de Montparnasse : Diego Rivera, Marie Marevna et sa fille, Ehrengourg, Soutine, Modigliani, Jeanne Hébuterne, Max Jacob, Kisling et Zorowski (panneau mural de Marie Marevna)

Immigrationnisme et natalisme

Pendant le conflit , la France, contrainte de mobiliser ses jeunes hommes sur le front, est confrontée au manque de main-d'oeuvre dans les usines, les chantiers et les champs, aggravé par le retour d'une partie des travailleurs étrangers dans leur pays d'origine. C'est le cas des Italiens en particulier.

La main-d'oeuvre féminine ne suffisant pas, loin de là, à combler les manques, l'État prend les choses en main.

Il crée un service de l'immigration et va quérir environ 150.000 travailleurs dans tous les pays méditerranéens, à commencer par l'Espagne. Il se tourne aussi vers ses colonies. Le ministère des Colonies organise le transfert en métropole de 78.000 travailleurs algériens ainsi que de 55.000 Marocains et Tunisiens, 50.000 Annamites, des Malgaches et même 37.000 Chinois. Au total 230.000 hommes. Ce sont les premiers travailleurs originaires d'outre-mer à débarquer sur le continent européen.

La guerre finie, tous ces travailleurs sont renvoyés chez eux par l'administration coloniale. Les organismes professionnels prennent le relais et vont eux-mêmes recruter des travailleurs dans tous les pays européens pour remplacer les ouvriers morts dans les tranchées. Dès 1919, le Comité central des Houillères fait venir 7.000 mineurs italiens et affrète un premier train de 800 mineurs polonais. C'est ensuite par villages entiers que les Polonais s'installent dans le Nord de la France, les hommes travaillant dans les mines et les femmes dans les filatures.

Travailleurs italiens dans la campagne toulousaine dans les années 1920La Société générale d'immigration créée en mai 1924 par les compagnies charbonnières, les maîtres de forge et les syndicats ruraux envoie des missions de recrutement dans tous les pays de l'Europe méditerranéenne et orientale, du Portugal à la Pologne en passant par les Balkans. Les travailleurs font l'objet chez eux d'un examen sanitaire avant d'être expédiés à Toul, en Lorraine, et de là, redistribuer vers les sites d'emploi.

Dans les campagnes toulousaines, dépeuplées par l'exode rural et une dénatalité brutale, les autorités procèdent à un repeuplement par cent mille paysans de l'Italie du Nord. Leurs descendants sont aujourd'hui parfaitement assimilés dans les villages de la Haute-Garonne et du Gers auxquels ils ont rendu la vie. 

On note d'autres initiatives patronales comme celle de la Société lyonnaise de soie artificielle qui recrute à partir de 1924 des rescapés du génocide arménien dans les faubourgs de Salonique et d'Athènes ainsi que dans le Levant. C'est au total 65.000 Arméniens qui débarquent en France dans les années 1920, le plus souvent à Marseille. Leurs descendants, aujourd'hui environ 600.000, ont su concilier l'amour de leurs origines avec celui de la France.

Travail dans un atelier de confection arménien : l’atelier Terzian durant l’entre-deux-guerres (photo : centre de recherche sur la diaspora arménienne)

La République française, qui fait figure de havre de paix dans un continent chamboulé par les séquelles de la Grande Guerre, a accueilli également des Russes chassés par la Révolution bolchévique - au total environ 65.000 -,  des Italiens chassés par le fascisme - environ 20.000 -, des Espagnols également, chassés par la dictature de Primo de Rivera etc. Notons aussi pour mémoire l'embauche de quelques jeunes étudiants chinois et indochinois dans les usines de la métropole. De retour dans leur pays, plusieurs atteindront les sommets du pouvoir : Deng Xiaoping, Ho Chi Minh, Zhou Enlai... 

Ces éléments font de la France, dans les années 1920, le premier pays d'immigration au monde, devant les États-Unis eux-mêmes ! Sur le siècle écoulé, l'ensemble des étrangers et des naturalisés équivaut au croît de la population, environ quatre millions de personnes. 

En 1931, les étrangers sont 2,9 millions sur 41,8 millions d'habitants, parmi lesquels 808.000 Italiens, 508.000 Polonais, 352.000 Espagnols, 250.000 Belges, 100.000 Suisses... À quoi s'ajoutent quelques dizaines de milliers de Kabyles d'Algérie. Les Polonais et, dans une moindre mesure, les Italiens vivent dans des communautés repliées sur elles-mêmes, avec leurs organisations culturelles, sociales et religieuses pilotées par les gouvernements de Varsovie ou Rome.

Beaucoup d'immigrants - tant européens que kabyles - retournent au pays après avoir amassé un pécule. Les retours s'accélèrent dans les années 1930 du fait de la crise économique, de la montée de la xénophobie et de l'approche de la guerre. Pour ces raisons et aussi du fait de la dénatalité, laquelle n'a fait que s'aggraver malgré des mesures coercitives comme la criminalisation de l'avortement en 1920, la population de la France va stagner jusqu'à la Seconde Guerre mondiale.

Réunion des dames du Rosaire à l'estaminet franco-polonais Janicki, Cité des Alouettes à Bully-les-Mines (milieu des années 30) (DR)

Émergence de la xénophobie

Avant la Première Guerre mondiale, l'arrivée de travailleurs étrangers avait provoqué ça et là des tensions avec les travailleurs locaux et des rixes parfois meurtrières comme à Aigues-Mortes le 17 août 1893, mais elle n'avait guère suscité de débat dans la sphère politique. L'écrivain nationaliste Maurice Barrès y voyait un remède à la dépopulation et s'émerveillait de leur assimilation rapide dans le « creuset » national. Il est vrai que ceux qui n'arrivaient pas à s'assimiler retournaient simplement chez eux. De 1873 à 1914, 1,8 millions d'Italiens sont arrivés en France mais on n'en dénombrait que 420.000 en 1911. La plupart des autres étaient rentrés au pays ou repartis vers d'autres cieux.  

Les rares réticences venaient de la gauche marxiste et des syndicats ouvriers. Dans Le Cri du Peuple du 10 février 1886, le socialiste révolutionnaire Jules Guesde avait publié un article intitulé : « Meurent les ouvriers français », dans lequel on pouvait lire : « Ils sont 800.000 ouvriers étrangers qui, travaillant à tout prix, font outrageusement baisser les salaires, quand ils ne les suppriment pas complètement pour nos ouvriers expulsés des usines ». Cela n'empêche pas le gouvernement de préciser par la loi du 17 mars 1891 qu'aucun métier n'est fermé aux étrangers.

Dans la décennie qui suit le conflit, l'opinion publique, la classe dirigeante et même les syndicats ouvriers se montrent bienveillants à l'égard des étrangers. La loi du 10 août 1927 assouplit les conditions de naturalisation en ramenant à trois ans la durée de résidence préalable.

Cette immigration européenne des années 1920 investit massivement les mines, les usines, les chantiers de travaux publics et même les champs tandis que les travailleurs nationaux commencent à se détourner des métiers manuels et leur préférent les emplois de services. 

On repère aussi de nombreux étrangers dans les cabarets et les ateliers d'artistes ! Dans ces « Années Folles », Paris, qui a gardé un grand attrait culturel, attire en effet les intellectuels, écrivains et artistes de toute l'Europe ainsi que d'Amérique et même des autres continents. L'« École de Paris » illustre ce cosmopolitisme fécond, avec Picasso, Zadkine, Soutine, Chagall, Modigliani, Foujita etc.

Le climat s'assombrit à partir de 1931, quand l'Europe et la France commencent d'être frappées par la crise économique venue des États-Unis.

Quelques drames exacerbent la xénophobie de l'opinion : l'affaire Stavisky, juif d'origine ukrainienne, l'assassinat du roi Alexandre 1er et du ministre Louis Barthou par des terroristes croates et l'assassinat du président Paul Doumer par un réfugié russe. Cette xénophobie frappe de larges couches de la population. Ainsi voit-on un jeune étudiant du nom de François Mitterrand dans une manifestation de l'Action Française contre les médecins étrangers au cri de « La France aux Français », le 1er février 1935.

Manifestation xénophobe d’étudiants parisiens devant la faculté de médecine, 1er février 1935 (DR)

Le gouvernement français freine le regroupement familial et la naturalisation par le décret du 6 février 1935. Il organise aussi le retour des travailleurs « en surnombre », avec voyage offert, de sorte qu'en 1936, on compte 400.000 étrangers de moins qu'en 1931 ! Le bon côté de l'affaire, c'est que les étrangers qui restent mesurent l'avantage de la France sur les régimes dictatoriaux de leur pays d'origine et s'assimilent à la communauté nationale.

La situation s'aggrave brutalement à partir de 1937 avec la guerre d'Espagne et son flot de réfugiés. Quand un demi-million de malheureux démunis et en haillons franchissent en février 1939 les cols pyrénéens enneigés, les Français de tous bords, émus aux larmes, les accueillent sans réticence. C'est qu'ils n'ont guère le choix. Le général Franco, vainqueur par KO de la guerre civile, exécute sans pitié les opposants républicains.

Mais le gouvernement français craint que les Espagnols de la Retirada (« retraite » en Espagne) ne déséquilibrent le marché de l'emploi et les dirige vers des camps de concentration aménagés à la hâte dans les Pyrénées-Orientales, à Gurs ou Rivesaltes, et dans le Sud-Ouest. Le démographe Alfred Sauvy dénonce cette vision malthusienne et plaide en vain pour que les nouveaux-venus soient mis à contribution dans la lutte qui se prépare contre le IIIe Reich.

Réfugiés espagnols dans les cols pyrénéens en février 1939 (DR)

Par la même étroitesse d'esprit, quand la guerre est déclarée, en septembre 1939, le gouvernement décide d'interner les réfugiés allemands, y compris des Juifs et d'authentiques opposants au nazisme qui, pourtant, ne demanderaient pas mieux que de combattre aux côtés des soldats français. Il ouvre à leur intention le camp des Milles, près d'Aix-en-Provence. À la signature de l'armistice du 22 juin 1940, le gouvernement accepte même de livrer 800 de ces internés au IIIe Reich. 

L'Affiche rouge du groupe ManouchianSous l'Occupation, le gouvernement du maréchal Pétain conduit cette politique à son terme. Il annule par voie rétroactive 15.000 naturalisations obtenues sous le Front populaire, révise celles qui ont été accordées depuis 1927, interdit l'accès de la fonction publique aux enfants de père étranger et livre aux Allemands les juifs d'origine étrangère (pour tenter de sauver les juifs proprement français).

Ce n'est pas sans raison que la Résistance et la France Libre du général de Gaulle sont rejointes par un certain nombre d'étrangers. Parmi eux les héros du réseau FTP-MOI (Francs-Tireurs et Partisans-Main-d'Oeuvre Immigrée), que l'Affiche rouge immortalisera, et les républicains espagnols de la IIe DB du général Leclerc qui entreront à Paris le 25 août 1944 sur des engins baptisés Guadalajara, Brunete, Madrid, Teruel, d'après des batailles de la guerre civile.

Les « Trente Glorieuses »

La Libération n'a rien à voir avec la fin de la Première Guerre mondiale. Dès 1942, au coeur de l'Occupation, la fécondité des Françaises a entamé une nette remontée pour des raisons qui demeurent tout autant incompréhensibles que sa rechute en 1974. C'est donc une population en voie de rajeunissement et pleine de confiance en l'avenir qui reconstruit le pays. Les nouvelles entreprises industrielles puisent leur main-d'oeuvre dans le vivier rural et ce sont les jeunes paysans - bien plus que les immigrants - qui vont contribuer au « miracle économique » de l'après-guerre.

Anticipant le recours à l'immigration, le gouvernement a néanmoins créé dès le 2 novembre 1945 un Office national d'immigration (ONI) pour organiser le recrutement de travailleurs étrangers mais la plupart des nouveaux entrants contournent cet organisme aux procédures trop administratives. Dans les années 1950, l'immigration demeure modeste, limitée à quelques Italiens et 200.000 Algériens. Les Polonais et Italiens déjà installés dans l'hexagone achèvent de s'assimiler à la communauté nationale. 

C'est dans les années 1960 que l'immigration reprend de plus belle avec l'arrivée en masse d'Espagnols chassés par la misère puis de Portugais qui fuient tout autant la misère que la conscription et les guerres  coloniales. On en compte près de 800.000 en 1982. 

L'exode des pieds-noirs d'Algérie (été 1962)À cela s'ajoute le choc colonial. La fin de la guerre d'Algérie amène en France, en 1962, plus d'un million de pieds-noirs (*), colons d'origine européenne mais aussi juifs séfarades (natifs d'Afrique du Nord) et harkis (musulmans demeurés fidèles à la France). Cet afflux brutal suscite des récriminations dans la presse et la classe politique mais, à l'exclusion des harkis, les réfugiés d'Afrique du Nord vont néanmoins réussir leur intégration au-delà de toute espérance.

En 1974, les « Trente Glorieuses » s'achèvent sur la guerre du Kippour, le premier choc pétrolier et une chute brutale de la fécondité dans l'ensemble du monde occidental. De 2,4 à 3 enfants par femme en moyenne, elle tombe aux environs de 2 ou même en-dessous. La France ne reçoit plus d'immigrants européens à l'exception des Portugais et des réfugiés des guerres yougoslaves. Sa démographie entre dans une nouvelle phase avec l'immigration d'outre-mer, jusque-là limitée pour l'essentiel à l'Afrique du Nord. 

Bibliographie

La plus remarquable synthèse que nous connaissions sur l'immigration en France s'intitule : Histoire des étrangers et de l'immigration en France (sous la direction d'Yves Lesquin, Larousse, 2006). C'est de cet ouvrage que nous avons tiré la plupart des données chiffrées.

Publié ou mis à jour le : 2014-05-07 12:12:43

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