Antonio Vivaldi (1678 - 1741)

Vivaldi, le prêtre qui voulait être musicien

Primavera (titre français : Vivaldi et moi), Damiano Michieletto, 2025Le Printemps, l'Hiver ! Voilà un musicien bien trop souvent réduit à une ou deux saisons... Et pourtant, le violoniste expert que fut Antonio Vivaldi nous a laissé des centaines de compositions qui, depuis sa Venise natale, partirent à la conquête de l'Europe avant de passer de mode et d'entraîner leur créateur dans l'oubli.

Ce n'est qu'au XXe siècle que l'on redécouvrit le parcours de ce prêtre singulier, à la fois violoniste virtuose, professeur auprès de jeunes orphelines et compositeur audacieux.

La biofiction Primavera (titre français : Vivaldi et moi) qui lui a été consacrée en 2025 par le metteur en scène et réalisateur italien Damiano Michieletto devrait raviver notre intérêt pour ce compositeur tourmenté et talentueux. De quoi nous faire oublier qu'il doit aussi son succès aujourd'hui aux musiques d'ascenseur...

Isabelle Grégor, avec la contribution de François-Xavier Lenoir

Il prete rosso (« le prêtre roux »)

Un tremblement de terre ! C'est dans une Venise secouée sur ses fondations que naquit, le 4 mars 1678, le petit Antonio. Le garçon aurait pu devenir tailleur, comme ses aïeux, mais ses parents ne lui laissent pas le choix : il sera prêtre. Quelle autre profession peut en effet convenir à cet enfant fragile, souffreteux, qui se plaint sans cesse d'une impression de « resserrement de poitrine », possible symptôme d'un asthme ?

Et après tout, rien de tel qu'une carrière d’ecclésiastique pour monter les échelons de la société ! Le voici donc ordonné à l'âge de 25 ans, ce qui va finalement vite se révéler une fort mauvaise idée : à plusieurs reprises, ses fidèles le voient déserter l'église, incapable par manque de souffle de mener l'office à son terme. La messe est dite : il ne fera pas carrière comme religieux.

Voilà qui n'est pas pour lui déplaire... Vivaldi a en effet bien suivi les leçons de son père, violoniste réputé qui a la joie et l'honneur de collaborer à l'orchestre de la basilique Saint-Marc. Pourquoi ne pas dès lors devenir professeur de violon ?

À cette idée, le jeune homme retrouve étrangement toutes ses forces et accepte avec plaisir le poste de « maestro di violoni » à l'Ospedale della Pietà.

Charge à lui de former à la musique les orphelines ou bâtardes qui ont été recueillies dans ce qui ressemble à de véritables conservatoires proposant une éducation riche et de qualité. De quoi en faire des filles à marier très convenables... et des virtuoses de la musique ! Vivaldi se trouve ainsi à la tête d'un vivier de musiciennes remarquables qui vont lui permettre de déployer tout son talent pendant les 37 années où il va rester lié à l'Ospedale.

Vue actuelle de l'Ospedale della Pieta (Venise)

Religieuses, musiciennes ou anges ?

En visite à Venise, Charles de Brosses, conseiller au Parlement de Bourgogne et fin observateur, n'a pas manqué d'assister à un concert donné par les orphelines d'un des Ospidales...
« Elles sont élevées aux dépens de l’État, et on les exerce uniquement à exceller dans la musique. Aussi chantent-elles comme des anges, et jouent du violon, de la flûte, de l’orgue, du hautbois, du violoncelle, du basson ; bref, il n’y a si gros instrument qui puisse leur faire peur. Elles sont cloîtrées en façon de religieuses. Ce sont elles seules qui exécutent, et chaque concert est composé d’une quarantaine de filles. Je vous jure qu’il n’y a rien de si plaisant que de voir une jeune et jolie religieuse, en habit blanc, avec un bouquet de grenades sur l’oreille, conduire l’orchestre et battre la mesure avec toute la grâce et la précision imaginables. Leurs voix sont adorables pour la tournure et la légèreté ; […] La Zabetta, des Incurables, est surtout étonnante par l’étendue de sa voix et les coups d’archet qu’elle a dans le gosier. Pour moi, je ne fais aucun doute qu’elle ait avalé le violon de Somis [violoniste célèbre de l'époque] » (Lettres historiques et critiques sur l'Italie, 1739).

Concert de gala dans la salle des Filarmonicien 1786 avec, dans la tribune, à gauche, un choeur d'un Ospedale vénitien (1786, Francesco Guardi, Alte Pinakothek, Munich)

À Venise, bien sûr !

Où donc Vivaldi aurait-il pu trouver un lieu de travail plus approprié pour exprimer vitalité et joie ? En cette fin du XVIIe siècle, la Sérénissime République reste une des villes les plus courues d'Europe pour les amateurs d'art. Quelle effervescence ! Quelle opulence !

On y chante sur les places et dans les théâtres, on y joue les morceaux du compositeur local, Monteverdi, on y danse pendant les 6 mois que dure le célèbre carnaval. Religieuse ou profane, la musique est partout, personne ne peut y échapper, même les petites orphelines que l'on éduque pour devenir chanteuses ou musiciennes.

Finalement, Vivaldi n'a eu qu'à s'emparer du violon de son père pour être à son tour entraîné dans cette ambiance de fête continuelle, faite de plaisir et de joie de vivre, dans un automne doré dont  ses contemporains Canaletto (1697-1768) et Francesco Guardi (1712-1793) ont immortalisé le souvenir dans leurs veduti.

Un peu pour la gloire de Dieu

Pour le prêtre qu'est Antonio Vivaldi, écrire de la musique sacrée est une évidence. Ne travaille-t-il pas d'ailleurs pour une institution religieuse ? Pourtant il aura finalement peu composé d'œuvres de ce type, n'étant pas en charge du chœur de l'Ospedale della Pietà. Pas de chœur, pas de musique sacrée ! Notons quelques exceptions tout de même, comme cet oratorio composé pour célébrer la victoire des Vénitiens sur les Turcs (Juditha triumphans, 1716) ou encore la série des trois Gloria, dont deux seulement nous sont parvenus. L'originalité de sa musique sacrée tient à l'influence de l'expressivité des opéras qu'il compose en parallèle, mais aussi à la mise en avant de la virtuosité instrumentale, caractéristique de ses concertos.

Gloria in excelsis Deo (extrait du Gloria en ré majeur, RV 589) par l'ensemble Les Arts florissants dirigé par Paul Agnew, 2023 :

Un rythme de création endiablé

Les jeunes filles confiées à Vivaldi ont-elles compris que leur professeur était lui-même un musicien hors pair ? En tous cas, c'est ce que disent tous ceux qui l'ont vu pratiquer, à l'exemple du librettiste Johann von Uffenbach : « Cette façon de jouer ne s'est jamais vue ni ne peut être : il a mis ses doigts si près du chevalet qu'il n'y avait pas de place pour l'archet ! »

Antonio Vivaldi, caricature saisie sur le vif par Pier Leone Ghezzi en 1723 (Bibliothèque du Vatican) Mais Vivaldi ne s'arrête pas à la pratique, il veut aussi créer ses propres œuvres, et pourquoi pas en imaginant un nouveau type de morceau : le concerto pour soliste, qui fait dialoguer un seul instrument avec le reste de l'orchestre. Flûte, hautbois et surtout violon sont ainsi privilégiés par le compositeur qui enchaîne les partitions, donnant vie à près de 500 œuvres ! Une capacité de création impressionnante pour un homme qui se disait souffrant...

L'ambitieux prêtre et professeur accumule même à partir de 1713 trois carrières en acceptant le poste de directeur artistique du théâtre Sant'Angelo pour lequel il va encore créer une centaine d'opéras, une autre de ses spécialités.

Ce bourreau de travail va vite : il ne lui aurait fallu que 5 jours pour écrire le Tito Manlio (1719) ! Au fil des années, sa réputation comme ses économies ne cessent de croître. On vient l'écouter de l'Europe entière, et pourquoi pas acheter une version manuscrite de son dernier concerto. Son Gloria (1713-1715) résonne dans les églises européennes, la série des Quatre saisons (1725) fait le bonheur de Louis XV et le succès de l'opéra Orlando furioso (1727) est tel que son créateur va réutiliser certains de ses airs dont il a bien compris la popularité.

Ses confrères l’ont bien sûr repéré, comme Jean-Sébastien Bach qui va être le premier à retranscrire ses œuvres et à s'en inspirer.

Des fiançailles en musique 

Pour un événement exceptionnel, il fallait un artiste célèbre... C'est donc naturellement à Vivaldi qu'en 1725 l'ambassadeur de France à Venise commande un Gloria pour commémorer le mariage de Louis XV avec la princesse polonaise Marie Leszczynska. En résulte cette serenata de mariage dans laquelle se répondent deux personnages allégoriques : Hyménée, dieu du mariage, et Gloria, incarnation du Roi de France.

Extrait de Gloria e Imeneo, captation au Teatro Olimpico de Vicenza (Italie), 2018 :

Quel ringard !

Antonio Vivaldi (1678-1741) a laissé très peu de portraits de lui-même (gravure sur cuivre de François Morellon de la Cave,1725) Si Vivaldi met une énergie rare à faire éditer et donc diffuser ses compositions, il n'oublie pas pour autant de s'en faire lui-même l'ambassadeur au moment même où d'autres styles musicaux, comme l'opera buffa, commencent à lui faire de l'ombre. On le croise ainsi à Rome ou encore, dit-on, Paris et Amsterdam, mais c'est à Mantoue qu'il choisit de poser ses valises en 1718 pour se mettre au service de Philippe, prince de la ville.

Un tournant dans sa vie puisqu'il y succombe à la voix d'une jeune contralto et, ont prétendu les mauvaises langues, à d'autres charmes de cette Anna Maria « dal Violin » dont il va faire sa pupille. C'en est trop pour le cardinal de Bologne, déjà irrité par ce prêtre étrange qui refuse de célébrer la messe : il lui interdit de rejoindre Ferrare pour y monter un de ses opéras.

Les temps sont durs pour Vivaldi qui peine à garder sa place dans un monde musical en évolution. Fini l'influence vénitienne, vive l'école napolitaine ! Il est temps pour lui de tourner la page, de vendre partitions et meubles et de quitter sa chère patrie. Direction le nord !

Avait-il l'intention de s'installer à Dresde, où il était très aimé ? Ou souhaitait-t-il rejoindre l'empereur Charles VI, un fin connaisseur de son œuvre ? En tous cas, c'est à Vienne que survient son décès d'une « inflammation interne », le 28 juillet 1741, à 63 ans. Huit mois après la mort de celui qui aurait dû lui servir de mécène, le prete rosso meurt dans la misère et sombre dans l'oubli.

Des notes qui en disent long

Qui ne connaît les airs des Quatre saisons (1725) ? Avec son violon entraînant tout l'orchestre, ces concertos pour violon ont immédiatement remporté un succès considérable à travers toute l'Europe. La musique s'y fait descriptive : on y reconnaît le chant des oiseaux au printemps, le bruit de la grêle pendant les orages d'été, les aboiements des chiens de chasse à l'automne et les vents violents de l'hiver. De véritables petites scènes que chacun peut recréer à sa manière pour, pourquoi pas, essayer de retrouver le texte original : Vivaldi s'est inspiré en effet des vers de quatre sonnets qu'il aurait lui-même écrits. Une « mise en musique » d'un texte qui rappelle en beauté que les notes sont aussi une forme de langage.

Vivaldi, les Quatre Saisons - Le Printemps, premier mouvement

Extrait du concert de l'association Classisco tenu le 3 avril 2023 à la Halle aux Grains.Chambre symphonique de Toulouse // Direction : Charles d'Hubert // Violon solo : Eléonore Epp.

Ne quittez pas...

Portrait d?un violoniste vénitien du XVIIIe siècle, généralement considéré comme étant celui de Vivaldi (1723, museo Bibliografico Musicale, Bologne).L'indifférence dans laquelle la nouvelle de la mort de Vivaldi atteint Venise reste aujourd'hui un mystère : comment un de ses plus grands musiciens a-t-il pu disparaître aussi vite des mémoires ? A-t-il été victime de calomnies ou son style était-il simplement passé de mode ?

Déjà, à son époque, d'aucuns n'avaient pas manqué d'afficher leur détestation : pour le compositeur britannique Charles Avison, il faisait partie de « la catégorie la plus basse » de sa profession, tandis que le dramaturge Carlo Goldoni le reconnaissait « excellent joueur de violon » mais « compositeur médiocre ».

Aux XVIIIe et XIXe siècles, on n'écoute plus guère la musique baroque... Bach lui-même, admirateur de Vivaldi, dut attendre 1829 pour que le jeune Mendelssohn le sorte de l’oubli. Vivaldi patienta quant à lui jusqu’en 1913, avec la thèse que lui consacra le musicologue Marc Pincherle, pour voir son nom revenir dans les conversations des spécialistes. Et encore ! Pas toujours pour être l'objet de louanges si l'on en croit le mot du compositeur russe Igor Stravinski : « Vivaldi n'a pas composé 400 concertos mais 400 fois le même concerto ».

Heureusement pour notre musicien, les enregistrements se multiplient aussi vite que sa popularité grandit, portée par le « tube » des Quatre saisons. Aujourd'hui il fait partie des compositeurs incontournables du répertoire, et pas seulement parce qu'on l'a tous fredonné en attendant son interlocuteur au téléphone !

Révolutionnaire, Vivaldi ?

On a souvent l'image d'un compositeur dont l'œuvre est à l'oreille aussi lumineuse que son nom, tout en légèreté et vitalité. Il s'inscrit bien en cela dans le mouvement baroque qui continuait à habiter le XVIIIe siècle avec un principe : il faut traduire les sentiments en musique ! On veut des morceaux plus expressifs, des paysages sonores, des images faites de notes. C'est ce que fait Vivaldi en donnant la parole à son violon lors des concertos, en adoptant l'opéra et en faisant passer dans ses airs une belle énergie.
Mais pour ce bourreau de travail, écrire de la musique c'est aussi s'interroger et expérimenter. La preuve en est son utilisation à grande échelle du concerto pour un instrument soliste et orchestre, très souvent avec deux mouvements rapides encadrant une partie lente. Rien de très original pour nous qui avons rapidement intégré cette construction, mais un schéma brillamment mis en œuvre par notre musicien qui trouve des accents nouveaux et originaux très appréciés des auditeurs dès cette époque... et désormais de la nôtre !


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Canaletto et Guardi
Publié ou mis à jour le : 2026-05-31 00:26:55
testou (01-06-2026 09:54:13)

suis je inculte ! je croyais que la mandoline était son instrument préféré...

Jean (31-05-2026 17:58:20)

Aux obsèques de Vivaldi à Vienne il y avait un choriste et enfant de choeur nommé Joseph HAYDN

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