Avec la signature de l'armistice, le 22 juin 1940, Paris devient le siège des autorités allemandes d'occupation. Le palais de l'Élysée est fermé cependant que la Chambre des députés est occupée par l'administration militaire allemande (MBF) et la Kommandantur, et le Sénat, au Palais du Luxembourg, sert de quartier général à la Luftwaffe.
Comme s'ils avaient anticipé leur victoire-éclair, les Allemands germanisent en un temps record la signalétique des rues de Paris ; chaque militaire se voit aussi remettre à son arrivée un guide de tous les lieux utiles ou ludiques !
Le gouvernement français, replié à Vichy, ouvre une ambassade à Paris, auprès de l'occupant ! C'est la Délégation générale du Gouvernement français dans les Territoires occupés (DGTO), qui occupe l'hôtel de la place Beauvau.
Très vite, passée la stupeur de la défaite et de l'invasion, la vie parisienne reprend son cours. La plupart des familles qui ont fui l'avance des troupes allemandes retrouvent leur logement et les noctambules retrouvent le chemin des boîtes de nuit, cabarets, cinémas, théâtres...
Les soldats allemands et leurs officiers s'encanaillent dans les salles de bal de Montmartre et tombent sous le charme des Françaises, avec d'autant plus de facilité que beaucoup d'entre eux n'avaient jamais quitté leur village avant de débarquer à Paris.
On évalue à plus de cinquante mille le nombre d'enfants issus en France de ces amours de guerre.
Simone Kaminker, camarade de collège de Corine Luchaire au lycée Pasteur de Neuilly, connue plus tard sous le pseudonyme de Simone Signoret, évoque ses émois de jeune fille dans la petite ville bretonne de Saint-Gildas où elle et sa mère s’étaient réfugiées. Les soldats allemands, écrit-elle, étaient « superbes, grands, bronzés, wagnériens » (La nostalgie n'est plus ce qu'elle était, Seuil, 1976)... On peut penser que la séduction joua de la même façon de l'autre côté du Rhin, où des travailleurs étrangers étaient affectés au travail dans les fermes et les ateliers.
Aux yeux des Allemands, la Ville-Lumière se conforme à la représentation stéréotypée que s'en font les étrangers : cultivée, raffinée, superficielle, frivole, inconstante. Pendant un temps en effet, l'occupant bénéficie de la neutralité, voire de la bienveillance, des notabilités : bourgeois, intellectuels, artistes, écrivains, journalistes, magistrats, hauts fonctionnaires, etc.
Ces personnes, satisfaites d'elles-mêmes, en manque de reconnaissance sociale, avides de plaisirs et de douceurs, profitent avec délectation du faste étalé par les Allemands, sans voir les menaces croissantes à l'encontre des Juifs, les violences liées au couvre-feu et à la répression policière et les horreurs de la guerre à l'est de l'Europe ; sans souffrir non plus du rationnement établi dès 1940 pour le pain, les pâtes et le sucre, puis élargi à l'automne 1941 à toutes les denrées alimentaires ainsi qu'aux matériaux de chauffage, vêtements, chaussures, tabac, etc.
Partir ou rester
Pendant la première année de l'Occupation, de l'armistice (22 juin 1940) à l'ouverture du front soviétique (22 juin 1941), personne ou presque ne songea à résister. Face à une Allemagne partout triomphante et avec une Angleterre réduite à la défensive, cela ne pouvait déboucher sur rien.
Il n'empêche qu'« un nombre considérable d'artistes et d'intellectuels français choisirent l'exil, » écrit l'historien Julian Jackson (La France sous l'Occupation, 1940-1944, Flammarion, 2001-2004). « Des metteurs en scène : Jean Renoir, René Clair, Julien Duvivier et Max Ophuls. Des acteurs et des actrices : Michèle Morgan, Jean Gabin, Louis Jouvet, Françoise Rosay et Jean-Pierre Aumont. Des artistes : Marc Chagall, Tanguy, Man Ray, Amédée Ozenfant, Jacques Lichitz et Fernand Léger. Des écrivains : André Breton, Saint-John Perse, Georges Bernanos, Julien Green, Jules Romains, André Maurois, Antoine de Saint-Exupéry et Jacques Maritain. Des journalistes : Geneviève Tabouis, André Géraud (Pertinax) et Émile Buré ; et des universitaires comme le biologiste Louis Rapkine, le physicien Francis Perrin, le physiologiste Henri Laugier, l'historien Gustave Cohen, l'anthropologue Claude Lévi-Strauss et le philosophe Raymond Aron. La plupart d'entre eux finirent en Amérique : Greenwich Village devint une sorte de Montparnasse à Manhattan. »
À côté de cela, note le même historien, beaucoup d'autres ne virent aucun inconvénient à rester et même partager la fascination commune pour le Maréchal à l'image du poète Paul Claudel. « À diverses périodes et à des degrés divers, Vichy séduisit des personnages aussi variés que l'architecte Le Corbusier, le journaliste Hubert Beuve-Méry [le fondateur du Monde], le futur président François Mitterrand, l'économiste François Perroux ou l'homme de théâtre Jean Vilar. »
Où commencent les compromissions ? Jean-Paul Sartre, jeune professeur de philosophie quasi-inconnu (il a publié La Nausée en 1938), entame son ascension aux pires moments de l'Occupation avec les pièces Les Mouches (1943) et Huis clos (1944). Plus troublant : en octobre 1941, il troque son poste d'enseignant au lycée Pasteur pour un plus prestigieux poste en khâgne au lycée Condorcet, poste libéré par la mise à l'écart de son titulaire pour cause de judéité.
En même temps, que dire du déjà très célèbre Picasso ? S'étant réfugié dans le Sud-Ouest lors de la campagne de France, il choisit, plutôt que d'émigrer en Amérique, de rentrer dans la capitale et d'y reprendre son travail avec frénésie en recevant dans son atelier des Grands-Augustins des sommités allemandes comme Gerhard Heller (Propaganda-Abteilung) et Ernst Jünger.
Ces compromissions se conçoivent car les Allemands surent habilement séduire les élites et la bourgeoisie françaises, au moins dans les deux premières années de l'Occupation, avant que ne viennent les déconvenues militaires et les violences civiles...
Paris, vitrine de la Collaboration bon chic bon genre
Paris fascinait Hitler qui n'y mit les pieds qu'une seule fois, le matin du 23 juin 1940, au lendemain de la signature de l'armistice à Rethondes. Il visita les principaux monuments de la capitale en compagnie de l'architecte Albert Speer et du sculpteur Arno Breker.
Il voulait s'inspirer de ces monuments pour la reconstruction de Berlin. Sans doute songeait-il aussi à la création à Linz, dans sa région de naissance, d'un grand musée rassemblant toutes les oeuvres « aryennes » pillées ça et là. Cela n'est pas sans lien avec le traitement particulier dont bénéficièrent les élites culturelles, artistiques et littéraires d la capitale. Le Führer avait toutefois prévenu qu'il ne voulait pas que « Paris devienne un Etappenstadt [une ville de garnison] », ce en quoi il échoua largement...
Le maître d'oeuvre de la Collaboration fut Otto Abetz. Né en 1903 dans une famille catholique du grand-duché de Bade qui jouxte l’Alsace, professeur d'art amoureux de la littérature française (et d'une Française, Suzanne de Bruyker, qu'il épouse en 1932), il participa dès 1930 à des échanges culturels franco-allemands et devint l'ami de Jean Luchaire comme de Bertrand de Jouvenel et Pierre Brossolette, jeunes militants de la gauche pacifiste.
Il est à l’origine du Comité France-Allemagne, fondé le 22 novembre 1935 dans les salons de l'hôtel George V (Paris) pour promouvoir l’amitié entre les deux pays. Son comité de parrainage compte un large éventail de célébrités, de Pierre Benoit à Jules Romains, de Florent Schmitt à Henri Lichtenberger. Dans le même temps, en 1935, il intégra les Jeunesses hitlériennes et entra au service de Joachim von Ribbentrop, ministre des Affaires étrangères du Reich.
À l’été 1939, soupçonné non sans raison d’espionnage, Otto Abetz fut expulsé de France. Pas pour longtemps...
Le 15 juin 1940, sitôt après la débâcle de l'armée française, il revint à Paris comme représentant de Ribbentrop et, dès le 3 août 1940, s'installa comme ambassadeur du IIIe Reich dans le très cossu hôtel de Beauharnais, une belle demeure du XVIIIe siècle sise 78 rue de Lille.
Son carnet d’adresses lui permit très vite de s’imposer comme le principal interlocuteur de Vichy et du « tout Paris ».
Pour relayer l’influence de Berlin dans les milieux mondains parisiens, Abetz fonde un Institut allemand et, le 15 juillet 1941, un Cercle européen. L’Institut allemand organise ainsi de grandes expositions dont « Le Juif et la France », de septembre 1940 à janvier 1941 au palais Berlitz, sur le boulevard des Italiens (Paris).
Avec le concours de son épouse française, l'ambassadeur multiplia aussi les réceptions dans son ambassade. Ce fut sa manière de soumettre les élites parisiennes et de les aveugler sur les sombres réalités du IIIe Reich.
En parallèle, dès le 18 juillet 1940, Josef Goebbels, ministre de la Propagande du IIIe Reich, avait installé une antenne à Paris : la Propaganda Abteilung. Elle plaça sous sa houlette Radio-Paris. Une autre antenne, la Propagandastaffel, multiplia les voyages en Allemagne de personnalités du tout-Paris. Ces organes travaillent en concurrence avec l’ambassadeur Abetz, jugé trop accommodant par beaucoup de responsables nazis.
Paris reste une fête... pour quelques-uns
Le 22 décembre 1940, Suzanne Abetz ouvre les amabilités avec une soirée française où la langue allemande est interdite. « L’ambassade brillait de tous ses feux. Le buffet était abondamment garni. […] On ne dansait point, c’était l’ordre, mais, par petits groupes, on conversait, on allait de l’un à l’autre, on se pavanait, » racontera l’actrice Corinne Luchaire dans son autobiographie Ma drôle de vie (1949).
Surpris par la rapidité de leur victoire et par la relative docilité des Français et de leurs gouvernants, les dirigeants allemands ont élevé Paris au statut de villégiature pour leurs soldats et officiers. C'est à Paris que ceux-ci sont le plus souvent envoyés en permission, tout spécialement avant d'être affectés sur le front de l'Est !
Dès le lendemain de l'armistice, les restaurants, cabarets et boîtes de nuit ont obtenu le droit de réouvrir, du moins à Paris. On n'y danse pas mais l'on y savoure des spectacles de music-hall et en particulier de strip-tease comme dans le célèbre cabaret Shéhérazade apprécié par Corinne Luchaire. Les bordels aussi ont pignon sur rue, les uns étant réservés aux officiers, les autres aux soldats.
Tous ces établissements font des affaires en or avec les permissionnaires comme avec le « Tout-Paris » qui gravite autour des nouveaux maîtres. On y croise des collaborationnistes empressés - l'entourage de Jacques Doriot et Marcel Déat -, des affairistes, des demi-mondaines, des intellectuels et des artistes en quête de reconnaissance, des journalistes comme Jean Luchaire, Robert Brasillach ou encore Guy Crouzet, enfin de vrais voyous et criminels sortis de prison pour participer au pillage du pays via les « bureaux d'achat ».
« C’était un Paris de folle gaieté. Il y avait des nuits parisiennes très importantes et très gaies », se souvient l’ancien Waffen-SS Christian de la Mazière dans le troublant documentaire de Marcel Ophuls, Le Chagrin et la Pitié (1969).
En décembre 1941, le Reichsmarshall Goering vient en France, à Saint-Florentin (Yonne), pour rencontrer le maréchal Pétain. Comme il fait un crochet par Paris, Abetz organise une réception en son honneur à laquelle est convié le « tout Paris ». On y rencontre bien évidemment des collaborationnistes bon teint comme Jean Luchaire et Robert Brasillach, mais aussi des écrivains connus comme Pierre Benoit, Jacques Chardonne, Henri de Montherland, Paul Morand ou Sacha Guitry, des artistes comme Arletty, Edwige Feuillère ou Yvonne Printemps, etc.
Tout ce beau monde ne manifeste pas de sympathie ouverte pour l'occupant mais ne voit pas non plus d'inconvénient à sabler le champagne en sa compagnie, alors que des otages sont fusillés par dizaines cependant que dans les plaines de l'Est, les Einsatzgruppen de la SS massacrent les Juifs en masse sans qu'on puisse complètement l'ignorer.
Le 15 mai 1942, un mois après le retour aux affaires de Pierre Laval et cependant qu'entrent en service les premières chambres à gaz à Auschwitz-Birkenau, une grande exposition consacrée au sculpteur favori de Hitler, Arno Breker, est inaugurée au musée de l’Orangerie.
À cette occasion, le gratin intellectuel et artistique parisien est invité à l'hôtel de Beauharnais pour une soirée mémorable. Superbe et bienveillant, l’ambassadeur du IIIe Reich Otto Abetz accueille dans un français impeccable les peintres André Dunoyer de Segonzac, Kees van Dongen, André Derain et Maurice de Vlaminck, le sculpteur Charles Despiau, l’architecte Auguste Perret, le ministre vichyste de l’Éducation nationale Abel Bonnard, Jean Cocteau, Sacha Guitry, Pierre Drieu la Rochelle, etc. Le vieil Aristide Maillol a même été amené de Collioure pour saluer son élève Arno Breker qu’il n’hésite pas à qualifier de « Michel-Ange de l’Allemagne ».
Les festivités s’enchaînent les jours suivants, du restaurant Lapérouse, sur les bords de Seine, à l’hôtel Ritz en passant par le musée Rodin, le théâtre Hébertot… Elles se clôturent par un bal le 3 juin où l’on croise, autour d’Otto Abetz et de son épouse, l’actrice Arletty, le sculpteur Paul Belmondo (père de l’acteur), le critique André Salmon, l’écrivain Robert Brasillach, rédacteur en chef de Je suis partout, et bien sûr le journaliste pronazi Fernand de Brinon.
Ainsi va la vie sous l’Occupation pour une poignée de privilégiés. Trois jours plus tard, le 6 juin 1942, les autorités allemandes imposent le port de l’étoile jaune aux Juifs de la zone occupée.
Pendant ce temps, à l'est, l’offensive du printemps 1942 permet à la Wehrmacht d’atteindre le Caucase. Ceux qui avaient fait le choix de la Collaboration d’État peuvent alors croire que l’Allemagne a gagné… De fait, à part l’Angleterre et l’Union soviétique qui résistent, à part le Portugal, la Suisse et l’Irlande qui sont neutres, tout le reste de l’Europe est soumis, annexé ou satellisé. L’Espagne elle-même, officiellement neutre, a envoyé la division Azul se battre aux côtés des Allemands sur le front de l’Est.
Fugace illusion. Dès l’automne 1942, la situation bascule. Les Britanniques remportent une première victoire à El Alamein et, avec les Américains, débarquent en Afrique du Nord. Là-dessus, la Wehrmacht subit le siège de Stalingrad.
À Berlin, le gouvernement se crispe et se durcit. C'est ainsi qu'Abetz est rappelé une première fois de novembre 1942 à décembre 1943, puis entre mars et mai 1944. Lorsqu’il revient en France, l’ambiance n’est plus la même. Tous les milieux bien informés s’attendent à la chute du Reich. La seule inconnue est le temps que cela prendra. L’ambassadeur n’organise plus de réceptions. La fête est finie… mais pas les trafics en tous genres.
Le Parti communiste avait été interdit dès avant la déclaration de guerre du 1er septembre 1939 en raison du pacte de non-agression entre Staline et Hitler. Son quotidien L'Humanité avait dû, dans la foulée, suspendre sa parution pendant la « drôle de guerre ». Dans la clandestinité, le parti, invoquant un pacifisme nauséeux, avait donné des consignes de sabotage à ses militants travaillant dans les usines d'armement, ce qui avait valu à certains d'entre eux d'être fusillés sur ordre du ministre de l'Intérieur Georges Mandel.
Après l'offensive allemande du 10 mai 1940 et l'armistice du 22 juin, les communistes s'accommodèrent du nouveau régime tout en se tenant à l'écart du gouvernement de Vichy. Jacques Duclos dirigea le Parti en l'absence de son chef Maurice Thorez, déserteur, réfugié à Moscou. En même temps, dès le 17 juin 1940, Maurice Tréand, responsable des cadres au sein du Parti, approcha l'envoyé allemand Otto Abetz. aisant valoir leur combat commun contre le « juif Mandel » (note), il sollicita le droit de publier à nouveau le quotidien L'Humanité. Les négociations furent finalement suspendues à la fin août sur un ordre de Moscou. L'année suivante, la Wehrmacht envahit l'URSS et les communistes français se virent pourchassés par les nazis. Ils entrèrent dans la Résistance.











Vos réactions à cet article
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Trebor (21-04-2026 11:52:09)
Ca va moins rigoler avec les islamistes!
Robert V (19-04-2026 07:42:35)
Avec seulement un peu plus de 20 ans d'écart quelle différence entre 14-18 guerre
frontale et 39-45 occupation , le contexte change et la plus part des gens avec .
Gilbert Garibal (16-04-2026 11:28:15)
Si, pendant l'Occupation, la vie a été facile pour une poignée de privilégiés à Paris, comme vous le dites justement, il ne faut pas omettre que le problème quotidien du peuple parisien ( com... Lire la suite
MARRE (16-04-2026 09:51:06)
Merci pour votre éclairage sur cette époque trouble.