En 1799, sous la présidence Adams, les Américains s’étaient montrés très accommodants avec Toussaint Louverture, leurs navires lui livrant armes, munitions et ravitaillement, ce qui revenait à faire preuve d’une hostilité non déclarée mais indéniable envers la politique du Directoire.
Sans que cela puisse être considéré comme la seule explication, le « général Noir », nourri des idéaux de la Révolution française (note), avait poursuivi sans coup férir sa progression pour le contrôle de l’île, provoquant le départ des troupes britanniques au cours de l’été 1798, et écrasant la rébellion des mulâtres l’année suivante.
Pendant un an, d’août 1800 à juillet 1801, Toussaint, qui s’était attiré les bonnes grâces du président Adams en garantissant au pavillon américain respect et protection contre les corsaires français, va être le maître absolu de Saint-Domingue. Doué de talents militaires exceptionnels, il va se révéler bon administrateur. La France laissa faire cette « ingérence » américaine, y voyant un gage du rétablissement de l’économie de l’ancienne Hispaniola.
Le 9 mai 1801, toutefois, Toussaint fait voter une Constitution lui accordant le titre de gouverneur général à vie, ce qui est interprété à Paris comme une déclaration déguisée d’indépendance, une étape jugée inacceptable. Bonaparte, à qui les préliminaires de la paix d’Amiens ont redonné une liberté d’initiative, décide de rétablir l’autorité de la France métropolitaine, et la sienne, à Saint-Domingue. Après avoir longuement tergiversé, il charge son beau-frère, le général Charles Emmanuel Leclerc, de mater la révolution dominicaine.
L’époux de Pauline Bonaparte, assisté des amiraux Villaret de Joyeuse et Latouche-Tréville et du général de Rochambeau (note), va débarquer un premier contingent de 20 000 hommes au Cap Français, à partir de février 1802. (note)
Les intentions de Bonaparte sont sans ambiguïté : dans une lettre à Talleyrand du 30 octobre 1801, il souligne que « l’intérêt de la civilisation est de détruire la nouvelle Alger qui s’organisait au milieu de l’Amérique ». « Je fais partir une armée pour soumettre les noirs rebelles de Saint-Domingue », explique-t-il en détaillant les vaisseaux français et espagnols qui composent cette armada de quelque 80 navires.
Puis, le 13 novembre, dans une autre missive au ministre des relations extérieures, il souligne sa volonté « d’anéantir à Saint-Domingue le gouvernement des Noirs ». Ce dernier courrier est particulièrement intéressant, dans la mesure où il confirme que l’expédition pour rétablir l‘ordre républicain dans la plus riche des colonies françaises (elle l’était bien plus que la Guadeloupe et la Martinique), a bénéficié de la neutralité tacite des Britanniques.
Bonaparte avait, d’autre part, tablé sur l’absence d’objections de la part des Américains, et il avait eu raison : le pouvoir grandissant de Toussaint, les risques de contagion de la révolte haïtienne au sud des États-Unis, avaient incité Jefferson à changer d’avis sur le rôle du « général noir ».
Las, pour impressionnante qu’elle apparaissait, l’armée française va être peu à peu décimée, à la fois par les combats contre les troupes de Toussaint, et par la fièvre jaune, qui va faire périr 15 000 soldats en deux mois. Leclerc lui-même y succombera, le 2 novembre 1802. Il sera remplacé à la tête des troupes françaises par Rochambeau, lequel mettra en œuvre une politique de terreur face aux forces insurrectionnelles noires.
Entre-temps, Toussaint Louverture va être capturé - plutôt traîtreusement - par les soldats français, puis emmené en captivité en France, où il mourra dans une prison glaciale du fort de Joux, dans le Jura, le 7 avril 1803. Il n’empêche : sa lutte victorieuse a semé les graines de la future indépendance de Haïti, qui sera proclamée le 1er janvier 1804, devenant la première république noire du monde. L’historien Robert Cornevin a raison de souligner qu’ « il n’existe pas d’autre exemple d’un peuple d’esclaves ayant brisé lui-même ses chaînes et battu militairement la puissance coloniale »...










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