Carl Fabergé (1846 - 1920) - Les œufs du paradis - Herodote.net

Carl Fabergé (1846 - 1920)

Les œufs du paradis

Publié ou mis à jour le : 2018-08-21 11:51:34

Artiste de génie, Carl Fabergé a réussi à transformer l’atelier de bijouterie-joaillerie de son père en empire de luxe connu dans le monde entier.

Pour cela, il a bénéficié du soutien sans faille des derniers tsars de Russie pour lesquels il a notamment créé les fameux œufs impériaux, toujours aussi convoités.

Caroline Charron, auteur de Fabergé, de la cour du tsar à l'exil

Des bases solides

Fabergé, de la cour du tsar à l'exil (Caroline Charron, 2013, éditions Complicités, 200 pages, 22 euros)Les origines de Fabergé se trouvent en France, en Picardie plus exactement. Huguenots, les ancêtres de l’orfèvre ont été forcés de quitter la France en 1685, à la révocation de l'édit de Nantes par Louis XIV.

Avec plusieurs dizaines de milliers de protestants, ils s’engagent sur les routes du Nord de l’Europe pour fuir une mort certaine, avant de s’établir dans la région de la Baltique ou le grand-père de Carl Fabergé obtient la nationalité russe. Son fils, Gustave Fabergé, père de Carl Fabergé, est un jeune orfèvre ambitieux. Une fois marié, il décide d’aller s’établir à Saint-Pétersbourg.

Dans les années 1830, Saint-Pétersbourg est à la fois ville impériale et un carrefour artistique et culturel qui attire les artisans de l'Europe entière.

Tous rivalisent pour obtenir des commandes de l'État ou des aristocrates qui gravitent autour du tsar. Gustave Fabergé installe son atelier à deux pas du Palais d'Hiver où vivent les Romanov et profite des largesses de cette aristocratie pour qui rien n'est trop beau ni trop cher pour impressionner son entourage.

Même si le tsar rétrograde et despotique Nicolas Ier a mis un frein à l'afflux des étrangers lors de son arrivée sur le trône en 1825, la cour continue de s'étourdir en bals somptueux où il n'est pas rare de distribuer des diamants aux invités, de faire venir des chanteurs d'Italie, des cuisiniers français et des fleurs fraîches des bords de la Méditerranée, acheminées par wagons spéciaux remplis de glace !

Gustav Fabergé et sa femme Charlotte, photo d'archive vers 1893.Pour les artistes et commerçants qui savent tirer parti de cette manne qui semble infinie, il est possible de faire rapidement fortune.

Lorsque Carl Fabergé (ou Peter Karl Fabergé dans sa version russe) naît, le 30 mai 1846, son père est déjà à la tête d'une entreprise prospère qui emploie une poignée d'artisans triés sur le volet, la plupart originaires de d’Europe du Nord ou d’Allemagne.

Enfant unique jusqu'à l'âge de 16 ans, Carl fréquente les meilleurs établissements scolaires de la ville en plus de l’atelier de son père. Il apprend notamment l'allemand et le français, parlés couramment dans les salons pétersbourgeois où la langue russe est jugée trop vulgaire pour être employée.

À l'âge de 15 ans, Gustave Fabergé envoie Carl en Europe pour qu'il apprenne son métier auprès des meilleurs professionnels. Pendant trois ans, en plus de son apprentissage de bijouterie-orfèvrerie, Carl visite les musées de France, d’Italie, d’Allemagne et d’Angleterre. Tout au long de son séjour, il découvre des pièces exceptionnelles des arts décoratifs créées par ses prédécesseurs, et s'imprègne d'idées nouvelles qui vont le nourrir pour le reste de sa carrière.

Un contexte propice

À son retour à Saint-Pétersbourg, en 1864, Carl Fabergé intègre l'entreprise paternelle avec enthousiasme. Son père a déjà pris sa retraite en Allemagne, à Dresde.

La maison Fabergé, rue Bolshaya Morskaya à Saint-Pétersbourg (architecte K. K. Schmidt), XIXe siècle, puis de nos jours en agrandissant l'image.En attendant le retour de son fils, il a laissé son affaire florissante aux mains de deux fidèles collaborateurs qui vont finir de former Carl et l’accompagner dans ses premiers pas à la tête de l’entreprise. Étranger à la chose politique, Carl note tout de même d’importants changements dans sa ville natale où les étudiants n'hésitent plus à manifester leur mécontentement dans les rues.

Depuis la mort du despote Nicolas Ier, la censure a été allégée, donnant naissance à de nombreux journaux ; les lycées, autrefois réservés à l'élite, sont désormais ouverts à tous, sans considération de statut social ou de religion. Une nouvelle génération éduquée et avide de changements apparaît et entre en conflit avec l'ordre établi, alors que des mouvements nihilistes et violents commencent à s'organiser.

Il faut dire que le nouveau tsar Alexandre II - surnommé « le Libérateur » pour avoir aboli le servage en 1861 - suscite un énorme espoir, mais aussi beaucoup de frustration car les réformes tant attendues déçoivent. Certains souhaitent des changements beaucoup plus radicaux et le font savoir, parfois très violemment. En 1868, un étudiant noble ruiné tire sur le tsar lors de sa promenade dans le Jardin d'Été ! C’est un choc pour la grande majorité des Russes qui considère leur tsar comme le père du peuple. Même si le jeune exalté rate son coup, le mouvement est lancé...

Vue de l'atelier de Fabergé à Saint-Pétersbourg en 1903, musée des beaux-arts de Montréal.Pendant ce temps, Carl Fabergé, n'a pas vingt ans, mais on lui reconnait déjà des qualités. Grâce notamment à sa très bonne connaissance des arts décoratifs, il commence à travailler bénévolement en tant qu'expert au musée de l'Ermitage. Il participe à la restauration des pièces anciennes, donne son avis lors de nouvelles acquisitions, intervient dans l'organisation des collections... Une activité qu’il poursuivra pendant quinze ans et que ses fils poursuivront jusqu'à la révolution.

Ce bénévolat constitue un véritable tremplin puisque le conservateur de l'Ermitage recommande la maison Fabergé au cabinet impérial qui lui commande plusieurs bijoux pour le mariage du tsarévitch (futur Alexandre III).

Quatre ans plus tard, Carl Fabergé s'agrandit déjà et prend le contrôle total de l'entreprise de son père. Travailleur acharné, il ne s'intéresse qu'à son art. Alors que les premières grèves éclatent dans les usines de la capitale, l'entreprise paternaliste du jeune orfèvre s'attache les meilleurs ouvriers en leur proposant d'avantageuses conditions de travail. En échange, Fabergé n'exige rien d'autre que la perfection pour chacune des pièces qui sortent de ses ateliers.

Une idée de génie

En 1872, Carl Fabergé épouse Julia Jacobs, fille d'un inspecteur aux ateliers du mobilier impérial. Ils auront quatre fils qui travailleront tous dans l'entreprise familiale. Pendant que l’entreprise Fabergé prospère, les attentats se multiplient dans les villes de l'Empire : gendarmes, procureurs, ministres sont traqués par des extrémistes exaltés, souvent très jeunes.

Portrait du tsar Alexandre III et de l’impératrice Maria Féodorovna, vers 1885, Ivan Nikolaïévitch Kramskoï, Gattchina, Palais de Marbre, Saint-Pétersbourg.En février 1880, le tsar est victime d’un nouvel attentat, cette fois-ci au cœur même du Palais d'Hiver, à quelques pas de l’atelier de l’orfèvre. Fabergé, comme l'ensemble de la population, est sous le choc. Le souverain sort indemne de cette attaque mais, un an plus tard, il succombe à un nouvel attentat : une bombe lancée à ses pieds, à quelques encablures de son palais de l’Ermitage.

La mort d'Alexandre II, loin d'amorcer le soulèvement populaire imaginé par les terroristes, suscite l'émoi dans la population qui, même si elle vit dans des conditions difficiles, reste attachée au tsar et à sa famille. Les Pétersbourgeois se pressent par milliers aux abords de la cathédrale Saint-Pierre-et-Saint-Paul pour un dernier adieu au tsar-batiouchka (petit père).

Dès le lendemain, son fils Alexandre III opère un virage politique à 180° : alors que son père avait finalement décidé de s'engager sur la voie d'une Constitution, il opte pour la répression et le conservatisme, jugeant que le libéralisme de son père ont conduit à son assassinat.

Agathon Fabergé vers 1900. L'agrandissement le montre près de sa maison de campagne à Levashovo en 1907, archives d'Oleg Faberge, DR.Mais Alexandre III, géant barbu capable de plier un rouble entre ses doigts, est aussi un mécène, amoureux des arts et client de Fabergé depuis plusieurs années. Son avènement va faire entrer l’orfèvre pétersbourgeois dans le cercle réduit des bijoutiers-joailliers d'envergure internationale.

Pour cela, Carl Fabergé bénéficie d'un atout déterminant : son jeune frère Agathon, de 16 ans son cadet et talentueux dessinateur. Il a à peine 20 ans lorsqu’il rejoint l'entreprise familiale, après avoir suivi le même parcours de formation que son aîné. Ensemble, ils remportent la médaille d'or à l'exposition pan-russe de Moscou où la presse, dithyrambique, annonce « une nouvelle époque dans l'art de la bijouterie ».

Peu de temps après, les deux frères imaginent un cadeau exceptionnel pour la tsarine, très éprouvée par l’attentat qui a coûté la vie à son beau-père : un œuf précieux qui renoue avec la tradition de s'échanger des œufs décorés pour Pâques, fête la plus importante du calendrier orthodoxe.

Féru d’histoire de l’art et fins connaisseurs des musées européens, les Fabergé ont pu admirer des œufs splendides offerts à Louis XVI ou à la grande Catherine II de Russie. Lorsque Carl Fabergé évoque l'idée avec le tsar, et lui précise que chaque œuf contiendra une surprise. Celui-ci, piqué au vif, veut savoir quelle sera la surprise que l'orfèvre lui réserve. « Je ne peux vous en dire plus, Majesté, rétorque Fabergé avec malice, mais je peux assurer que vous ne serez pas déçu ».

« Premier Œuf à la poule », l’œuf de Fabergé original.

Le tsar lui donne carte blanche et, après presqu'un an de travail dans le plus grand secret, Fabergé livre le premier œuf impérial :  « l'Œuf à la poule ». En or émaillé blanc opaque pour plus de réalisme, celui-ci contient un cœur en or mat qui fait office de jaune. À l’intérieur, le tsar découvre avec émerveillement une petite poule en or gravé de différents tons avec des yeux en rubis qui renferme à son tour une minuscule couronne impériale incrustée de diamants, dans laquelle pend un œuf en rubis de la taille d'une tête d'épingle ! Le tsar est conquis, la tsarine également...


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Le tatouage

L'auteur : Caroline Charron

CarolineCaroline Charron, journaliste et romancière, s'est prise de passion pour le bon Émile Coué.

À travers son roman, Monsieur Coué & moi (2017, Complicités), elle fait revivre la « Couémania » qui accompagna le pharmacien nancéen, dans les années 1920, de la capitale lorraine aux États-Unis.

Caroline Charron est aussi l'auteur d'un roman sur Fabergé, de la cour du tsar à l'exil.


 
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