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Washington-Moscou

Vers une nouvelle guerre froide ?

Avec la défaite des puissances de l’Axe, les vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale sont devenus rivaux, puis ennemis. Un bloc occidental conduit par les États-Unis s’est formé contre le bloc communiste dirigé par l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques (URSS). L’appellation de « guerre froide » désigne les hostilités qui ont évité l’affrontement militaire direct.

Qu’en fut-il vraiment ? La tension internationale actuelle, notamment la crise entre l’Occident et la Russie, s’apparente-t-elle à la « guerre froide » qui prévalut entre 1948 et 1989 ?

Une guerre pas si « froide »

Les responsabilités dans la naissance de la guerre froide sont partagées. Le « coup de Prague » soviétique en 1948 et l’intervention de la Chine en Corée en 1950 ont témoigné d’un expansionnisme communiste auquel les Occidentaux ont répndu par la stratégie d’endiguement (containment).

Certes, la guerre fut « froide » entre Washington, Moscou et leurs principaux alliés mais elle fut nettement plus chaude ailleurs, avec des « guerres par procuration » (proxy wars).

La guerre de Corée occasionna jusqu’à quatre, voire cinq millions de victimes, celles d’Indochine et du Vietnam plus de deux millions, celle du Cambodge quelque 1,5 million. Les coups d’État en Asie (500 000 à 3 000 000 de victimes en Indonésie) ainsi qu’en Amérique latine (Brésil, Argentine, Chili, Bolivie, Uruguay, Paraguay) furent également très meurtriers.

La situation s’est compliquée avec un « troisième bloc » constitué à Bandoeng en 1955. Quoique non-alignés, ces pays issus de la décolonisation se rangèrent souvent dans un des camps, notamment pour s’approvisionner en armements.

1973, année charnière

La charnière se situe en 1973 : le Royaume-Uni, l’Irlande et Danemark entrent dans la CEE (Communauté Economique Européenne) ; le système de change flottant officialise l’inconvertibilité du dollar en or décidée par Nixon en 1971 et ouvre la porte à la spéculation monétaire ; la guerre du Kippour débouche sur le quadruplement du prix du pétrole et perturbe l’économie mondiale.

L’accord d’Helsinki en 1975 et l’annonce des « quatre modernisations » chinoises en 1979 laissent croire à une temporisation. Mais la proclamation de la République en Afghanistan, la conférence des non-alignés à Alger réclamant un Nouvel Ordre Économique Mondial ainsi que le renversement du président Allende au Chili compliquent la situation. Les décolonisations se trouvent mal engagées avec les assassinats de leaders africains, de Patrice Lumumba au Congo (1962) à Thomas Sankara (1987) au Burkina Faso.

Présentée comme un conflit idéologique, la « guerre froide » peut aussi être lue comme une confrontation d’empires ou de nations.

Mikhaïl Gorbatchev, dépassé par les réformes impulsées en 1985, est renversé par Boris Eltsine en 1991. Adulé par l’Occident et détesté de ses compatriotes, ce dernier lance une période de privatisations qui appauvrit la population au profit des « oligarques ». C’est la fin de la guerre froide.

La décennie 1988-1998 se traduit par une baisse générale des dépenses d’armement. La Russie est même associée à l’OTAN, à défaut d’y être intégrée, et rejoint les cercles économiques internationaux (OMC, G8). En échange, elle supporte l’extension vers l’Est de l’OTAN dont le rôle devient potentiellement offensif au motif de la « sécurité ».

Les nouveaux défis du XXIe siècle

En parlant de Nouvel Ordre Mondial en 1990, George Bush ne précise pas s’il parle d’un ordre multipolaire  ou unipolaire. Le second s’impose dès les crises yougoslaves et irakienne.

- La Russie marginalisée

L’éclatement de l’URSS et du Pacte de Varsovie ainsi que la montée en puissance de la Chine marquent la discontinuité principale avec la guerre froide des origines. En acquérant un porte-avions ukrainien à l’abandon pour en faire le premier de leur flotte, les Chinois montrent leur volonté de devenir une superpuissance à part entière.

Plusieurs pays de l’ex-URSS ou du Pacte de Varsovie rejoignent l’Union européenne et même l’OTAN, qui se voit renforcée dans son rôle de pilier de la défense européenne. Exclue de l’OTAN et repoussée vers l’Asie, la Russie de Vladimir Poutine se rapproche volens nolens de la Chine.

Poutine et Modi à Astana en 2017 (DR)Après avoir soldé le vieux conflit frontalier sur le fleuve Amour, Pékin et Moscou constituent en 2001 le « Groupe de Shanghai » (future Organisation de Coopération de Shanghai) avec le Kazakhstan, le Kirghizistan, le Tadjikistan, le Turkménistan et l’Ouzbékistan.

Cette structure affichée comme économique mais aux dimensions politiques et militaires évidentes, est rejointe par l’Inde et le Pakistan, et même la Turquie en qualité d’observateur !

La Russie consolide aussi sa défense en 2002 en se dotant d’un premier cercle d’alliés militaires, avec l’Organisation du Traité de Sécurité Collective (OTSC) qui regroupe la Russie, la Biélorussie, l’Arménie et l’Asie centrale.

- L’Union européenne à la remorque

La compréhension de ce qu’est l’UE suppose de penser simultanément continuités et ruptures. Le poids des États-Unis sur le vieux continent est resté mais les modalités ont changé.

L’Allemagne réunifiée devient la partenaire privilégié des États-Unis, aux dépens du Royaume-Uni.

À la faveur des crises yougoslaves, un partage du pouvoir s’opère. L’Allemagne reçoit l’Europe de l’Ouest, via la conversion du Deutsche Mark en euro et le contrôle économique de l’Europe centrale, avec ses réserves de main-d’œuvre à bas coût. De leur côté, les États-Unis donnent une seconde vie à l’OTAN en attaquant la Serbie et en créant le Kossovo indépendant en 2008.

Un partenariat entre la Russie, la France et l’Allemagne semble d’abord possible. En 2003, l’opposition des trois pays à la guerre en Irak conduite par les États-Unis laisse augurer un axe Paris-Berlin-Moscou prometteur.

Mais les États-Unis décident de suivre la feuille de route de Zbignew Brezinski, conseiller à la sécurité nationale du président Carter.  Il élabore une stratégie impériale, actualisant la théorie de Mackinder sur le Heartland : pour asseoir une domination durable, les États-Unis doivent contrôler l’Eurasie en étendant vers l’Est l’Union européenne et l’OTAN.

En effet, la préoccupation centrale des États-Unis est de contrer toute alliance entre l’Allemagne et la Russie.

C’est ainsi que tous les États d’Europe centrale rejoignent l’OTAN avant même de rentrer dans l’Union européenne, ce qui renforce l’influence des États-Unis. Et ce alors même que le Pacte de Varsovie est mort avec l’URSS.

- La Chine de retour à l’avant-scène

Le véritable adversaire de l’Occident est désormais la Chine, chef de file des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud), ce qui est une différence majeure avec la guerre froide.

Pour les stratèges chinois, les guerres du XXIe siècle seront des « opérations de guerre non-militaires ». Elles seront économiques, culturelles, psychologiques et technologiques avec des « guerres de l’information ».

- Le champ de bataille moyen-oriental

Au Moyen-Orient, la continuité avec la guerre froide est manifeste. La crise du canal de Suez, en 1956, a signé le déclin des empires britannique et français et livré la région aux appétits américains et soviétiques.

Ici plus encore qu’en Bosnie ou en Tchétchénie, les États-Unis ont eu recours aux islamistes pour déstabiliser les régimes, en les finançant via l’Arabie saoudite.

En 2003, avec son projet de « remodelage du grand Moyen-Orient », le président américain George W. Bush a repris le « plan [israélien] Oded Ynon » visant à diviser les pays environnants selon des critères « ethniques ».

Ce plan a été minutieusement mis en œuvre, de l’Afghanistan à la Syrie en passant par l’Irak et la Libye. Le slogan « Nasser = Hitler » devint « Saddam = Hitler » puis « Bachar = Hitler » et même, dans la bouche d’Hillary Clinton, qui se rétracta ensuite, « Poutine = Hitler ».

La « guerre contre le terrorisme » (Global War on Terror) fut celle d’un pompier-pyromane. Elle causa 1.300.000 victimes en 12 ans, de 2001 à 2013. Elles se sont ajoutées aux victimes de la première guerre du Golfe de 1991 (200 000) et aux 1.700.000 morts causés par l’embargo du programme « Pétrole contre nourriture ». Le politologue Nafeez Mosaddeq Ahmed estime le total à 4 millions de victimes.

Mais la manipulation a échappé aux manipulateurs : les fanatiques islamistes, « terroristes » quand ils sévissent en Occident et « rebelles » quand ils aident les Américains au Moyen-Orient, ont depuis lors traversé la Méditerranée...

La guerre comme horizon ?

Vladimir Poutine a longtemps espérer devenir un partenaire des Européens. Mais ceux-ci, adossé à l’OTAN, l’ont humilié au Kosovo et en Géorgie. Plus surprenant encore, ils ont ignoré la main tendue de Dimitri Medvedev et de son « pacte de sécurité paneuropéen » (2008).

La vieille tactique étasunienne s’est ensuite retournée contre Poutine : réduire une nation à son dirigeant qu’on diabolise afin de détruire l’État au prétexte de « liquider le dictateur ».

La « nouvelle guerre froide » s’est installée peu à peu, mais ce n’était pas une fatalité. Le monde aurait pu devenir multipolaire dans la paix. Les élites occidentales ont préféré s’inscrire dans « la mondialisation de la guerre » (Claude Serfati).

Aujourd’hui, les affaires de « gaz chimiques » imputées aux dirigeants russes et syriens rappellent les prétextes de la guerre froide. Mais l’information circule plus vite et les centres de pouvoir et de contre-pouvoirs sont plus nombreux.

Si la situation actuelle rappelle par maints traits la guerre froide, c’est surtout par l’affrontement multiforme entre blocs rivaux. Mais les lieux et les formes ont changé.

Les États-Unis tentent de maintenir par tous les moyens une suprématie contestée. L’Union européenne s’est marginalisée en acceptant la servitude volontaire, laissant la place à l’Asie dominée par les Chinois.

L’Afrique émerge, minée par les interventions économiques et militaires extérieures mais portée par son explosion démographique. L’Amérique latine, enfin, dispute son indépendance. Quant au Moyen-Orient, il est « le tragique laboratoire des nouveaux équilibres du monde » (Caroline Galactéros).

L’OTAN élargie, transformée en alliance offensive au nom d’une discutable « sécurité collective », reste la survivance la plus regrettable de la guerre froide. Parallèlement, les Occidentaux réinventent l’antique « guerre juste » de saint Augustin en invoquant une douteuse « légitimité » des « guerres humanitaires ».

Tout cela conduit à redéfinir les notions et les modalités de la guerre et de la paix.

Les « conflits mixtes », guerres civiles nourries de l’extérieur, risquent bien gagner de l’Europe et notamment la France. La paix, combat incessant, se maintiendra si les citoyens dûment formés et informés défendent leurs libertés et leurs droits contre des classes dirigeantes devenues belliqueuses.

Gabriel Galice, président de l’Institut International de Recherches pour la Paix à Genève (GIPRI)
Publié ou mis à jour le : 2018-11-27 10:50:14

 
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