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Mémoires de la Grande Guerre
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Mourir en 14-18

De la fosse commune à la tombe individuelle


La guerre de 14-18 a donné lieu à de nombreuses innovations dont la plupart relèvent de notre face sombre. Il en est une, toutefois, qui fait honneur à notre humanité : le remplacement des fosses communes par des tombes individuelles, conséquence paradoxale de la « démocratisation de la guerre ».

Un siècle après, les nécropoles et cimetières militaires témoignent encore de ce respect tout à fait inédit pour les conscrits et les volontaires morts au combat.

Champ de bataille de la ferme Guillemont, sur la Somme (3 octobre 1918), Imperial War Museum
Les sites de la guerre de 14-18 bientôt au patrimoine de l’UNESCO ?

Pour l'UNESCO, toute proposition de classement au patrimoine mondial doit reposer sur une valeur universelle exceptionnelle : c’est justement l’individualisation des rites funéraires qui est mise au centre du projet de classement des sites de 14-18, porté par la France et la Belgique.

Le mémorial britannique de Menin Gate (Ypres, Belgique), DRDe grands sites sont concernés, comme l’ossuaire de Douaumont, les stèles allemandes du Donon, le monument de Thiepval portant les noms des 75.000 soldats disparus de la bataille de la Somme ou la Menin Gate d’Ypres, où sont répertoriés les noms de 56.000 soldats britanniques sans sépulture connue.

Sont aussi proposés au classement des sites moins connus rappelant le sort des civils, des prisonniers de guerre, des troupes coloniales... et visant à représenter la diversité des expériences vécues pendant la Première Guerre mondiale.

La mort apprivoisée

Avant 1914, la destinée des corps des soldats tués sur les champs de bataille était l’inhumation dans une fosse commune, le plus souvent sans distinction de nationalité ou de grade. Seuls quelques princes et officiers généraux avaient droit à une sépulture pérennisant leur souvenir, et cela jusqu’au milieu du XIXe siècle.

Les mentalités évoluent toutefois au milieu du XIXe siècle. Pendant la guerre de Crimée, Britanniques et Français répartissent les morts dans des fosses communes par unité. Rien de changé par rapport à la pratique ancestrale. Mais pour la première fois, en 1856, le traité de Paris qui met fin au conflit prévoit la préservation de ces sépultures militaires.

Ce souci apparaît également dans l’article 16 du traité de Francfort qui met fin à la guerre franco-prussienne en 1871 : les belligérants prennent en charge le regroupement des sépultures et leur entretien à perpétuité.

Il s'agit en majorité de fosses communes qui mêlent soldats français et allemands car une épidémie de variole concomitante a conduit à hâter les inhumations. Mais l'on compte aussi quelques dizaines de milliers de tombes individuelles de soldats morts au combat, dans des « carrés militaires » aménagés dans les cimetières communaux...

Un premier tournant a eu lieu aux États-Unis, pendant la guerre de Sécession, quand le Congrès de Washington a décidé le 16 juillet 1862 l’inhumation des soldats de l’Union dans des tombes individuelles. Qui plus est, un cimetière militaire national est ouvert à Arlington (Virginie) et reçoit les premières dépouilles de soldats morts au combat deux ans plus tard.

Également respectueux de ses soldats citoyens, le Royaume-Uni accorde des sépultures individuelles à ceux qui tombent en Afrique, dans la guerre des Boers, en 1899-1902.

La conscription et la « démocratisation de la guerre » conduisent au souci d'identifier les défunts afin de faciliter le travail de deuil de leurs proches : pendant la guerre de Sécession, puis en 1869 en Prusse et en 1878 dans l'ensemble du Reich, en 1881 en France, des plaques d’identité sont attribuées aux soldats en vue d’une identification post-mortem...

Les soldats citoyens réclament d'être respectés dans la mort

Quand éclate la Première Guerre mondiale, la règle est l’inhumation en fosse commune dans l’armée française, par fosses de cent hommes, et dans l’armée britannique par fosses de six hommes ; les officiers disposant quant à eux de sépultures individuelles.

Veuve au cimetière Marcoeuil, 15 mars 1916 (musée d’histoire contemporaine)Les Allemands ont adopté l'inhumation en tombe individuelle quelques années plus tôt, à l'image des Américains, mais l’hécatombe des cinq premiers mois de la guerre les amène à y renoncer provisoirement. 

Sur le front occidental, plus de 300.000 Français perdent la vie, dont 40.000 lors des premiers chocs des 20 au 23 août 1914, ainsi que 260.000 Allemands et plus de 12.000 soldats belges.

La plupart finissent dans des fosses communes. Ainsi de Charles Péguy, inhumé avec ses camarades dans les premiers jours de la bataille de la Marne. Aujourd’hui encore, les fosses communes pérennisées dans les cimetières militaires contiennent à 90 % des soldats tombés en 1914.

Toutefois, aux yeux des contemporains, l’image de ces morts anonymes amoncelés dans les fosses communes apparaît vite scandaleuse, tant du point de vue sanitaire que moral.

Ce qui n’avait pas suscité d’émotion particulière en 1870-1871 entraîne dès les premiers mois de la Grande Guerre une réaction populaire tant en France qu’en Allemagne : des milliers de lettres sont adressées aux états-majors demandant le droit de récupérer les corps des défunts ou leur inhumation dans le respect de leur individualité.

Le mouvement est tel que les états-majors français et allemands prennent des dispositions dès l’automne 1914 pour empêcher les exhumations hâtives afin de permettre une identification ultérieure.

En France, le droit à une tombe clairement individuelle et identifiée est inscrit dans la loi du 29 décembre 1915. Ainsi se construit ainsi une nouvelle pratique funéraire fondée sur l’identification des défunts, l’inhumation dans un cercueil, l’information de la famille, l’organisation si possible d’obsèques respectant la religion de l’individu, le suivi et l’entretien de la tombe, le regroupement (...).


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L'auteur : Stéphane Tison

Stéphane Tison, maître de conférences à l'Université du Maine (Le Mans) Stéphane Tison est maître de conférences en Histoire contemporaine à l’Université du Maine (Le Mans) et co-président avec Annette Becker du comité scientifique du projet de classement des sites de 14-18 au patrimoine mondial de l’UNESCO.

Il a étudié l’évolution des politiques funéraires et commémoratives dans Comment sortir de la guerre ? Deuil, mémoire et traumatisme (1870-1940), Presses universitaires de Rennes, 2011. Il travaille également avec Hervé Guillemain, spécialiste d’histoire de la médecine et de la psychiatrie, sur les traumatismes psychiques des militaires et des civils (Du front à l’asile, 1914-1918, Paris, Alma, 2013).

Publié ou mis à jour le : 2014-11-16 18:12:06

Les commentaires des Amis d'Herodote.net

Les commentaires sur cet article :

guary (11-11-201411:34:34)

Article passionnant et enrichissant. Si seulement en intro vous écriviez "la guerre de 14-18" et non "la guerre 14-18". Je serais étonnée que S.Tison ait écrit cela!


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