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Architecture médiévale

Pour en finir avec le gothique !

Nous employons couramment le mot gothique notamment pour désigner les grandes cathédrales érigées en Île-de-France à partir du milieu du XIIe siècle et, plus largement, pour qualifier l’art qui s’est épanoui en Europe entre la période dite romane et la Renaissance.

Or, ce terme profondément péjoratif n’était pas utilisé au Moyen Âge. Son emploi commence, comme c’est souvent le cas dans l’histoire de l’art, longtemps après la naissance des formes auxquelles il renvoie et dans la bouche de ceux qui voulaient les dénigrer !

Olivier Mignon

Le « gothique » a d'abord désigné tout l'art du Moyen Âge

La cathédrale idéale selon Eugène Viollet-Le-Duc (dessin tiré du Dictionnaire raisonné   de l’architecture française du XIe au XVIe siècle)

Le mot gothique fait son apparition en Italie durant la Renaissance.

À cette époque, hommes de lettres et artistes désiraient rompre avec le Moyen Âge et avec l’art médiéval jugé décadent pour ressusciter les formes de l’Antiquité classique considérée comme un âge d’or.

Dans une lettre adressée au pape Léon X en 1519, Raphaël, le grand peintre originaire d’Urbino, évoque les dégradations commises par les barbares sur les bâtiments qui constituaient le patrimoine de la Rome impériale.

Trente et un ans plus tard, le toscan Georgio Vasari, auteur des Vies des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes, affirme dans l’introduction architecturale de son ouvrage : « Il y a un autre style appelé gothique, dont les éléments décoratifs et les proportions sont très différents des antiques et des modernes.

Les bons architectes d’aujourd’hui ne l’emploient pas, ils le fuient comme monstrueux et barbare. […]

Autoportrait de Georgio Vasari réalisé dans les années 1566-1568. Florence, Musée  des Offices Ce style fut crée par les Goths. Après avoir ravagé les constructions antiques et tué les architectes dans les guerres, ils élevèrent avec les survivants des édifices de ce style. […]

Que Dieu préserve tout pays de cette conception et de cette manière de bâtir ! ».

C’est vraisemblablement la première occurrence du mot gothique appliqué à l’architecture.

Dès lors, le terme entre dans le vocabulaire. 

Mais il est important de noter qu’il caractérise alors l’ensemble de l’art médiéval compris entre la fin de l’Antiquité et la Renaissance, y compris ce que nous rangeons aujourd'hui sous l'appellation d'art roman, comme la basilique Sainte-Marie-Madeleine, à Vézelay (Yonne), l'un des plus beaux exemples d'architecture avec voûte en berceau, érigée en 1120 (ci-dessous).

La basilique de Vézelay, sainte Marie-Madeleine (Yonne), photo : Gérard Grégor pour Herodote.net

« Invention » de l'art roman

C'est en 1818 qu'un archéologue normand, Charles de Gerville, emploie pour la première fois le mot roman pour désigner les langues romanes issues du latin.

Arcisse de Caumont, fondateur de la Société des antiquaires de Normandie (1824) puis de la Société française d’archéologie (1834), reprend ce terme dans son Essai sur l’architecture du Moyen Âge pour distinguer cette fois-ci l’architecture apparue autour de l’An Mil et qui va perdurer dans certaines régions, comme dans le Saint-Empire, jusqu’au XIIIe siècle.

Le terme roman rappelle les emprunts réalisés par les maîtres d’œuvre à l’architecture romaine, notamment en ce qui concerne les techniques de voûtement (berceau, voûtes d’arêtes, arcs de décharge…).

À partir d'Arcisse de Caumont et de son essai de 1824, le mot gothique va donc voir son champ se restreindre et n'être plus appliqué qu’à l’art apparu au XIIe siècle en Île de France et qui devait durer jusqu’à ce que les formes issues de la Renaissance italienne finissent par s’imposer.

Les catégories de Viollet-le-Duc

Eugène Viollet-le-Duc par NadarOn peut se demander ce que pouvait recouvrir le terme gothique en France au XIXe siècle. Eugène Viollet-le-Duc, profondément influencé par le rationalisme, en proposait une définition principalement fondée sur des critères techniques.

En d’autres termes, il considérait que l’architecture gothique avait pu se développer grâce à l’apparition de la voûte sur croisée d’ogives qui, avec l’arc brisé et les arcs-boutants prévus pour contrebuter les poussées exercées par les voûtes, formaient un système organique cohérent.

Or, l’arc brisé et la voûte sur croisée d’ogives étaient déjà employés à l’époque romane !

Les premiers arcs brisés auraient effectivement fait leur apparition sur le chantier bourguignon de reconstruction de l’abbatiale de Cluny, connue sous le nom de Cluny III, autour de 1088.

Plan du chevet de l’abbatiale de Saint-DenisLes premières véritables voûtes sur croisées d’ogives, quant à elles, auraient été employées dès 1093 dans la cathédrale anglaise de Durham. Sur le plan technique, l’on constate donc non pas une rupture mais plutôt une continuité entre les solutions romanes et les méthodes employées à l’époque gothique.

Certaines églises romanes de Basse-Normandie au XIe siècle (Jumièges, Saint-Étienne de Caen, Sainte-Trinité de Lessay) annoncent le nouvel art de bâtir mis au point par des maîtres d’œuvre qui ont beaucoup emprunté à cette région : élévation à trois niveaux, alternance de piles faibles et de piles fortes, emploi de la croisée d’ogives, traitement de la façade dite harmonique…).

L’arc-boutant est, il est vrai, une invention majeure des maîtres d’œuvres gothiques. Mais, là encore, il convient de souligner que nombre d’églises érigées durant la période qui nous occupe ont sont totalement dépourvus comme par exemple la Sainte-Chapelle ou encore la cathédrale Sainte-Cécile d’Albi.

Voûtes de l'abbatiale Sainte-Trinité de Lessay (Manche)

Le gothique : la lumière avant tout !

Suger offrant une verrière à l’abbatiale de Saint-Denis  (détail d’un vitrail mis en place  au XIXe siècle dans le chevet de l’église)Aujourd’hui la définition donnée du gothique par les historiens de l’art s’est comme déplacée.

Elle ne se concentre plus sur l’apparition d’éléments techniques mais plutôt sur l’évolution du traitement de l’espace exigé par une nouvelle spiritualité et rendu possible par l’adoption de solutions préexistantes agencées de manière originale.

Comme l’explique Alain Erlande-Brandenburg, le volume des églises romanes était souvent composé d’éléments juxtaposés qui ne communiquaient pas toujours entre eux.

Au contraire, il y a dans l’architecture gothique une volonté d’ouvrir les espaces les uns sur les autres.

La lumière rendue plus abondante par le percement de baies de plus en plus développées participe activement à l’unification du volume intérieur de l’église.

On peut à cet égard citer le grand chantier du chevet de Saint-Denis consacré le 11 juin 1144 où s’exprime pour la première fois cette pensée.

Grâce à l’utilisation de voûtes sur croisées d’ogives et à la suppression des murs qui autrefois les séparaient, les chapelles rayonnantes sont largement ouvertes les unes sur les autres. Peu profondes et partageant les mêmes voûtes que le déambulatoire, elles semblent fusionner avec lui.

Ces espaces qui maintenant s’interpénètrent sont baignés dans une clarté qui contribue très largement à l’unité de l’ensemble.

Déambulatoire de l'abbatiale de Saint-Denis (XIIe siècle), photo : Olivier Mignon

L’abbé Suger, maître d’ouvrage de cet admirable chevet voulait créer « une couronne d’oratoires grâce à laquelle (l’église) toute entière brillerait de la lumière admirable et ininterrompue de vitraux resplendissants illuminant la beauté intérieure ».

Selon lui, beauté et lumière permettaient de mettre les fidèles en contact avec le monde invisible de Dieu. C’est à Saint-Denis que fut définie cette théologie de la lumière qui devait devenir par la suite l’un des principaux vecteurs de développement des cathédrales « gothiques ».

Vaisseau principal de la cathédrale Saint-Étienne de Sens (photo Olivier Mignon)Nous avons donc vu qu'au Moyen Âge le mot gothique, profondément méprisant, n’était pas employé. Mais alors, existait-il un terme pour désigner l’architecture née au nord de la France au XIIe siècle ?

La réponse réside peut-être dans une chronique latine rédigée dans le Bade Wurtemberg en 1289. On peut y lire l’expression Opus Francigenum appliquée à la collégiale Saint-Pierre de Wimpfen im Tal.

Cette expression que l’on pourrait traduire par « architecture à la française » fait référence à l’origine de ce style apparu en Île-de-France.

Elle rend justice aux véritables concepteurs de la nouvelle manière de bâtir née dans le cadre des cités du domaine royal établies autour de Paris.

La première grande cathédrale gothique de l’histoire, Saint-Étienne de Sens en Bourgogne, a fêté les 850 ans de sa première consécration en 1164 !

L'émergence du roman gothique

L'imagerie fantasmagorique attachée autrefois à l'époque médiévale a nourri le théâtre de Shakespeare au XVIIe siècle et inspiré au siècle suivant un genre littéraire original baptisé « gothique »En savoir plus

Publié ou mis à jour le : 2019-04-28 15:51:41

 
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