Stéphane Audoin-Rouzeau

« La guerre est d’abord un fait politique »

15 mars 2023 : dans un entretien publié par le magazine Alternatives économiques, l’historien Stéphane Audoin-Rouzeau, spécialiste de la Grande Guerre, compare celle-ci à la guerre en cours et rappelle que la guerre est avant tout un fait politique...  


ENTRETIEN 

« La guerre est d’abord un fait politique »

LE 04/03/2023 ; 12 min

Un an après l’agression de la Russie contre l’Ukraine, les interrogations demeurent sur la « rationalité » d’une telle guerre. On chercherait vainement les intérêts économiques majeurs pouvant servir de base à l’emploi de la force armée, l’invasion et les exactions auxquels s’est livré le régime de Vladimir Poutine.

Stéphane Audoin-Rouzeau, directeur d’études à l'EHESS et président du Centre international de recherche de l'Historial de la Grande Guerre de PéronneComme le conflit rappelle par certains aspects la Première Guerre mondiale, nous avons questionné un de ses meilleurs spécialistes, l’historien Stéphane Audoin-Rouzeau, directeur d’études à l’EHESS, président du Centre international de recherche de l’Historial de la Grande Guerre (Péronne-Somme), qui allie les disciplines de l’histoire et de l’anthropologie pour analyser le « fait guerrier ».

La guerre en Ukraine a réveillé le souvenir des guerres passées en Europe, et en particulier celui de la Première Guerre mondiale. Les analogies d’images sont évidentes : une guerre de tranchées, l’usage de l’artillerie, les décès en masse de soldats lors d’assauts hasardeux. Une nouvelle bataille de Verdun ferait rage autour de Bakhmout. Est-ce réel ou une image médiatique, voire de propagande ?

Stéphane Audoin-Rouzeau : De plus en plus d’observateurs évoquent la Grande Guerre à propos de l’actuelle guerre d’Ukraine, et je ne pense pas qu’ils se trompent (au-delà des rapprochements avec 1914-1918 effectués assez tôt par Volodymyr Zelensky pour s’adresser aux politiques français, et qui ont davantage trait, en effet, à une forme de propagande).

Sur le fond, il y a d’abord l’évidence d’une guerre de positions sur un front de plus 1 000 kilomètres, qui fait penser au front franco-allemand à partir de l’automne 1914 – plus court, il est vrai, il y a un siècle : 700 kilomètres, seulement, avec beaucoup plus d’hommes par mètres de front qu’aujourd’hui. Une guerre de siège réciproque se déroule donc en ce moment, avec des tranchées de la même forme qu’en 1914-1918.

Il y a ensuite l’artillerie comme arme de domination du champ de bataille (avec l’énorme consommation de munitions qu’elle induit, au point d’avoir épuisé en un an les stocks des pays de l’Otan), ce qui est très inattendu, avec des zones où le sol est en effet aussi martelé qu’à Verdun, comme les photos satellites le montrent ; puis le sacrifice de l’infanterie lors d’assauts meurtriers, comme lors des grandes batailles de matériel de l’année 1916 ou 1917. C’est une étonnante régression historique, qui confirme que la guerre reste un événement toujours imprévisible…

Malgré la concentration de troupes et de matériels en Belarus et en Russie face à l’Ukraine, nombre de commentateurs, mais aussi de dirigeants politiques d’Europe occidentale niaient jusqu’au 24 février 2022 la possibilité d’une attaque de l’armée russe, parce que disaient-ils, « la guerre n’était pas rationnelle ». Qu’est-ce que cette cécité dit de nous ?

S. A. -R. : Elle souligne, à mon sens, la force de la déprise de la guerre depuis la fin du second conflit mondial, en Europe occidentale tout particulièrement. Nous nous étions installés dans une sorte de déni de la guerre, de sa possibilité même en Europe, et la construction de l’Union européenne d’un côté, la fin de la conscription de l’autre, y ont été pour beaucoup.

« Certes, en 1914, un conflit entre les Etats européens était effectivement absurde, "irrationnel" si l’on veut. Cela ne l’a pas empêché d’éclater en un temps très bref et de durer plus de quatre ans »

Cette idée d’une offensive russe comme « non rationnelle » était pourtant une parfaite absurdité, dans laquelle ont donné d’ailleurs les plus grands noms. Certains pacifistes, avant 1914, disaient la même chose d’une guerre entre grandes puissances européennes : elle serait irrationnelle d’un point de vue économique et financier, au vu de l’interdépendance entre elles. Elles se ruineraient donc les unes les autres… Ils avaient raison. Certes, un conflit entre les Etats européens était effectivement absurde, « irrationnel » si l’on veut. Cela ne l’a pas empêché d’éclater en un temps très bref et de durer plus de quatre ans.

Deux courants philosophiques ont historiquement voulu conjurer les guerres : les libéraux, parce que la guerre s’opposerait au « doux commerce », l’extension de ce dernier étant le meilleur moyen de rendre les conflits armés « irrationnels » ; et les socialistes, parce qu’ils voyaient dans la guerre une ruse du capitalisme pour se perpétuer. Après 1945, ces deux courants ont porté le projet d’Union européenne au nom de la paix. La guerre d’Ukraine dévoile-t-elle – sur ce plan – une illusion ?

S. A. -R. : Oui, une très grave illusion, à dire vrai impardonnable. Elle porte, à mon sens, sur une forme d’ignorance de la logique propre de la guerre, qui est d’ordre politico-militaire, et nullement économique. L’activité guerrière obéit à une rationalité particulière, imperméable aux logiques de temps de paix. Elle s’inscrit dans un temps « autre ». C’est cela que nous avons oublié, en oubliant par là même que la guerre est toujours à notre horizon d’attente au titre de moyen de trancher les différends entre les nations.

Quelle est de manière générale la part des motivations économiques chez les gouvernants qui déclenchent des guerres, par opposition à d’autres facteurs ? Est-elle prédominante ? Le capitalisme est-il par essence plus porté à la guerre que d’autres systèmes économiques ?

S. A. -R. : La guerre est d’abord un phénomène politique – on le sait depuis Machiavel et Clausewitz – et expliquer le politique par l’économique me paraît un raisonnement marxisant complètement dépassée. L’analyse des configurations historiques réelles le prouve clairement.

Ainsi, les motivations des dirigeants européens à l’été 1914 n’ont aucun lien avec l’économique : mieux, les milieux économiques ont tout fait pour tenter d’empêcher un conflit jugé, à juste titre, catastrophique pour leurs intérêts.

Quant au déclenchement de la Seconde Guerre mondiale par Hitler, les considérations économiques en sont absentes : la logique de la conquête de l’espace vital à l’Est est un projet politique et racial d’extension, destiné à établir une domination millénaire du Volk allemand.

A cet égard, on pourrait suggérer qu’imaginer des motivations économiques au déclenchement des guerres pourrait être une manière d’attribuer au fait guerrier une rationalité presque « rassurante » : ce serait une forme de paresse intellectuelle, et une autre sorte de déni, en somme…

Est-ce vrai de toutes les guerres, par exemple les guerres coloniales, contestées par les contemporains comme des expéditions à but lucratif ? On pense aux guerres de l’opium, du Transvaal, aux expéditions napoléoniennes en Haïti, à la conquête de l’Algérie…

S. A. -R. : Il ne s’agit pas de prétendre que l’activité guerrière ne peut pas induire des bénéfices économiques, et il est vrai que la contestation de la colonisation s’est faite en partie sur la base de cet argumentaire. Ceci ne signifie pas que la motivation première des guerres coloniales était d’abord d’ordre économique. Il me semble qu’il s’agissait beaucoup d’une recherche de positions de force géopolitiques, de positions de prestige national et international aussi. On en revient donc, prioritairement, au politique.

La guerre est selon vous un « fait culturel ». Comment définissez-vous cette notion de fait culturel ? Pour vous qui liez histoire et anthropologie, est-ce à dire qu’elle surdéterminerait les sociétés, les économies, les idéologies ?

S. A. -R. : La guerre est d’abord un fait politique, je vous le disais, mais il me semble qu’elle ne s’y résume pas. Elle n’est pas que cela. Car elle engage profondément les cultures des belligérants qui, en temps de guerre, se battent avec tout ce qu’ils sont : les corps (la guerre est une immense et terrible expérience corporelle, pour les soldats comme pour les civils, on le voit bien dans le conflit actuel), les pratiques sociales, les représentations collectives, etc. Et c’est en ce sens que la guerre devient aussi un « acte culturel ».

Pour saisir cette dimension de la guerre, sa dimension en quelque sorte non politique, je crois que la discipline historique ne suffit pas. Il faut l’hybrider avec l’anthropologie : elle seule permet de « toucher le roc », comme disait Marcel Mauss, c’est-à-dire d’avancer plus profondément dans la connaissance, la compréhension des acteurs sociaux dans « tout ce qu’ils sont », justement.

Ainsi, je crois que c’est une forme d’anthropologie historique qui, plus tard évidemment – car pour l’instant nous en sommes réduits aux informations diffusées par les médias (souvent remarquables d’ailleurs) –, nous fera mieux comprendre ce qui s’est joué vraiment, pendant cette guerre, au plus profond des sociétés russes et ukrainiennes…

En Ukraine vous constatez l’apparition du « consentement à la guerre », comme en 1914 en France et en Allemagne. Qu’est-ce qui peut entraîner des populations à admettre la violence maximale qu’est la guerre ?

S. A. -R. : Notre « oubli » de la guerre fait que nous avons du mal à concevoir que des populations pacifiques puissent accepter de basculer dans la violence inhérente à la guerre, à commencer par les combattants qui en supportent le poids le plus lourd. Eh bien, c’est l’inverse qui est vrai : ce basculement est bien plus facile qu’on ne le croit, parfois même presque immédiat dès lors que les acteurs sociaux sont saisis par le temps de la guerre : un temps très différent de celui des périodes de paix.

« Ce que nous nommons "la civilisation" est une mince pellicule posée sur le fond de barbarie »

Ce basculement vers le consentement à la guerre semble s’être fait très vite en Ukraine, après le 24 février ; heureusement d’ailleurs, car sans lui, la Russie l’eût emporté très rapidement (comme le pensaient, à tort une nouvelle fois, tous les « experts » militaires). C’est une dure leçon, mais nous sommes qu’en apparence, j’en suis persuadé, des sociétés à « haut niveau de pacification », comme le croyait le sociologue allemand Norbert Elias. Ce que nous nommons la « civilisation » est une mince pellicule posée sur le fond de barbarie.

Vous dites que l’expérience du combat ne s’oublie pas, qu’elle marque profondément les hommes et les sociétés. Les ruines sont immenses, les morts et les estropiés innombrables. Comment s’en relève-t-on économiquement ?

S. A. -R. : Je ne suis ni économiste, ni historien de l’économie, et je ne peux donc dégager des lois générales. Ce qui me frappe pourtant, dans les conflits marqués par des destructions massives du bâti et des infrastructures (c’est le cas en Ukraine actuellement) est la lenteur de la récupération et des reconstructions : pas avant la fin des années 1920 pour les zones détruites en France par le premier conflit mondial, par exemple.

Pour autant, il ne me semble pas que ce soit dans la sphère économique que la « sortie » des guerres est la plus lente : elle l’est bien davantage dans tout ce qui touche à la mémoire et au deuil. Le souvenir, alors, se fait transgénérationnel. C’est au point, par exemple, que les conséquences de la Grande Guerre ne sont toujours pas effacées en France. C’est d’ailleurs la raison principale pour laquelle celle-ci reste un événement « vivant » aujourd’hui encore…

En ce sens, oui, la guerre est l’événement collectif susceptible d’imprimer la marque la plus profonde et la plus durable dans l’histoire des sociétés humaines.

On voit ainsi dans l’après-guerre apparaître des courants devenir profondément autoritaires, les fascistes bien sûr, mais aussi les communistes. D’un autre côté, des anciens combattants ont porté le message pacifiste, par exemple Jean Monnet, ancien combattant de 1914-1918, ou les instituteurs socialistes. Comment sort-on de la guerre, moralement ?

S. A. -R. : Je ne pense pas qu’il y ait de règle générale. Tout dépend du type de conflit, du statut de ses acteurs (combattant ? civil ? occupé ? prisonnier ? blessé ?), de l’appartenance au camp des vainqueurs ou des vaincus, etc. On pourrait multiplier les cas spécifiques…

Une des caractéristiques des guerres totales du XXe siècle est d’avoir produit des individus incapables de « sortir de la guerre » : on ne peut comprendre les fascismes sans prendre en compte cette dimension ; à l’inverse, le pacifisme, si puissant après les grands conflits, s’explique par un rejet viscéral de l’expérience guerrière – expérience que l’on avait parfois, et même souvent, acceptée pendant le conflit lui-même, comme en 1914-1918.

Il me semble qu’en Europe occidentale surtout, l’effet cumulé des deux guerres mondiales a contribué à bâtir un socle pacifiste d’une grande force, sans lequel on ne comprend pas, en effet, tout le processus de construction européenne. Mais rejeter la guerre et être capable de l’éradiquer sont deux choses largement distinctes. C’est parce que nous les avons confondues que nous avons été saisis de stupeur le 24 février 2022.

Les mauvaises conditions d’une paix ne sont-elles pas les effluents les plus dynamiques des guerres : on pense au traité de Francfort en 1871, au traité de Versailles en 1919 ou, avec l’actualité, à l’effondrement de l’URSS à partir de 1991 ?

S. A. -R. : « Sortir de la guerre », voilà l’immense difficulté. Les bâtisseurs de la paix de Versailles, en 1919, qui avaient pourtant pour objectif de mettre une fin définitive à la conflictualité en Europe, ont échoué, en mettant dans les traités dits de la « banlieue parisienne » tous les germes d’un futur conflit. C’est là l’origine de ce que Raymond Aron, en 1951, a appelé les « guerres en chaîne ». La sortie de guerre du second conflit mondial s’est transformée très vite en guerre froide, dont les prémisses étaient perceptibles dès 1946.

Quant aux modalités de fin de cette guerre froide, lors de l’effondrement de l’URSS en 1989-1991, on pourrait dire que l’histoire nous présente aujourd’hui l’addition de notre croyance d’alors aux « dividendes de la paix ». Une addition assez lourde, on ne le comprend que trop en ce moment.

Alors, saurons-nous mieux sortir de cette guerre-là ? Je suis frappé de constater que nombre d’observateurs, de décideurs, affirment qu’il faudra bien, à un moment ou un autre, discuter entre belligérants des modalités d’une paix négociée. Qu’en savons-nous, à dire vrai ? N’est-ce pas là une autre manière de nous rassurer, de remettre de la « rationalité » dans ce conflit atroce ? Après tout, il n’y a jamais eu de paix négociée à l’issue de la guerre de Corée, mais un simple cessez-le feu qui peut être rompu à tout moment. Un « état de guerre » prolongé est-il exclu, dans le cas du conflit russo-ukrainien ? Nous payons aujourd’hui un prix élevé pour notre inconscience, et les Ukrainiens au premier chef. Alors, pourquoi ne pas se préparer dès maintenant à la pire des hypothèses ?

PROPOS RECUEILLIS PAR HERVÉ NATHAN ET YANN MENS

 

Publié ou mis à jour le : 2023-03-15 12:20:50

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