Amedeo Modigliani (1884 - 1920)

« Je veux une vie brève mais intense »

A-t-on vu plus bel exemple de « peintre maudit » ? Tuberculeux, alcoolique, pauvre mais génial, Modigliani est mort à 35 ans sans savoir que sa peinture allait être adorée par le grand public. Son style tout en douceur immédiatement reconnaissable ne reflète guère le destin tortueux de ce mauvais garçon qui se fit une place à part, comme nous allons le voir, dans la bohème parisienne des années 20.

Isabelle Grégor

Marie Vorobieff, Hommage aux amis de Montparnasse (Modigliani est au centre, avec derrière lui à droite Jeanne Hébuterne), 1962, Genève, musée du Petit Palais. En agrandissement, Amedeo Modigliani, Le Grand Nu, vers 1919, New York, MoMA.

Tu seras peintre, mon fils !

Eugenia n'en finit plus d'admirer son petit Amedeo, ce quatrième enfant que lui a donné son mari Flaminio Modigliani.

Amedeo Modigliani, Autoportrait au fusain, 1898, coll. part. En agrandissement, Amedeo Modigliani vers 1901 à Livourne.Né le 12 juillet 1884, le bambin est son rayon de soleil alors même que la crise frappe de plein fouet cette famille de la petite bourgeoisie juive de Livourne.

Les affaires de la modeste banque familiale périclitent mais Eugenia, qui affirme descendre de Spinoza et publie des critiques littéraires, ne sacrifierait pour rien au monde les études de ses enfants, et notamment du cher Dedo en lequel repose tous ses espoirs : « Nous verrons plus tard ce qu'il y a dans cette chrysalide. Peut-être un artiste » ?

Le garçon semble lui donner raison lorsque, cloué au lit par la typhoïde, il lui décrit les grands tableaux colorés qui apparaissent dans son délire. C'est décidé, il peut abandonner ses études pour entrer en 1898 dans l'atelier de Guglielmo Micheli qui appartient au mouvement impressionniste italien.

Mais la maladie rôde et en 1900, le jeune homme de 16 ans est obligé par une attaque de tuberculose d'abandonner momentanément ses pinceaux et ses cours de nus dans les écoles des Beaux-Arts pour partir avec sa mère sous des cieux plus purs. Ce sera Capri, Naples, Rome et Florence où il peut admirer ses illustres prédécesseurs. Il a encore du travail devant lui !

L'atelier de Gino Romiti (Modigliani est au premier plan), vers 1900, Livourne, Biblioteca Labronica. En agrandissement, Jean Cocteau, photographie d'Amedeo Modigliani, Pablo Picasso et André Salmon, 1916, Paris, musée Carnavalet.

Dans la ruche

Direction, Paris ! C'est là que se joue l'avenir de la peinture, c'est là que les Renoir, Cézanne et autres impressionnistes ont réussi à s'imposer. Désormais ce ne sont plus des pestiférés mais des célébrités dans le monde de l'Art où les plus grands collectionneurs se disputent leurs créations.

Paul Guillaume, photographie de Modigliani dans son atelier rue Ravignan, 1915, Paris, musée de l'Orangerie. En agrandissement, Amedeo Modigliani, Portrait de Max Jacob, 1916, Cincinnati, Art Museum.Pour un jeune Italien plein d'ambition, c'est désormais aux côtés de l'espagnol Picasso, du japonais Foujita ou du russe Chagall qu'il faut rapidement faire sa place. Paris est en effet en pleine ébullition grâce à une nouvelle génération d'artistes, venus du monde entier, qui s'attache à trouver d'autres façons de créer en partageant inspirations et modèles.

Pour mieux s'intégrer, Modigliani a la bonne idée de s'installer dans un petit village sur les hauteurs : Montmartre. Le voici au milieu des cabarets et des cafés qui, rapidement, font fondre ses économies. Mais qu'importe ! Il se sent chez lui à deux pas de l'atelier du Bateau-Lavoir où naissent Les Demoiselles d'Avignon sous le regard d'Apollinaire et de Max Jacob avec lequel il se lie d'amitié.

Les deux hommes connaissent la même vie de misère et les déménagements d'hôtel en hôtel. Heureusement, il est présenté au docteur Paul Alexandre, un passionné qui n'hésite pas à venir en aide aux artistes en mettant à leur disposition un atelier au pied de la Butte.

À coups de burin

Amedeo Modigliani, Tête de femme, 1914, Paris, Centre Pompidou. En agrandissement, Amedeo Modigliani, Portrait de Béatrice Hastings, 1915, Merion, coll. Barnes Foundation.Sur les conseils du médecin, Modigliani s'inscrit à la Société des artistes indépendants à laquelle il présente six œuvres. Un bel échec ! Le tout-puissant Apollinaire reconnaît même ne leur avoir accordé « qu'un bref regard », n'ayant d'yeux que pour les cubistes.

Modigliani décide alors de changer son fusil d'épaule et de se lancer dans la sculpture, n'hésitant pas à aller, brouette à la main, ramasser nuitamment du bois sur le chantier du métro.

Il faut dire qu'il a trouvé, à Montparnasse où il vient d'emménager, un maître, un inspirateur et un ami en la personne de Constantin Brancusi. Mais ses œuvres, si elles commencent à être remarquées par la critique, ne lui apportent pas un sou.

Amedeo Modigliani, Tête rouge, 1914, Paris, Centre Pompidou. En agrandissement, Amedeo Modigliani, Portrait de l'artiste en costume de Pierrot, 1915, Copenhague, Statens Museum for Kunst.Sa situation ne cesse de se détériorer au rythme de ses rencontres avec l'absinthe, le haschich et les amours fugaces. Et ce n'est pas l'anglaise Béatrice Hastings, à la fois journaliste, poétesse, « ivrognesse, pianiste, élégante, bohème » (Max Jacob) avec laquelle il entame une relation orageuse de deux ans, qui va lui permettre de se stabiliser !

La situation ne fait qu'empirer avec le début de la Grande Guerre qui lui enlève ses amis et vide les rues de Paris. Réformé parce que trop fragile, Modigliani décide d'abandonner la sculpture, décidément invendable. C'est un retour à la case départ.

Deux tableaux d'Amedeo Modigliani intitulés Nu couché, 1917, coll. part.

Nus au poste

Dans ces heures sombres, le salut s'appelle Paul Guillaume. Ce grand collectionneur d'art africain est tombé sous le charmes des portraits qu'accumule désormais le peintre. Mais si la situation professionnelle de Modigliani semble s'améliorer, côté cœur, c'est toujours la tempête !

Amedeo Modigliani, Cariatide, 1913-1914, The New York Gallery Walsall. En agrandissement, Amedeo Modigliani, Portrait de Léopold Zborowski, 1916, Sao Paulo, Museum of Art.Après avoir rompu avec Béatrice, il a cédé aux avances de la timide Simone Thiroux, folle amoureuse, qui tombe rapidement enceinte. Pour le peintre, pas question de reconnaître la paternité. Il préfère se concentrer, en 1917, sur le contrat que lui propose le poète et marchand polonais Léopold Zborowski : l'exclusivité de sa production en échange d'un endroit pour travailler, du matériel et de 20 francs par jour. Le paradis !

Modigliani se remet au travail, délaissant quelque peu les portraits pour de grands nus féminins d'une belle sensualité. Trop sensuels ? Berthe Weill, qui a accepté d'organiser une exposition dans sa galerie, ne doute pas une seconde du succès qui attend son protégé. Ce 3 décembre 1917, elle a invité tout ce que Paris compte de connaisseurs pour leur faire découvrir l'oeuvre atypique du bel Italien.

Malheureusement le vernissage ne va durer que trois heures, le temps à la préfecture de police d'ordonner la fermeture de la galerie pour outrage à la pudeur et d'emmener sa propriétaire au poste. Ce qu'on lui reproche ? De montrer au public des nus... pourvus d'une pilosité bien visible !

Improvisation d'artiste

L'illustrateur Gabriel Fournier, un habitué de la Rotonde, a eu l'occasion d'observer Modigliani au travail...
Photographie d'Amedeo Modigliani (1918 puis 1919), rue des Archives.« Quand la porte de la Rotonde s’ouvrait d’un large geste, il était beau de voir rentrer théâtralement Modigliani. Campé très droit sur ses jambes, sa noble tête fièrement rejetée en arrière, il s’immobilisait un instant, promenait un regard lointain qui dépassait les étroites limites de la salle. Son allure d’aristocrate que ne déparait nullement le gros chandail gris au col roulé, ses cheveux bouclés en broussaille, tout ajoutait encore à la noblesse de son beau visage. L'ami qu'il paraissait chercher, une fois trouvé, Modigliani venait à lui […], ouvrait son carton, caressait de sa main sa feuille de papier. Puis le crayon se mettait à courir en tous sens sur la feuille tandis qu'il s'apaisait en chantonnant. […] S'il était insatisfait de son premier jet, Modigliani prenait un air d'indifférence désabusée, regardait autour de lui avant de se jeter une feuille vierge qu'il se mettait à griffer violemment. Alors, reportant la tête plus en arrière encore, il signait avec indifférence son dessin avant de l'offrir au modèle contre un verre de gin, et disparaissait » (cité par Christian Parisot dans Modigliani).

Amedeo Modigliani et Jeanne Hébuterne photographiés vers 1915 ou 1916 par le marchand et collectionneur Paul Guillaume dans l'atelier parisien de Modigliani. En agrandissement,  Photographie de Jeanne Hébuterne, s. d., Institut Modigliani-Archives légales, Paris-Livourne.

Pour l'amour de Jeanne

Amedeo Modigliani, Tête de Jeanne Hébuterne de profil, 1918, coll. part. En agrandissement, Amedeo Modigliani, Jeanne Hébuterne au grand chapeau, 1918, coll. part.Pour Modigliani, l'affaire n'est qu'une parenthèse face au bouleversement qu'a provoqué, quelque temps auparavant, l'arrivée dans sa vie de Jeanne Hébuterne.

La pâle et discrète « Noix de coco » avait 19 ans et suivait des cours de dessin lorsqu'elle a croisé, dans un bal costumé, cet Italien charismatique de 33 ans à la réputation d'écorché vif, buveur et violent. Est née entre eux une passion que la santé, de plus en plus déficiente, de « Modi », ne fait que consolider.

Souffrant de tuberculose déclarée, l'artiste ne peut plus travailler dans son atelier glacé et livrer à Zborowski les tableaux promis. Il faut partir, rejoindre le soleil de la Côte d'Azur. Ce sera donc à Nice en 1919 que viendra au monde la fille du couple, la petite Jeanne, tandis que, pour la première fois, des paysages apparaissent sous la palette du peintre.

Amedeo Modigliani, Jeanne Hébuterne, 1919, New York, Metropolitan Museum of Art. En agrandissement, Amedeo Modigliani, Maternité, 1919, Lille, musée d'Art moderne.L'expérience n'aura pas de suite, tout comme la relation qui aurait pu s'établir avec un autre génie, Auguste Renoir. Leur rencontre à Cagnes se termine par un « Moi, je n'aime pas les fesses ! » lancé par un Modigliani lassé des nus du grand maître.

Il est temps de rentrer à Paris pour partager le succès d'une exposition organisée par le fidèle Zborowski en Angleterre. Mais « Modi » n'aura pas le loisir de profiter de sa renommée puisque le 24 janvier 1920 au soir, une méningite tuberculeuse finit par l'emporter, à 35 ans.

En état de choc, Jeanne, enceinte de 8 mois, se jette au milieu de la nuit par la fenêtre du cinquième étage de la maison de ses parents. Ceux-ci attendront 10 ans avant d'accepter que les corps des deux amants soient réunis au cimetière du Père-Lachaise.

Des œuvres silencieuses qui nous parlent

Amedeo Modigliani, Portrait de Dédie, 1918, Paris, Centre Pompidou. En agrandissement, Amedeo Modigliani, Portrait de Lunia Czechowska, 1919, coll. part.« Son dessin était une conversation silencieuse » a dit Jean Cocteau pour expliquer le charme de ces œuvres identifiables au premier coup d'oeil.

Faut-il chercher du côté de l'influence des arts khmers dont on retrouve dans les sculptures du maître le goût pour les chignons et l'allongement des yeux et des oreilles ? Ou est-ce dû à la stylisation des traits, caractéristique des statues d'Égypte ou des Cyclades qu'il observe dans les musées ?

Visages tout en hauteur, petite bouche, long nez fin et surtout yeux en amande, souvent sans pupille : le lien avec les masques africains que les artistes parisiens découvraient à cette époque est également évident, mais Modigliani va plus loin en créant des regards à la fois lointains et perçants.

Amedeo Modigliani, Tête, 1910-1912, coll. part. En agrandissement, Amedeo Modigliani, La Femme aux yeux bleus, vers 1918, Paris, Mudée d'art moderne de Paris.« Les personnages de Cézanne, tout comme les plus belles statues de l'Antiquité, ne regardent pas. Les miens, au contraire, regardent. Ils voient même si j’ai choisi de ne pas dessiner les pupilles ; mais, comme les personnages de Cézanne, ils ne veulent pas exprimer autre chose qu’une muette acceptation de la vie » (Lettre à Chaïm Soutine).

Tels des icônes, ses personnages immobiles sont installés dans des décors impersonnels que n'éclaire aucune lumière naturelle. Ils en tirent une présence qui vient déranger le spectateur tout en respectant la personnalité des modèles, reconnaissables malgré les déformations. Intemporels, ces visages à la profonde mélancolie n'en finissent pas de dialoguer avec chacun d'entre nous.

Comment la beauté naît du cauchemar

J. M. G. Le Clézio tente ici de percer le « mystère de Modigliani », qu'il considère comme un « des rares magiciens de notre monde qui fait croire à la vie » :
Amedeo Modigliani, Christina, vers 1916, coll. privée. En agrandissement, Amedeo Modigliani, Cyprès et maison à Cannes, 1919, Philadelphie, Fondation Barnes.« Tout en lui est secret, intériorité, force retenue [...] Peindre, pour lui, n’est pas un acte complémentaire à la vie. C’est au contraire, l’acte de vie par excellence : sans l’art, ce possédé n’est qu’un ivrogne, un malade. Il y a, pour nous, un contraste pénible entre la vie de Modigliani et sa peinture : on ne saurait imaginer vie plus noire, plus tragique, dans ce Paris sordide de la fin de la Belle Epoque, à la veille de la guerre. Mais on ne peut imaginer peinture plus exaltante, pleine de beauté, de lumière et de vie. Et plus la vie de Modigliani devient un cauchemar, misère, souffrances et crises éthyliques, plus son œuvre s’éclaire, s’illumine, s’allège, prend la couleur de l’eau, des nuages des arbres que Modigliani ne voit plus.
Cette œuvre est proche du rêve, en vérité. Le rêve d’une autre vie, le rêve d’un visage parfait, d’un corps vierge et merveilleux, d’un regard ouvert, chargé d’extase et de bonheur »
(extrait de Pascal Dethurens, Ecrire la peinture - de Diderot à Sollers).

Des Modigliani au fond de l'eau ?

En 1913, Modigliani, malade, retourne se reposer dans sa ville natale de Livourne.

Amedeo Modigliani, Autoportrait, Sao Paulo, Musée d'Art contemporain. En agrandissement,  Man Ray, photographie du masque mortuaire d'Amedeo Modigliani, 1929, Paris, Centre Pompidou.Il y sculpte alors quelques têtes de pierre qu'il s'empresse de présenter aux artistes locaux. Mais l'accueil n'est guère à la hauteur de ses espérances et, furieux, il décide de suivre les conseils de ses collègues : jeter les œuvres dans le canal.

Rumeur ou réalité ? En 1984, 100 ans après la naissance de l'enfant du pays, le musée d'art moderne de la ville décide de lui rendre hommage et commence par vérifier si cette histoire n'est pas une simple légende. Des recherches sont donc effectuées et, après avoir remonté quelques bicyclettes, on voit enfin apparaître trois sculptures.

Les experts se congratulent, on appelle en urgence la fille de l'artiste, Jeanne, pour qu'elle vienne authentifier les précieuses créations. Mais celle-ci meurt pendant le voyage et quelques jours plus tard, trois étudiants avouent la supercherie : ils avaient eux-mêmes créé les œuvres avec l'aide d'un peintre, à grands coups de perceuse !

Photographie des fausses têtes de Livourne.

Bibliographie

Christian Parisot, Amadeo Modigliani, ACR éditions, 1996,
« Modigliani. La fièvre et l'harmonie », Le Figaro hors-série, 2016.


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• 7 janvier 1887 : Chagall, l'enfant juif de Vitebsk
Publié ou mis à jour le : 2021-05-10 10:24:32

 
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