A-t-on vu plus bel exemple de « peintre maudit » ? Tuberculeux, alcoolique, pauvre mais génial, Modigliani est mort à 35 ans sans savoir que sa peinture allait être adorée par le grand public. Son style tout en douceur immédiatement reconnaissable ne reflète guère le destin tortueux de ce mauvais garçon qui se fit une place à part, comme nous allons le voir, dans la bohème parisienne des années 20.
Tu seras peintre, mon fils !
Eugenia n'en finit plus d'admirer son petit Amedeo, ce quatrième enfant que lui a donné son mari Flaminio Modigliani.
Né le 12 juillet 1884, le bambin est son rayon de soleil alors même que la crise frappe de plein fouet cette famille de la petite bourgeoisie juive de Livourne.
Mais Eugenia est convaincue que son fils sera artiste, et le laisse à 16 ans abandonner ses études pour entrer dans un atelier de peintre.
Puis direction Paris ! C'est là que se joue l'avenir de la peinture, c'est là qu'il doit se faire une place, aux côtés des expatriés Picasso, Foujita ou Chagall.
À Montmartre, il partage leur vie de bohème, faite de rêves et de misère.
À coup de burin
Sa peinture ne rencontrant guère de succès, Modigliani décide de se lancer dans la sculpture, se nourrissant des conseils de Constantin Brancusi.
Mais ses œuvres, si elles commencent à être remarquées par la critique, ne lui apportent pas un sou.
Sa situation ne cesse de se détériorer au rythme de ses rencontres avec l'absinthe, le haschich et les amours fugaces.
Le début de la Grande Guerre qui vide les rues de Paris ne fait qu'aggraver encore son mal-être.
Réformé parce que trop fragile, Modigliani décide d'abandonner la sculpture, décidément invendable. C'est un retour à la case départ.
Dans ces heures sombres, le salut s'appelle Paul Guillaume, un grand collectionneur d'art africain.
Modigliani se remet au travail, délaissant quelque peu les portraits pour de grands nus féminins d'une belle sensualité.
Trop sensuels ? Ce 3 décembre 1917, le vernissage d'une de ses expositions ne va durer que trois heures, le temps à la préfecture de police d'ordonner la fermeture de la galerie pour outrage à la pudeur et d'emmener sa propriétaire au poste.
Ce qu'on lui reproche ? De montrer au public des nus... pourvus d'une pilosité bien visible !
Pour l'amour de Jeanne
Pour Modigliani, l'affaire n'est qu'une parenthèse face au bouleversement qu'a provoqué l'arrivée dans sa vie de Jeanne Hébuterne.
Avec la pâle et discrète « Noix de coco » de 19 ans va naître une passion que la santé, de plus en plus déficiente, de « Modi », ne fait que consolider.
Souffrant de tuberculose déclarée, l'artiste part rejoindre le soleil de la Côte d'Azur où vient au monde en 1919 sa fille, la petite Jeanne.
Revenu à Paris pour partager le succès d'une exposition organisée en Angleterre, « Modi » meurt le 24 janvier 1920 d'une méningite tuberculeuse, à 35 ans.
En état de choc, Jeanne, enceinte de 8 mois, se jette au milieu de la nuit par la fenêtre du cinquième étage de la maison de ses parents. Ceux-ci attendront 10 ans avant d'accepter que les corps des deux amants soient réunis au cimetière du Père-Lachaise.
« Son dessin était une conversation silencieuse » a dit Jean Cocteau pour expliquer le charme de ces œuvres identifiables au premier coup d'oeil.
Faut-il chercher du côté de l'influence des arts khmers dont on retrouve dans les sculptures du maître le goût pour les chignons et l'allongement des yeux et des oreilles ? Ou est-ce dû à la stylisation des traits, caractéristique des statues d'Égypte ou des Cyclades qu'il observe dans les musées ?
Visages tout en hauteur, petite bouche, long nez fin et surtout yeux en amande, souvent sans pupille : le lien avec les masques africains que les artistes parisiens découvraient à cette époque est également évident, mais Modigliani va plus loin en créant des regards à la fois lointains et perçants.
« Les personnages de Cézanne, tout comme les plus belles statues de l'Antiquité, ne regardent pas. Les miens, au contraire, regardent. Ils voient même si j’ai choisi de ne pas dessiner les pupilles ; mais, comme les personnages de Cézanne, ils ne veulent pas exprimer autre chose qu’une muette acceptation de la vie » (Lettre à Chaïm Soutine).
Tels des icônes, ses personnages immobiles sont installés dans des décors impersonnels que n'éclaire aucune lumière naturelle. Ils en tirent une présence qui vient déranger le spectateur tout en respectant la personnalité des modèles, reconnaissables malgré les déformations. Intemporels, ces visages à la profonde mélancolie n'en finissent pas de dialoguer avec chacun d'entre nous.
Des Modigliani au fond de l'eau ?
En 1913, Modigliani aurait jeté dans le canal de Livourne des sculptures que les artistes de sa ville natale avaient dédaignées.
Rumeur ou réalité ? Des recherches sont donc effectuées en 1984 et, après avoir remonté quelques bicyclettes, on voit enfin apparaître trois sculptures.
Les experts se congratulent, on appelle en urgence la fille de l'artiste, Jeanne, pour qu'elle vienne authentifier les précieuses créations.
Mais celle-ci meurt pendant le voyage et quelques jours plus tard, trois étudiants avouent la supercherie : ils avaient eux-mêmes créé les œuvres avec l'aide d'un peintre, à grands coups de perceuse !





Modigliani (1884-1920)








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