Un tableau, une époque

« Il Quarto Stato », icône de la classe ouvrière

Emblématique des luttes sociales violentes en Italie au tournant du XXème siècle, ce tableau saisit par sa puissance d’expression. Hommes, femmes et enfants étroitement soudés avancent d’une allure fière et décidée.

Cette cinquantaine de personnages surgis de l’obscurité violacée de l’arrière-fond avancent unis et étonnamment pacifiques vers la clarté d’un avenir de justice sociale.

Ébloui par le symbolisme de l’œuvre, Bernardo Bertolucci l’a utilisé comme introduction et comme affiche à son film 1900.

Michelle Fayet

Il Quarto Stato (détail), 1901, Giuseppe Pellizza da Volpedo, museo del Novecento, Milan

Un tableau iconique mûri par une décennie de luttes sociales

Ce très grand tableau (5,45 m sur 2,93 m) de Giuseppe Pellizza da Volpedo est aujourd’hui visible dans le beau Museo del Novecento (« Musée du XIXe siècle »), à  Milan, sur la place du Dôme. Son premier titre était « Le chemin des travailleurs ». Mais à l’achèvement du tableau, en 1901, l’artiste l’a rebaptisé « Il Quarto Stato ».

Par ce choix du terme « Quart État » (en français), Pellizza se rallie au concept, évoqué à la veille de la Révolution française par Louis Pierre Dufourny de Villiers, de la nécessaire création d’un « quatrième ordre » apte à représenter la population la plus pauvre aux états généraux, à côté du clergé, de la noblesse et du tiers état (essentiellement la bourgeoisie). L’idée sera reprise plus tard par Jean Jaurès dans ses écrits.

Le « quart état », qui fait ici une apparition triomphale, est censé représenter les pauvres, les ouvriers, les paysans, les artisans, les indigents, alors que la bourgeoisie a été la grande bénéficiaire des conquêtes de la Révolution.

Cette foule de prolétaires en vêtements du dimanche, en rangs serrés selon une formation en V à l’image des oiseaux migrateurs, exprime l’espoir d’une victoire prochaine de la classe ouvrière. Elle force le respect par sa dignité, sans cris ni poings levés, véritable force tranquille en mouvement, tous âges confondus. L’absence de signes d’appartenance à un métier, les expressions peu différenciées des visages forgent une scène où chaque travailleur peut se reconnaître.

Le peintre, lecteur de Jaurès, affiche là clairement son camp. « Le Quart État est un tableau social qui représente le fait le plus saillant de notre époque, l’avancée inéluctable de travailleurs », écrit-il.

Il a mûri son tableau sur dix ans, avec plusieurs études préliminaires et des modèles au plus près de la vie, recrutés à Volpedo, sa ville natale du Piémont. Les teintes dominantes du tableau rappellent le sépia photographique : ocre-rose, marron, rougeâtre, vert de gris. Par leur uniformité, elles annoncent l’ère des masses, celles des foules militantes comme celles des tranchées, en rupture avec l’individualisme coloré et chatoyant des peintres impressionnistes et fauvistes.

Guiseppe Pellizza en recherche picturale et politique

Giuseppe Pellizza da Volpedo, autoportrait (Volpedo, 28 juillet 1868 ; 14 juin 1907)Il Quarto Stato est la création la plus célèbre de Giuseppe Pellizza (1868-1907) mais au cours d’une carrière brève mais intense, l’artiste, à la recherche constante de l’authenticité, a pu déployer son talent dans trois directions : tableaux politiques, portraits de proches et tableaux champêtres.

Né à Volpedo, petite ville du Piémont italien, Giuseppe est le seul fils d’un petit propriétaire terrien très engagé politiquement à gauche. Très jeune, il est attiré par le dessin et la peinture et part se former à l’âge de quinze ans à Milan puis dans des lieux différents qui le mèneront à San Remo, Rome, Bergame, Gênes, avec une incursion à Paris pour l’exposition universelle de 1889. Perfectionniste, il cherche constamment à s’améliorer et à se cultiver...

Au cours de ses années d’apprentissage, il se lie d’amitié avec de nombreux condisciples et professeurs, sa nombreuse correspondance en est la preuve.  Il expose dans plusieurs biennales avec un certain succès. Son tableau « Mammine » obtient ainsi une médaille d’or.

Portrait de Teresa Bidone, 17 ans, future épouse du peintre Giuseppe Pelizza (1891)Toujours soucieux de progresser dans son art et dans ses idées, il se nourrit de ses nombreux échanges mais ressent le besoin de se recentrer sur lui-même, à la campagne, vers l’année 1893.

Cette date pivot voit à la fois son mariage avec Teresa Bidone, jeune paysanne de sa région, et l’affirmation de sa volonté de donner à sa peinture, jusque-là plutôt bucolique, un tour plus politique.

L’obsession de la restitution du vrai (« vérisme ») domine son œuvre dans la première partie de sa carrière, avant qu'il ne se laisse influencer par la peinture pointilliste et le divisionnisme de Paul Signac au tournant du XXe siècle.

Pellizza veut se consacrer à partir des années 1890 à « L’art pour l’humanité » en faisant fusionner ses connaissances picturales et ses idées politiques dans des œuvres marquées par le réalisme social.

C’est au cours de cette décennie de recherches qu’il mature son œuvre la plus célèbre, Il Quarto Stato, par une succession de tableaux militants (les Ambassadeurs de la faim, Fiumana la Grève…).

Fiumana, 1895, ébauche du Quarto Stato (Giuseppe Pellizza da Volpedo)Ces ébauches annoncent déjà le grand tableau qui sera présenté en 1902 à la quadriennale de Turin. Mais Il Quarto Stato ne remporte pas le succès escompté car ressenti par beaucoup comme dangereux pour l’ordre social.

L’artiste en revient alors à des peintures de paysages (Matin de mai, 1903, Le pré de Pissone, 1904, etc.) plus conventionnelles.

Malgré la réputation internationale que lui valent ces paysages, il se replie sur lui-même et sur sa famille, son épouse demeurant son point d’équilibre.

Mais quand Teresa meurt à la suite de sa troisième grossesse, en 1907, Giuseppe Pellizza entre alors dans une profonde dépression et se pend au petit matin dans son atelier, à Volpedo, le 14 juin 1907. Il n’avait que trente-huit ans.

Les ambassadeurs de la faim (1891-1895, Giuseppe Pellizza da Volpedo)

Une Italie en crise politique et sociale

En cette fin du XIXème siècle, la France et l’Italie vivent parallèlement des crises sociales et politiques : assassinats en France du président Sadi Carnot en 1894 et en Italie du roi Umberto Ier en 1900, scandale de Panama et affaire Dreyfus pour la France, scandale de la Banca di Roma pour l’Italie. Agitations sociales, montée de l’anarchisme et répressions sanglantes sont le lot de cette dernière décennie, mouvements exacerbés en Italie par la pauvreté et la faim.

Autrefois émiettée en territoires autonomes, l’Italie a pourtant réussi à faire son unité (Risorgimento), en 1861, sous l’impulsion de Garibaldi et de Cavour autour du roi de Piémont-Sardaigne, Victor-Emmanuel II. Les espoirs d’unité nationale avaient commencé à mûrir sous l’occupation napoléonienne puis sous l’influence du romantisme.

Recouvrer la grandeur de l’Italie romaine, telle était l’idée fondatrice. Or, la chute concomitante du système quasi-féodal des latifundia (grandes propriétés agricoles) a entraîné une récession économique qui a contraint les plus pauvres à émigrer en masse vers les pays du nord de l’Europe et l’Amérique.

Filippo Turati (Canzo, Lombardie, 26 novembre 1857 ; Paris, 29 mars 1932), avocat, fondateur du Parti socialiste italien en 1895En réaction, l’arrière-fond politique du Quarto Stato est porteur de l’espérance de faire vivre les nouvelles idées sociales liées à tous ces bouleversements. Sensible à ces idéaux, Pellizza est proche du socialisme de Filippo Turati, fondateur en 1889 de la ligue socialiste milanaise, suivie par la création en 1895 du Parti socialiste italien.

Malgré cette structuration des nouvelles idées sociales, le conservatisme rigide du roi Umberto Ier renforce les oppositions et atteint son paroxysme sanglant en 1898 à Milan. À la botte du pouvoir, la magistrature est muselée mais certains magistrats libéraux vont faire de la résistance législative et créer un terrain favorable aux futures réformes du début du XXème siècle. Le tableau est exposé dans ce contexte houleux.

Giuseppe Pellizza écrit dans son journal : « Même l’art ne doit pas être étranger à la question sociale ».

Il Quarto Stato dans tous ses états

Novecento, film de Bernardo Bertolucci (1976)Acquis par le musée de Milan, Il Quarto Stato est longtemps resté dans les réserves durant la période fasciste pour réapparaître dans les années cinquante avant de devenir la vedette de nombreuse exposions et travaux de recherche.  Il a très vite illustré les manifestations ou publications sociales.

En 1976, le film « Novecento » de Bernardo Bertolucci décrit, en plus de cinq heures, l’histoire sociale mouvementée de l’Italie. Ce film très esthétique et pictural, accompagné par la musique d’Ennio Morricone, ne pouvait débuter que par le Quatro Stato devenu manifeste des luttes sociales italiennes.

La caméra dynamise véritablement la toile de Pellizza en partant du visage du guide central pour effectuer un zoom arrière révélant, par élargissement progressif du champ, une foule d’hommes, de femmes et d’enfants qui se mettent en mouvement…

ll Quarto Stato dei ricchi di Dolce&Gabbana (2019)Le spectateur prend ainsi conscience, dès le début, de la vitalité de cet univers de travailleurs.

Cette œuvre de Pellizza a tant marqué l’imaginaire collectif qu’elle a fait, et fait encore, l’objet de nombreuses réinterprétations dans de nombreux pays du monde, spectacles en tous genres, objets publicitaires, tableaux revisités, en l’occurrence, celui du Chinois Liu Xiaodong en 1963 ou de l’Argentin Hernan Chavar en 1979.

Plus récemment, la maison de couture Dolce&Gabbana a créé la polémique avec le défilé d’un Quatro Stato des riches !

Ainsi le tableau continue-t-il de nous interpeler et de faire parler de lui depuis plus d’un siècle, prouvant par là qu’il n’a jamais pris la poussière.

Things aren’t as bad as they could be (Liu Xiao Dong, 2017) ; agrandissement : Il Quinto Stato (Hernan Chavar, 2018, Argentine)

Décryptage

Des recherches d’archives, réalisées pour identifier certains des protagonistes, ont permis de constater que se côtoient dans cette scène de véritables journaliers et artisans.

Le cortège avance inexorablement dans le calme, visages fermés ou soucieux mais dénués d’agressivité, « grande famille des fils du travail » comme l’a qualifié le peintre. Les travailleurs sont dignes, habillés comme pour être immortalisés. Pellizza possédait lui-même un des premiers appareils photographiques et, sous cette influence, a peut-être imaginé une photo improbable à l’époque : celle d’un groupe en mouvement.

Il Quarto Stato (détail)Trois personnages au premier plan apparaissent relativement décontractés, vestes sur l’épaule et gilet du dimanche, visages sérieux mais en rien hostiles pour les deux hommes, sûrs de leurs droits Le troisième personnage principal est une femme au visage soucieux, pieds nus, le bras gauche ouvert, qui s’adresse à l’homme central, son bébé d’environ six mois, entièrement nu, tenu fermement de son bras droit, et tourné vers l’avant comme un symbole de pureté et de renaissance. Elle a été identifiée comme étant Teresa Bidone, la femme du peintre, en quelque sorte, là, présentée en muse du travailleur. La plupart des participants, comme sur une photo de famille, ont pu être nominativement identifiés comme ont pu l’être également certains de leurs descendants. Ce tableau peut donc se targuer d’avoir un arbre généalogique !

Les autres personnages à la gestuelle très naturelle sont en majorité des hommes de tous les âges, la plupart barbus, aux visages fermés, mais trois autres femmes sont également présentes :  à gauche (identifiée comme la sœur de Teresa), dans le fond (portant un autre bébé) et à droite de profil. Près d’elle, un enfant en bas âge regarde avec confiance son père attentif qui le tient par la main. Un autre enfant semble porté sur les épaules dans le fond.  Les visages ne présentent pas de caractères marqués comme s’ils devaient représenter des visages types de travailleurs, mais la référence au rôle de la famille est évidente.  Les femmes sont pieds nus. Le personnage principal comme une autre femme sont nue tête, suggérant leur origine modeste. Les hommes, a contrario, portent tous un couvre-chef, chapeaux à larges bords ou bérets pour les plus jeunes, démontrant par-là qu’ils ne sont soumis à personne car se découvrir est signe d’allégeance. Certains semblent échanger entre eux pour partager leurs idées, regardent leur voisin… D’autres encore se protègent les yeux de la lumière, soucieux de mieux voir l’horizon. Leur gestuelle est calme et pacifique, un jeune homme au fond à droite désigne à son compagnon d’un doigt confiant leur guide au premier plan. Si chacun est libre de ses gestes, ce flux de travailleurs accompagnés de leurs familles est cependant présenté ici comme conduit sur le chemin par le personnage central. Le fait que certains soient suggérés dans le lointain et tronqués sur les côtés du tableau sous-entend également que leur nombre est incalculable.

L’absence de signes d’appartenance professionnelle ou politique rend encore plus puissant ce tableau : l’important n’est pas l’individu mais le groupe, tous métiers confondus. Ici, pas d’outils ou de drapeaux. On ne doit pas s’attacher à des détails secondaires, seuls l’ensemble et le mouvement comptent. Or, les recherches effectuées sur leur identité ont démontré que les modèles avaient des métiers bien identifiés (charpentier, agriculteur, maréchal ferrant…). Détail pratique : certains étaient payés trois lires la journée de pose.

L’espace vide en premier plan crée une distanciation pour l’observateur et suggère que les travailleurs avancent inexorablement. Surgis du crépuscule, ils marchent tous vers la lumière, les ombres révélant qu’il s’agit du soleil, comme le prouvent également les reflets sur le mur de gauche.

La ville de Volpedo semble être le lieu où se déroule cette scène. Certains identifient la place Malaspina de cette ville du Piémont car le premier tableau préparatoire au Quarto Stato a été conçu lors d’une manifestation ouvrière (Les ambassadeurs de la faim 1891), tenue en ce lieu, dont a été témoin Pellizza. Ce serait en effet logique que Giuseppe Pellizza, qui signe affectivement « da Volpedo », ait choisi cet endroit pour cadre faisant presque office de journaliste par ses tableaux à coloration politique.

Publié ou mis à jour le : 2022-11-05 18:56:21

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