17 décembre 2017 - Weinstein : un choc « mondial », dites-vous ? - Herodote.net

17 décembre 2017

Weinstein : un choc « mondial », dites-vous ?

La révélation des viols commis par un potentat d'Hollywood (*) a suscité un déferlement de réactions dans l'opinion publique occidentale, tant dans la presse que sur les réseaux sociaux.

Faut-il y voir un « choc mondial » ? Loin de là. Le sort des femmes intéresse en tout et pour tout moins de 15% de la population mondiale. C'est ce qui ressort de l'analyse des médias...

Affaire Weinstein et violences sexuelles (Le Monde, 26 novembre 2017)Sitôt l'affaire Harvey Weinstein connue, les journalistes et les élus, emportés par leur émotion, ont rivalisé de superlatifs. 

Ainsi Le Monde évoquait-il le 26 novembre 2017 « L'onde de choc mondiale » contre les pressions subies par les femmes dans le cadre professionnel et leur harcèlement dans l'espace public (ci-contre) !

Pourtant, il suffit d'ouvrir ledit journal pour se rendre compte du caractère très local de cette « onde de choc » : on apprend qu'aux États-Unis, les campagnes #metoo ont entraîné« une cascade de révélations dans le monde du spectacle, des médias et de la politique » ; en Suède, on évoque un virage « historique » !

Mais en Europe, le quotidien concède que, de Londres à Moscou, les révélations de harcèlement sexuel n'ont pas touché tous les pays européens avec la même intensité : tandis que l'Angleterre, l'Allemagne, l'Italie et l'Espagne se sont émues, tout comme la France, on n'a observé en Russie « aucun examen de conscience ». L'Amérique latine semble secouée par différentes affaires de viols de même que la Corée du Sud.

Point final. Dans le monde arabe, « seuls le Liban, la Tunisie et le Maroc ont réagi à l'affaire Weinstein » constate Le Monde, tandis que règne l'« omerta à Bollywood » (Inde). Rien sur la Chine, l'Afrique noire, le Japon, l'Insulinde etc. Autant dire que, par son approche eurocentrée, ledit journal mérite moins que jamais son titre...

Si l'on fait le total des régions atteintes par « l'onde de choc mondiale » de l'affaire Weinstein, elles rassemblent en tout et pour tout moins de 15% de la population mondiale (environ un milliard de personnes sur 7,5) : l'Europe occidentale, l'Amérique du Nord et une partie de l'Amérique latine, peut-être aussi l'Australie. Partout ailleurs, nos débats sur le harcèlement sexuel suscitent au mieux l'indifférence, au pire un sourire en coin.

Ne nous attardons pas sur l'Amérique hispanique à laquelle nous devons le mot machisme... En Chine (1,3 milliards d'habitants), le pouvoir va de pair avec le sexe et périodiquement, la presse évoque des scandales liés à des concubines encombrantes. Le statut très bas de la femme transparaît dans le ratio exceptionnellement élevé de 120 garçons pour 100 filles à la naissance (ratio naturel : 105), dû à la pratique massive des avortements sélectifs. Un record mondial concurrencé seulement par l'Inde du nord.

Les femmes du bus 678 (Mohamed Diab, 2011)Le sous-continent indien (1,6 milliards d'habitants) se singularise par la pratique très majoritaire des mariages arrangés, les unions étant conclues par les parentés dès la naissance des intéressés. On ne compte pas les affaires de viols ni d'épouses tuées ou acculées au suicide du fait de l'impossibilité de leur famille de payer leur dot !

Le monde islamique est très divers. Si l'Iran, le Liban (forte minorité chrétienne), la Tunisie et même le Maroc tendent à se rapprocher des préceptes occidentaux, le reste de l'oumma (ensemble des musulmans) s'en éloigne depuis les années 1980 : voile intégral, claustration des filles, mariages arrangés et endogames, polygamie. Le film Les femmes du bus 678 (Mohamed Diab, 2011) montre le triste quotidien du harcèlement au Caire (note). L'excision ne recule pas en Égypte pas plus qu'en Afrique orientale. En Afrique subsaharienne enfin, les violences faites aux filles et aux femmes atteignent leur paroxysme sans qu'il soit besoin d'épiloguer.

Le « paradoxe de Tocqueville »

Il est parfaitement méritoire de lutter contre le harcèlement des femmes dans nos sociétés occidentales de tradition chrétienne et démocratique. C'est la poursuite et peut-être la fin d'un processus d'émancipation qui a débuté il y a mille ans et s'est poursuivi jusqu'à nos jours avec des reculs à la Renaissance et au XIXe siècle.

Mais il est excessif et donc ridicule de présenter cette lutte comme l'alpha et l'oméga de la libération des femmes alors que, dans le reste du monde, des femmes en nombre bien plus élevé sont victimes de violences cent ou mille fois plus graves.

Comment nous expliquer l'abîme qui sépare nos émotions de la réalité ?

L'historien Alexis de Tocqueville nous éclaire par un singulier paradoxe : analysant La démocratie en Amérique (1835) et L'Ancien Régime et la Révolution (1856), il montre que les droits féodaux sont devenus en 1789 d'autant plus insupportables aux Français qu'ils avaient déjà pour l'essentiel disparus ! Le servage ayant disparu cinq siècles plus tôt, les paysans du royaume ont ensuite, génération après génération, grignoté les droits résiduels des seigneurs et goûté à une liberté de plus en plus étendue. C'est ainsi qu'à l'Assemblée nationale, le 4 août 1789, le vicomte de Noailles a pu proposer l'abolition des « restes odieux de la féodalité » (même aux yeux des contemporains, il ne s'agissait que de restes).

À la même époque, en Hongrie ou encore en Russie, où le servage a été renforcé et généralisé au XVIIIe siècle, personne ne songeait sérieusement à l'abolir parce qu'il faisait partie de l'ordre social et de la nature des choses !...

Ainsi en va-t-il aujourd'hui du statut des femmes. Dans la sphère occidentale, qui ne représente plus guère que 15% de l'humanité (contre 33% il y a un siècle), ce statut a été déjà à ce point amélioré que toutes les violences résiduelles nous deviennent intolérables (et c'est tant mieux).

Mais le processus d'émancipation que nous avons engagé il y a mille ans ne l'est pas encore dans une bonne partie de la planète. Dans cette partie-là, le mépris et l'infériorité de la gent féminine sont inscrites dans l'ordre social et la nature des choses. Avec notre démographie déclinante, ne croyons pas que nous convertirons de sitôt l'humanité à nos « valeurs » si peu universelles. Tenons-nous heureux de préserver celles-ci envers et contre tout.

Joseph Savès
Publié ou mis à jour le : 2018-11-27 10:50:14

 
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