18 mai 2025. Le grand historien Jean Tulard ne manque pas d’affirmer qu’il se publie dans le monde pratiquement un livre par jour consacré à l’Empereur, depuis sa mort, il y deux siècles. Ce n’est pas fini...
L’homme au bicorne continue plus que jamais d’inspirer historiens, polémistes, romanciers, cinéastes, artistes et musiciens, tant pour l’encenser que pour le maudire… « Il n’est jamais paru entre 2021 et 2023 autant de livres sur Napoléon qui continue de fasciner. On n’en finit jamais avec lui, » note l’historien.
Jean Tulard, de l’Institut, a déjà consacré plus d’une centaine d’ouvrages à Napoléon et à son temps. Avec ce nouveau titre : Napoléon, vérités et légendes (Perrin, mars 2025, 282 pages, 14€), il fait œuvre utile et même nécessaire. Dans le style élégant et léger qu’on lui connaît, l’historien démonte soigneusement les préjugés et les racontars qui entourent la vie et les réalisations de l'Empereur.
De sa conception à sa postérité, il n’examine pas moins de trente controverses, incongrues (Napoléon est-il le fils de son père ? Était-il misogyne ? A-t-il été empoisonné à Sainte-Hélène ? L’Empire a-t-il inventé la gastronomie ? ) ou plus profondes (Fut-il un fauteur de guerre ? Est-il l’ancêtre des dictateurs du XXe siècle ?). Si certaines interrogations sont très anciennes (L’expédition d’Égypte : une folie ?), d’autres n’ont pas émergé avant le XXIe siècle (Napoléon fut-il esclavagiste ?).
Maître ès propagande
De son vivant même, Napoléon a alimenté sa légende par ses entreprises de propagande. Nanti d’un prénom inusité, il s’est inventé un saint patron et fixé sa fête opportunément au jour le plus sacré de l’Histoire de France, le 15 août, qui célèbre l’Assomption de la Vierge, protectrice de la nation.
Il a mobilisé les plus grands artistes de son temps pour mettre en images son règne sans grand souci de l’exactitude. Il n’est que de songer au porte drapeau du pont d’Arcole (1796), au calme cavalier franchissant le Grand-Saint-Bernard (1800) ou au général thaumaturge qui touche les plaies des pestiférés de Jaffa (1799).
Bonaparte lui-même, qui a un réel talent de plume, en use dans ses bulletins militaires. Jeune homme à peine trentenaire, il fait imprimer à l’adresse de ses concitoyens des formules comme celle-ci : « Bonaparte vole comme l’éclair et frappe comme la foudre. Il est partout et il voit tout. Il sait qu’il est des hommes dont le pouvoir n’a d’autres bornes que leur volonté, quand la vertu des plus sublimes vertus seconde un vaste génie. »
Mais le summum de la propagande napoléonienne demeure le Mémorial de Sainte-Hélène, né du talent conjugué de Napoléon et de son compagnon d’exil Las Cases, ainsi que le rappelle Jean Tulard. Sa publication, deux ans après la mort du proscrit, bénéficie d’un grand retentissement et elle fait aussitôt oublier la vague de pamphlets anti-bonapartistes survenue dès après l’abdication de Fontainebleau et visant à restaurer la légitimité des Bourbons. Dans la foulée se multiplient les mémoires des héros d’Austerlitz comme de la campagne de Russie cependant qu’exultent les jeunes poètes romantiques. Sans le Mémorial, nous souviendrions-nous encore de Napoléon ?...
Le règne de Louis-Philippe fournit un nouveau terreau à la Légende. Dans une France qui « s’ennuie », quoi de mieux qu’un tel récit pour élever les bourgeois au-dessus de leur médiocrité ! C’est l’inauguration de l’Arc de Triomphe (1836) puis du musée de Versailles dédié « À toutes les Gloires de la France » (1837), enfin le « Retour des Cendres » (1840).

Une hostilité sans bornes, à la mesure du personnage
Dès les débuts du Consulat, le plus illustre romancier de l’époque révolutionnaire, François-René de Chateaubriand, a mis sa plume au service de l’astre montant avec son grand œuvre, Le Génie du christianisme (1802). Bientôt heurté par l’assassinat du duc d’Enghien, il va s’en éloigner et devenir son plus virulent opposant.
Deux siècles après, aucun polémiste n’a encore surpassé Chateaubriand dans la malveillance à l’égard de Napoléon, tant dans son pamphlet De Buonaparte et des Bourbons (1814) que dans ses Mémoires d’Outre-Tombe (1849), contestant jusqu’à son génie militaire : « Napoléon fut un grand gagneur de bataille, mais au-delà, le moindre général est plus habile que lui. » Ainsi affirme-t-il que la campagne d’Italie (1796) eut été impossible sans le travail de cartographie réalisé à Paris par les services de Lazare Carnot.
« Certes, la propagande a magnifié les victoires de Napoléon, mais celles-ci sont incontestables et les contemporains, dont les stratèges Jomini et Clausewitz, ont reconnu le génie militaire de Napoléon, note Jean Tulard. Ne récusons donc pas entièrement la légende. » De tous les contemporains de l’Empereur et de tous ses maréchaux, Louis-Nicolas Davout est, de l’avis de l’historien, le seul sans doute qui manifesta un génie militaire comparable.
De ce génie, les Français se souviendront avec nostalgie aux heures sombres qui suivront la défaite de Sedan (1870) face à la Prusse et ses alliés. « À l’École militaire de Paris, Foch et Joffre étudient la stratégie et la tactique du vainqueur d’Austerlitz, » souligne Jean Tulard. Mais dans le même temps, les républicains dénonceront en Napoléon un « condottiere sans foi ni loi » selon la formule d’Hippolyte Taine que rappelle l’historien.
Après la Première Guerre mondiale, la figure de Napoléon se voit concurrencée par celle de Jeanne d’Arc, héroïne nationale nouvellement canonisée. Le journaliste-historien Jacques Bainville, éminent représentant de la droite monarchiste, publie en 1931 une brillante biographie consacrée à Napoléon et la conclut par cette litote : « Sauf pour la gloire, sauf pour l’art, il eut probablement mieux valu que Napoléon n’eût pas existé. »

L’empire de la nécessité
Jean Tulard donne une analyse plus nuancée du personnage. Il le replace dans son époque et montre comment il en fut l’instrument. Napoléon lui-même en avait conscience. Ainsi écrivit-il à Sainte-Hélène : l'Empereur a lui-même eu conscience du caractère hasardeux de son destin : « J'avais beau tenir le gouvernail, quelque forte que fût la main, les lames subites et nombreuses l'étaient bien plus encore, et j'avais la sagesse d'y céder plutôt que de sombrer en voulant y résister obstinément. Je n'ai donc jamais été véritablement mon maître ; mais j'ai toujours été gouverné par les circonstances... ». Ainsi le jeune officier d’artillerie fut-il d’abord tenté de combattre pour la liberté de son île, la Corse, avant d’en être chassé.
Plus tard, couvert de gloire à son retour d’Italie, il se laisse convaincre par Talleyrand et le gouvernement du Directoire de prendre la tête d’une expédition en Égypte a priori absurde. Celle-ci aboutit à un échec militaire mais Bonaparte saura néanmoins la retourner à son avantage.
Parmi les reproches que l’on a pu faire à Bonaparte, il y a la cession de la Louisiane aux États-Unis (1803). Jean Tulard montre combien elle s’imposa à lui après la perte de Saint-Domingue (Haïti) et la reprise des hostilités par l’Angleterre. Le Premier Consul ne pouvait pas alors prendre le risque d’ajouter les jeunes États-Unis à ses ennemis.
Dans l’un des passages les plus passionnants de Napoléon, vérités et légendes, l’historien s’étend sur les rapports entre Napoléon Bonaparte et l’esclavage. Ce sujet a surgi dans le débat public en 2005, au point de dissuader le gouvernement de l’époque de commémorer le bicentenaire d’Austerliz !
Jean Tulard rappelle que le Premier Consul était un enfant des Lumières, grand lecteur de Jean-Jacques Rousseau et de l’abbé Raynal, auteur de l’Histoire des deux Indes (1770) et pourfendeur de l’esclavage et du système colonial. « C’est à l’abbé Raynal que le jeune Bonaparte dédie son : « Quelles vérités et quels sentiments importe-t-il le plus d’inculquer aux hommes pour leur bonheur ? », note-t-il. « À la lumière de ses lectures et de ses écrits, Bonaparte apparaît en 1799 plutôt hostile à l’esclavage, comme son maître Raynal. »
Mais voilà qu’après la première abolition de l’esclavage par le décret de la Convention du 16 Pluviôse An II (4 février 1794), la question revient sur le devant de la scène du fait de la paix d’Amiens signée le 27 mars 1802, obligeant les Anglais à restituer à la France la Martinique et Sainte-Lucie, où l’esclavage a été maintenu par les Anglais.
Avec des colonies telles que la Guadeloupe et Saint-Domingue, où l’esclavage a été aboli, et d’autres, telle la Martinique, où il perdure, le Premier Consul se résout à faire passer le décret-loi du 30 Floréal An X (20 mai 1802) qui ne proclame rien moins que le statu quo.
Les choses vont ensuite se dégrader avec l’indépendance de Saint-Domingue et l’intervention du général Richepanse en Guadeloupe où il rétablit l’esclavage de son propre chef.
Autre chef d’accusation visant l’Empereur : « Napoléon saigneur de la Guerre » selon l’intitulé d’un pamphlet de la Restauration. Certes, devenu empereur en 1804, il a enchaîné les guerres jusqu’à Waterloo. Mais « en réalité, la guerre lui a été imposée, sauf en Espagne et, à la rigueur, en Russie en 1812 », note Jean Tulard. Et, aimerions-nous ajouter, à Waterloo, après un retour de l’île d’Elbe malvenu et fatal à la France. La guerre, rappelle l’historien, fut, dans son principe, la continuation des guerres de la Révolution.
Laissons à Napoléon le mot de la fin et rappelons son propos à Sainte-Hélène : « J'avais beau tenir le gouvernail, quelque forte que fût la main, les lames subites et nombreuses l'étaient bien plus encore, et j'avais la sagesse d'y céder plutôt que de sombrer en voulant y résister obstinément. Je n'ai donc jamais été véritablement mon maître ; mais j'ai toujours été gouverné par les circonstances... »













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Bottom (18-05-2025 17:40:26)
Napoléon semble conduit par une ambition démesurée, sans doute "maladive", un narcissisme à la mesure de cette ambition, devenue le modèle "psychologique" de nombre de politiques de part le monde... Lire la suite