Le Havre d'Auguste Perret

Une renaissance sur un champ de ruines

Presque entièrement détruit par les bombardements alliés des 5 et 6 septembre 1944, le centre du Havre a fait l’objet d’une reconstruction faisant table rase des anciennes structures.

Un choix architectural controversé, que l’Unesco a récompensé en 2005 en inscrivant cette partie de la ville au patrimoine mondial de l’humanité.

Jean-Charles Stasi

La cathédrale Notre-Dame (qui s’appelle encore l’église Notre-Dame) a souffert des bombardements de 1944, mais elle est encore debout. L'agrandissement la montre sous les gravats après les bombardements, archives municipales du Havre.

Le Havre, libéré dans le fracas des armes

Alors que Paris est libérée depuis le 25 août 1944 et que les Alliés ont solidement pris pied sur les plages où ils ont débarqué le 6 juin, de l’autre côté de l’estuaire de la Seine, en ce début septembre 1944, les Havrais attendent toujours leur libération après cinq longues années d’occupation. Le 3 septembre, les Alliés proposent la reddition au colonel Eberhard Wildermuth, qui commande la garnison allemande forte de quelque 12 000 hommes. L’offre est rejetée.

Le 1er Corps d’armée britannique, commandé par le général Crocker, encercle alors la ville dans le cadre de l’opération Astonia destinée à s’emparer du Havre après la prise de Cherbourg puis de Dieppe afin de créer une grande tête de pont dans le nord-ouest de l’Europe, prélude à la libération totale du continent.

Le 5 septembre 1944, quelque 350 appareils de la Royal Air Force déversent 1 800 tonnes de bombes explosives et 30 000 bombes incendiaires sur la cité de François Ier. Le lendemain, l’aviation britannique procède en six vagues, larguant un total de 1 500 tonnes de bombes explosives et 12 500 bombes incendiaires. À ces attaques venues du ciel s’ajoutent les obus tirés depuis les bâtiments de la Royal Navy positionnés au large.

Après cette intense préparation d’artillerie, l’assaut proprement dit commence le 10 septembre. Les troupes anglo-canadiennes pénètrent finalement dans le Havre le 12 septembre 1944 en fin de matinée, au prix de moins de 500 morts dans leurs rangs. Mais pour la ville, le bilan est lourd, très lourd : deux mille civils tués, 80 000 sinistrés, 12 000 immeubles à terre. Le centre historique est presque entièrement détruit.

L’Hôtel de Ville en ruine après les bombardements de 1944. Devant les grilles, le médaillon de François Ier, en partie détruit, au milieu des gravats, photographie M. Maillard, archives municipales du Havre. L'agrandissement montre l’Hôtel de Ville, reconstruit en 1958, à l’emplacement exact du précédent, © Erik Levilly - Ville du Havre.

Des bombardements qui font encore débat

Plus de 70 ans après, l’utilité de tels bombardements fait toujours débat. Certes, la reprise du Havre était un enjeu stratégique pour les Alliés et les occupants avaient refusé l’offre de capitulation ; mais la garnison allemande était stationnée sur les hauteurs tandis que l'état-major logeait loin du centre-ville.

Une cité en perpétuelle transformation

Ne croyons pas que le déluge de feu de septembre 1944 a réduit en gravats un habitat figé depuis les origines de la cité fondée par François 1er. À l’instar de Paris, profondément transformé par le baron Haussmann, Le Havre a connu d’importantes modifications au XIXe siècle. Au nom de la modernité, les fortifications sont rasées à partir de 1852.

Deux voiliers sortant du Havre avant 1861 (année de la destruction de la tour François Ier), photographie de J-V Warnod. À gauche, la tour François Ier ; à droite, la jetée sud, bibliothèque municipale du Havre.Entre 1855 et 1859 on construit un nouvel Hôtel de Ville, de style néo-Renaissance, au cœur des nouveaux quartiers, sur le boulevard impérial qui relie la gare à la mer. Et en 1861 commence la destruction de la tour François Ier, qui gardait l’entrée du port depuis les origines.

Si Le Havre connaît de tels changements, c’est que cette seconde moitié du XIXe siècle marque le début de son Âge d’or. Premier port importateur de France pour le café et le cacao, il accueille une exposition maritime internationale en 1868 et en 1887.

C’est aussi l’époque où les paquebots de la Compagnie générale transatlantique embarquent des émigrants venus de toute l’Europe pour New-York au rythme de 50 000 par an, et cela jusqu’à la Grande Guerre.

Les Havrais à la plage en 1890.Le Havre est également la principale place de regroupement de marchandises, d’armement et d’affrètement pour l’Argentine et le Brésil. Enfin, n’oublions pas que, jusqu’à ce qu’il soit détrôné par Deauville et Trouville, Le Havre est une station balnéaire très prisée des Parisiens.

Bref, une cité résolument tournée vers la mer, conformément à la volonté de François Ier, mais qui a bien changé depuis l’arrivée des premiers ouvriers au printemps 1517 dans les marais de l’estuaire de la Seine.

Le boulevard François Ier avant et après les bombardements de 1944, archives municipales du Havre.

Un no man’s land spatio-temporel

Les bombes alliées ne vont donc pas seulement détruire des maisons à pan de bois du XVIe siècle, des demeures bourgeoises et des hôtels particuliers des XVIIe et XVIIIe. C’est toute la modernisation de la ville, son adaptation à son expansion démographique et à son essor économique qu’elles effacent brutalement de la réalité, la plongeant en quelques jours dans un no mans’ land spatio-temporel dont on a du mal à prendre la mesure.

C’est pourquoi, dès les jours suivants, ces quelque 150 hectares dévastés vont être abondamment photographiés, comme s’il était nécessaire de figer sur la pellicule cet inimaginable paysage humain pour se convaincre qu’il n’est pas une hallucination.

Vue panoramique du Havre dévasté hiver 1944-1945, quartier Saint-Joseph et square Saint-Roch.

Dans ce même esprit, les Havrais cherchent également à sauvegarder ce qui peut l’être des vestiges de leur « ville d’avant », avant que les démolisseurs n’achèvent leur douloureux travail. C’est ainsi que le projet de comblement du bassin du Roy et du bassin du Commerce est abandonné suite à un référendum populaire au début de l’année 1945.

Avec le rasement de la ville historique disparaît également sa mémoire matérielle. Le traumatisme est immense, à la hauteur de la brutalité des bombardements. L’historien, sociologue et géographe havrais André Siegfried (1875-1959) décrit, en préface à un livre publié en 1953, le sentiment que cette réalité lui inspire : « Ce passé tout proche, je le revois dans mes tout premiers souvenirs d’enfant, je le revois surtout dans les récits de mon père qui avait connu la tour François Ier, la vieille Bourses, les arcades du Théâtre ».

L'avenue Foch en pleine reconstruction dans les années 1950, DR.

Perret fait table rase des anciennes structures

Au printemps 1945, le ministère de la Reconstruction et de l’Urbanisme confie à l’architecte belge Auguste Perret l’immense tâche de reconstruire le centre du Havre, ou plutôt, serait-on tenté de dire, de bâtir une ville nouvelle.

Visite d’Auguste Perret (à gauche) au Havre en 1947, archives municipales du Havre.Cet adepte du béton a déjà pu exprimer son style si caractéristique une trentaine d’années plus tôt en réalisant le théâtre des Champs-Elysées, avenue Montaigne, inauguré en avril 1913.

Auguste Perret souhaite faire table rase des anciennes structures. Mais parallèlement à l’édification des immeubles alignés selon une trame orthogonale – comme l’avait fait l’architecte italien Jérôme Bellarmato pour le nouveau quartier Saint-François, quatre siècles plus tôt –, un important travail est effectué pour entretenir la mémoire de la « ville d’avant ».

Les statues jetées à terre par les bombardements sont remises sur socle, d’autres sont sauvées des bâtiments détruits et mises à l’abri dans des musées. Dans ce même souci, des bas-reliefs représentant les « gloires du Havre » viennent orner les immeubles de la nouvelle avenue Foch, emblématique du style Perret et de l’aspect inédit qu’est en train de prendre le centre-ville.

Panorama du Havre de Perret, vue depuis le nord.

L’église Saint-Joseph, chef d’œuvre d’Auguste Perret

Autre symbole de cet urbanisme d’après-guerre : l’église Saint-Joseph, le premier bâtiment que l’on voit en arrivant par la mer avec sa tour-lanterne à section octogonale qui culmine à près de 110 mètres du sol.

Église Saint-Joseph, édifice emblématique de la reconstruction du Havre, construite entre 1951 et 1956 par les architectes Auguste Perret et Raymond Audigier,  © OTAH.Érigée à partir de 1951 en hommage aux victimes des bombardements de septembre 1944, cette église à la silhouette très originale frappe par le contraste saisissant entre l’austérité et la sobriété de l’extérieur et l’extraordinaire luminosité qui règne à l’intérieur grâce aux près de 13 000 verres colorés qui quadrillent les parois de la tour-lanterne.

Mort en 1954, Auguste Perret ne verra jamais sa grande œuvre achevée. Ses collaborateurs, Raymond Audigier, Georges Brochard et Jacques Poirrier, poursuivront les travaux d’après les plans du maître jusqu’à leur achèvement au début de 1957.

Le gigantesque chantier lancé par l’Atelier Perret en 1945 ne saurait se réduire à ces façades anguleuses reproduites quasiment à l’identique dans des rues et des avenues tracées au cordeau.

Il se traduit aussi par l’accès au confort pour des dizaines de milliers de Havrais dont les logements avaient été soufflés par les bombes. L’appartement témoin ouvert à la visite témoigne du souci d’améliorer le quotidien d’une population ayant souffert des bombardements puis des années de l’immédiat après-guerre.

Le France à New York, DR.

Le France, symbole de la renaissance maritime du Havre

La reconstruction du centre-ville du Havre s’achève au milieu des années 1960, durant ces Trente Glorieuses qui auront vu la France se relever de ses ruines et retrouver sa prospérité. La ville fondée par François Ier bénéficie de cet élan avec l’annexion de communes périphériques comme Bléville, Sanvic et Rouelles et la relance de son activité maritime.

Le symbole de cette renaissance est sans conteste le paquebot France qui, de 1962 à 1974, va assurer des traversées transatlantiques pour le compte de la Compagnie générale transatlantique. La fin de la ligne régulière Le Havre-New-York, qui suit de peu le premier choc pétrolier, marque le début d’une période de déclin qui va voir le tissu industriel de la ville se détricoter au fil des ans.

Depuis, Le Havre s’est engagé dans un processus de reconversion essentiellement tournée vers le secteur tertiaire, comme en témoigne l’ouverture de l’université dans les années 1980. Et cela sans pour autant oublier sa vocation maritime d’origine, avec la relance puis le développement de son activité portuaire dont la dernière étape en date a été la mise en service du « Port 2000 ».

Vue aérienne du centre-ville en 2006, un an après l'inscription du Havre au patrimoine mondial de l’humanité, DR.

Le tourisme, moteur d'activité ?

Le Havre peut s’appuyer aussi sur le tourisme, grâce à l’inscription, en 2005, de son centre-ville, au patrimoine mondial de l’humanité, l’Unesco justifiant son choix audacieux - et controversé - en ces termes :
« Parmi les nombreuses villes reconstruites, Le Havre est exceptionnel pour son unité et son intégrité, associant un reflet du schéma antérieur de la ville et de ses structures historiques encore existantes aux idées nouvelles en matière d’urbanisme et de technologie de construction. Il s’agit d’un exemple remarquable de l’architecture et de l’urbanisme de l’après-guerre, fondé sur l’unité de méthodologie et le recours à la préfabrication, l’utilisation systématique d’une trame modulaire et l’exploitation novatrice du potentiel du béton ».

François Ier voulait une ville résolument moderne et en rupture avec le passé. L’Histoire lui a incontestablement donné raison, mais pas forcément de la façon qu’il avait imaginée…

Publié ou mis à jour le : 2020-05-09 11:38:32

 
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