La France en Afrique

Une poignée d'hommes à la conquête d'un continent

Pour soumettre et occuper son vaste empire d’Afrique subsaharienne, la République française ne mobilisa que très peu de citoyens soldats.

François Oscar de Négrier dans Le Petit Journal en 1889. Agrandissement : François Oscar de Négrier en couverture, Le Petit Journal, 10 mars 1895, Paris, BnF.Le service colonial ne fut imposé qu'à des troupes de métier, aguerries physiquement et moralement, « dont les hommes ont accepté le risque d'aller n'importe où, et particulièrement là où on meurt », selon la proclamation adressée aux légionnaires par le général François de Négrier en 1884.

De la sorte, les expéditions militaires qui fondèrent l’AOF (Afrique occidentale française) et l’AEF (Afrique Équatoriale française) ainsi que Madagascar furent principalement menées par la Légion étrangère et les troupes de marine. Ces corps d’armée étaient alors reconnus pour leur expérience de l’outre-mer, leur rusticité, leur endurance et leur capacité de résistance à un climat ardent. Mais pour épauler ces corps d’élite sur le terrain, la France développa le recrutement des troupes « indigènes » déjà « acclimatées » et donc plus résistantes.

Légion étrangère et tirailleurs indigènes vers 1840, Léon Gallibert, 1843. Agrandissement : Tirailleur soudanais vers 1897-1904.Cette fameuse « Force noire » permit de réduire au minimum le nombre de Français à envoyer outre-mer. Par exemple, la colonne expéditionnaire qui fit la conquête du royaume du Dahomey en 1892 était composée de 2092 soldats dont 930 indigènes. Pour conquérir le Soudan français, entre 1880 et 1894, l’armée française envoya des colonnes de 800 à 1500 hommes composés de Français et de supplétifs (spahis et tirailleurs sénégalais). L'opinion publique se montra de ce fait moins réticente aux expéditions coloniales, voire souvent indifférente.

La colonisation de l’Afrique subsaharienne par la France a été ainsi rendue possible par la constitution d’une armée atypique, ni tout à fait nationale, ni tout à fait « indigène », mais les deux à la fois. Outre l’infanterie de marine et la Légion étrangère, cette armée d’Afrique se composait de zouaves, de chasseurs d'Afrique, de tirailleurs et de spahis. En 1914, elle rassemblait environ 150 000 hommes. Sa composition originale permit à la France de se construire un vaste empire tout en économisant la vie de ses soldats ainsi que son argent.

Matthias Mauvais

 Halte de spahis auprès d'une source, Théodore Chassériau, XIXe siècle, Paris, musée du Louvre. Agrandissement : Tirailleurs sénégalais lors de la mission Congo-Nil (1898).

Les troupes indigènes : spahis et tirailleurs

La France a commencé à recruter des soldats outre-mer dès 1830, en l'occurrence des Algériens de la tribu kabyle des Zwava, dont nous avons fait les zouaves.

Les zouaves envoyés en Afrique, Léon Galibert, 1843.Ces troupes ont participé aux guerres du Second Empire et se sont illustrées à Bazeilles, pendant la guerre franco-prussienne de 1870. La France a aussi recruté des cavaliers, notamment chez les Mamelouks, pour créer le premier corps de spahis algériens. 

Plus tard, en 1845 un de ces escadrons fut envoyé à Saint-Louis-du-Sénégal et commença à intégrer des populations locales jusqu’à former le premier escadron de spahis sénégalais. Néanmoins, cette unité était aussi constituée de cavaliers européens ce qui la définissait comme une unité « mixte ».

Spahi sénégalais en tenu de campagne (1889). Agrandissement : Un zouave, Victor Armand Poison, 1886.Voici le témoignage laissé par un des officiers de spahis qui fit la conquête du royaume du Dahomey et qui nous décrit sa rencontre avec eux à Dakar : « Cet escadron de mercenaires, campé près du village nègre, était bizarre au possible. Vêtus de boubous multicolores, le corps garni de grigris, d'amulettes efficaces qui doivent les garder de toute malencontre, ces gens venus du N'Diambour, du Cayor, du Saloum, du Ouolof, du Sin, portent le sabre en sautoir, fixé par une corde tressée de lanières de cuir. Chaque groupe est placé sous la direction d'un chef de pays, roi, prince ou fils de roi. »

Sous le Second Empire, le recrutement s'est étendu aux Africains du Sahel sur une suggestion de Louis Faidherbe, nommé par Napoléon III en 1854 gouverneur de Saint-Louis-du-Sénégal, un modeste comptoir colonial hérité de l’Ancien Régime. Un premier bataillon de tirailleurs sénégalais fut constitué le 21 juillet 1857 en vue de sécuriser les implantations françaises sur le littoral du Sénégal, pacifier l'arrière-pays et lutter contre El Hadj Omar et les troupes de l’empire toucouleur.  

Parmi les premiers tirailleurs sénégalais, certains, d’un rang social plutôt élevé, étaient choisis dans les familles de chefs vaincus. D’autres étaient des piroguiers du fleuve Sénégal. Mais la majorité étaient des esclaves rachetés et affranchis par les autorités françaises.

Les zouaves, Victor Baumann, XIXe siècle, musée d'Histoire de Belfort. Agrandissement : Spahis Soudanais, photographie : François-Edmond Fortier.

Ces tirailleurs dits « sénégalais » furent plus tard recrutés dans toutes les colonies d'Afrique noire, sur la base du volontariat ou de force (notons que le recrutement de force ou « presse » était pratiqué aussi en Europe, notamment dans les ports de Grande-Bretagne pour former les équipages de la marine). La IIIe République étendit ces recrutements à ses autres possessions avec la création de bataillons de tirailleurs annamites, tonkinois et malgaches ainsi que de chasseurs algériens, de spahis marocains, de goumiers et de méharistes sahariens.

Un Sénégalais de l'armée coloniale du Congo en 1905. Agrandissment : Tirailleurs Sénégalais en 1917, aquarelle du peintre américain Cyrus Leroy Baldridge, qui était à l'époque sur le front.Les tirailleurs recevaient un uniforme, un fusil et une solde à laquelle s’ajoutait souvent une prime d’engagement. Et, chose assez singulière pour être remarquée : ils pouvaient être accompagnés de leur famille pendant les expéditions. S’engager était avant tout un moyen pour eux de s’élever socialement, et il est vrai qu’après leur carrière, beaucoup de tirailleurs se mirent à travailler dans l’administration coloniale.

À mesure que l’empire colonial s’est agrandi, les recrutements se sont étendus sous d’autres noms. Ainsi il exista des tirailleurs soudanais, haoussa, gabonais, somalis, malgaches, annamites, etc. Le projet de Faidherbe fut donc une réussite car de 500 en 1857, l’effectif total des tirailleurs s'est élevé à 15 000 en 1914.

Ces tirailleurs ont rendu possible les expéditions coloniales dans un contexte d’économies budgétaires, au lendemain de la guerre franco-prussienne, avec un budget militaire en baisse. Leur solde était moins élevée que celle des soldats européens et leur ravitaillement adapté à leur régime alimentaire. Leur armement et leur équipement étaient de moins bonne qualité. Leur uniforme ne comportait ni casque ni chaussures (celles-ci n’étaient pas regrettées par ceux qui avaient l’habitude de marcher pieds nus). Enfin, ils ne bénéficiaient pas de l’assistance d’un porteur pendant les expéditions.

Les troupes indigènes participèrent à toutes les guerres coloniales françaises du XIXème siècle et furent même envoyées combattre à Madagascar en 1894, avant d’être engagées dans les guerres mondiales.

Troupes françaises à Madagascar, 1895, musée de l'Armée. Agrandissement : Soldats sénégalais au camp de Mailly, Félix Vallotton, 1917, Musée départemental de l'Oise.

Marsouins, bigors et légionnaires : le fer de lance de la conquête

Du côté des troupes européennes engagées en Afrique, on retrouve la Légion étrangère et les troupes de marine. Ces corps d’armée furent choisis en raison de leur expérience du combat outre-mer.

Le commandant Marchand lors de la mission Congo-Nil, affiche, 1898. Agrandissement : Le commandant Marchand à Fachoda, en 1898, Paul Philippoteaux, Paris, musée de l'Armée.Les troupes de marine étaient composées d’une infanterie dont on nommait les soldats par l’appellation triviale de « marsouins », et d’une artillerie dont les effectifs, moins nombreux, étaient surnommés « bigors ». Ces troupes étaient dépendantes du ministère de la Marine car, depuis leur création par le cardinal de Richelieu en 1622, elles étaient seulement destinées à former les garnisons des vaisseaux de la marine française, la « Royale ».

Les « bigors » et les « marsouins » participèrent à la guerre de 1870 mais se rendirent surtout indispensable à la conquête de territoires lointains grâce à leur expérience militaire. Ils furent ainsi à la manœuvre dans la soumission de l’Indochine, aux côtés des soldats indigènes. Leurs officiers étaient de jeunes gens sortis du rang à l’image du général Jean-Baptiste Marchand, héros de Fachoda, et assez indisciplinés comme le célèbre Charles Mangin, ou bien encore assez mal notés.

À vrai dire, l’affectation dans ce corps fut longtemps considérée comme une sorte de punition car, au lendemain de la défaite de 1870, très peu de militaires souhaitaient se lancer dans une carrière coloniale. L’infanterie de marine était alors appelée la « parente pauvre de l’armée française ».

Affiche, 1917, Paris, BnF.Les sections d’artillerie étaient des unités « mixtes ». Les batteries employaient de nombreux tirailleurs sénégalais comme auxiliaires chargés d’approvisionner les pièces d’artillerie et de les entretenir. En outre, ils étaient chargés des gardes de nuit. La fonction de « pointeur » était réservée aux Européens, les fameux « bigors ».

Leur arme privilégiée, qui fut aussi massivement utilisée pendant la Première Guerre mondiale, est le canon de 80 m/m de montagne, plus précisément, le « canon de Bange de 80 mm » ou « modèle 1877 », un canon rayé en acier à chargement par la culasse conçu par le Polytechnicien et colonel d’artillerie Charles Ragon de Bange.

À partir de 1900, les troupes de marine furent appelées « troupes coloniales » car elles devinrent dépendantes du ministère de la Guerre. Alors que leurs effectifs atteignaient 20 000 hommes à la fin du Second Empire, ils s'élevèrent à environ 40 000 hommes en 1914.

L’autre corps d’armée indispensable au bon déroulement d’une expédition coloniale n’est autre que la Légion étrangère qui, comme son nom l'indique, recrutait des soldats de toutes nationalités mais essentiellement européens. Son origine remonte à la conquête de l'Algérie (plusieurs régiments participèrent plus tard aussi à la triste guerre du Mexique ainsi qu’à la soumission de la Tunisie et du Maroc).

Dans les expéditions coloniales, la Légion, en raison de sa réputation de solidité, de bravoure et d'abnégation, occupa toujours une place primordiale dans l'ordre de marche des colonnes et était envoyée sur tous les fronts. Lorsqu’un appel aux volontaires était lancé par un officier colonial, les candidats étaient si nombreux que des critères de sélection durent être établis. Par exemple pour la conquête du royaume du Dahomey (1892-1894), ils devaient être âgés d'au moins 25 ans et figurer parmi les plus robustes, les plus aguerris et les mieux notés comme « bons sujets » (on évitait de recruter de trop jeunes gens dont la mort au combat aurait pu émouvoir l’opinion publique).

Visite du général de division Jean-Pierre Palasset au fort de Madama le 12 novembre 2014.   Agrandissement : Des soldats français, affectés à la Task Force Wagram, tirent un Caesar français dans le cadre de l'opération Roundup, à Al Quim, Irak, le 16 mai 2018.

Les forces françaises toujours en Afrique

En ce XXIe siècle, il n’est plus question d’expéditions coloniales mais la France veut rester présente dans ses anciennes colonies africaines pour défendre ses intérêts et « promouvoir les droits de l’Homme ». Au Mali, les opérations Serval, puis Barkhane, et maintenant le groupement de forces spéciales européennes Takuba soulèvent les mêmes questionnements qu’à l’époque coloniale : est-il utile de dépenser le sang de nos soldats dans des territoires aussi éloignés ?

Ce ne furent pas moins de 5 000 soldats français lourdement équipés qui furent engagés dans l’opération Barkhane pendant sept ans, soit un effectif très supérieur à celui de toutes les expéditions coloniales du XIXe siècle. Cela pour neutraliser des « groupes armés terroristes » constitués de seulement « 2000 combattants au Sahel, dont 1000 à 1400 au Mali » selon l’AFP.

Cette opération Barkhane a coûté 600 millions d’euros par an pendant sept ans et s’est soldée par 57 morts parmi les soldats français… sans réussir à redresser la situation du Mali, principal pays concerné. L’annonce du président Emmanuel Macron du 10 juin 2021, concernant la fin de Barkhane et son remplacement par l’opération Takuba, qui ne rassemble plus que 600 hommes au Mali, montre que la France souhaite désormais réduire à moyen terme sa présence militaire dans la zone. L’avenir nous dira s’il s’agit d’un simple redéploiement ou du prélude à un départ définitif de l’armée française après un siècle et demi de présence dans l’Afrique sahélienne.

Matthias Mauvais
Publié ou mis à jour le : 2022-01-30 17:57:05

 
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