Sainte Geneviève (420 - 512)

Une femme d'influence et de culture

Née il y a 1600 ans, en 420, sainte Geneviève est la patronne de Paris et de la gendarmerie. En quelque sorte une « Jeanne d'Arc des temps mérovingiens »...

Entre les derniers feux de l’Empire romain et l’émergence de la dynastie mérovingienne, cette vierge consacrée a marqué le Ve siècle. Amie de Clovis, elle a joué en effet un rôle important en femme de réseaux et d’influence.

Bruno Dumézil : « Sainte Geneviève fait le grand écart »

Codex, 2000 ans d'aventure chrétienneSpécialiste des « temps barbares » et professeur d’histoire médiévale à l’université Paris Sorbonne, Bruno Dumézil nous dresse le portrait d'une femme engagée dans des temps troublés. Retrouvez cet entretien dans le Codex #17 (octobre 2020, 15 euros).

Le magazine consacre aussi dans son numéro d’automne un dossier à l’histoire d’une minorité américaine méconnue – les catholiques – qui réunit entre 20 % à 25 % de la population. Les États-Unis n’ont jusqu’à aujourd’hui élu qu’un seul président issu de cette confession : John Fitzgerald Kennedy.

Soixante ans plus tard, Joe Biden deviendra-t-il le deuxième président catholique des États-Unis d’Amérique ?

Codex est disponible en kiosque, en librairie et sur internet. Un régal pour les yeux et l'esprit (feuilleter le magazine).

Portrait de Geneviève, sainte patronne de Paris, devant l’hôtel de ville et l’île de la Cité, Anonyme, XVIIe siècle, Paris, musée Carnavalet. En agrandissement, glorification de sainte Geneviève (1846) à Notre-Dame des Blancs-Manteaux (Paris 4e), © C. D. A. S.

Codex : La Ville et le diocèse de Paris s’associent pour fêter les 1600 ans de Geneviève. La date retenue est-elle fiable d’un point de vue historique ?

Bruno Dumézil, professeur d'histoire médiévale à la SorbonneBruno Dumézil : Oui, Geneviève est née à Nanterre vers 420, à deux ou trois ans près. Il faut bien comprendre que cette information est extrêmement précise pour un personnage du Ve siècle ! D’habitude, nous ne pouvons même pas situer la naissance des rois, par exemple Clovis nous donne bien de la peine. Il s’agit donc d’une femme exceptionnelle.

Elle a vécu longtemps, jusqu’en 500-502 selon son biographe. Sa vie est balisée par suffisamment de rencontres pour que nous puissions penser qu’il n’a pas cherché à rallonger son existence. On connaît de nombreux détails la concernant. Par exemple, elle mangeait des fèves. Les légumineuses ont peut-être favorisé sa longévité !

Codex : Son existence dure près de quatre-vingts ans. Dans quel monde évolue-t-elle ?

Vitrail de sainte Geneviève à Saint-Léon (Paris 15e). © Armelle de Brichambaut.B. Dumézil : Quand Geneviève naît, elle vit encore dans l’Empire romain qui se porte relativement bien même si Rome a été prise par les Wisigoths en 410. Les Gaules forment un territoire morcelé. Le Nord, c’est-à-dire la Belgique actuelle, est contrôlé par les Francs qui travaillent pour l’Empire romain. La Picardie, et sans doute Paris, est placée sous l’autorité d’un général romain mais il a pris son indépendance par rapport à l’empereur. La Bourgogne est aux mains des Burgondes qui obéissent à l’empereur... de Constantinople !

Tout le sud est confié aux Wisigoths qui obéissent quand ça leur chante. Pour autant, on vit encore dans un monde théoriquement romain. C’est le cadre mental qui subsistera jusqu’à la fin du VIe siècle. Geneviève doit se sentir Romaine. Lorsqu’elle disparaît, en 500-502, nous sommes dans le royaume franc de Clovis. C’est le début de ce que nous appelons le Moyen Âge. Elle fait le grand écart.

Codex : Quelles sont les sources qui nous permettent de connaître cette période tourmentée ?

Vue des fouilles Vacquer éxécutées le 14 août 1873 rue de la Montagne-Sainte-Geneviève (Paris 5e), à l'occasion du creusement de la tranchée d'un égout. Au premier plan, trois sarcophages d'époque mérovingienne. L'agrandissement montreune tranchée ouverte sur un sarcophage découvrant un squelette, Pierre Emonts (ou Emonds), 1873, Paris, musée Carnavalet.B. Dumézil : Jusqu’en 450, nous avons des sources assez nombreuses. Ensuite, les trente dernières années de l’Empire d’Occident sont très mal documentées. Les Romains ne racontent pas les défaites. Ce n’est pas leur culture. Heureusement, nous avons des lettres. On sait que le cuisinier d’untel a volé un poulet. En revanche, on ignore presque tout des empereurs et des généraux ! Qui gouverne telle région ? Mystère...

Nous parvenons à reconstruire une histoire en creux à partir de quelques documents postérieurs, ce qui pose problème. C’est pour cette raison que nous faisons appel aux vies de saints, que les historiens considèrent d’ordinaire comme une sous-littérature. Elles font partie des rares textes narratifs à notre disposition pour cette période et sont souvent rédigées par de grands auteurs.

Codex : Qui écrit la première vie de Geneviève ?

B. Dumézil: On ne connaît pas son nom. C’est sans doute un clerc qui écrit dans les années 520, donc peu de temps après sa mort. Son récit est beaucoup plus long qu’un certain nombre de textes hagiographiques de cette époque, y compris sur de saints hommes, comme Marcel l’évêque de Paris. Geneviève est considérée comme un personnage important, suffisamment éminent pour couvrir des pages et des pages de parchemin, alors que ce matériau coûte cher.

Codex : Que nous en dit-il ?

Vitrail de sainte Geneviève à Saint-Étienne du Mont (Paris 5e). © Marie-Christine Bertin. En agrandissement, le Le miracle des ardents, église Saint-Roch (Paris 1er).B. Dumézil : L’auteur nous présente Geneviève comme ayant été élue par Dieu dès sa naissance. Elle n’est encore qu’une petite fille quand l’évêque Germain d’Auxerre reconnaît qu’elle est appelée à devenir sainte. Ensuite, elle obtient des miracles sans fournir d’effort particulier. C’est cela qui fascine le biographe. Il faut relier cette insistance narrative aux conflits théologiques des Ve et VIe siècles, notamment au pélagianisme.

Il y a un débat pour savoir si c’est Dieu qui envoie sa grâce le premier ou bien si c’est l’homme qui, par ses mérites, obtient la grâce divine. Notre auteur est antipélagien. Il considère que la grâce est prévenante et développe cette idée à travers la vie de Geneviève. L’hagiographie est alors une littérature de combat ! Finalement, le texte parle indirectement de Geneviève. Mais nous avons tout de même beaucoup d’informations.

Codex : Par exemple, que sait-on de sa famille ?

B. Dumézil : Les historiens ont fantasmé sur son nom, en latin Genovefa, qui est d’origine germanique. Attention, cela ne veut pas forcément dire qu’elle soit d’ascendance barbare mais elle baigne dans un milieu où on utilise des noms d’origine germanique. Son père s’appelle Severus et sa mère Gerontia.

On peut supposer que ses parents sont des Germains qui sont entrés dans le monde romain et ont pris des noms latins. Ou, inversement, il peut s’agir de Romains qui se sont mis à la mode et ont adopté des noms germaniques pour leurs enfants. Tout est possible. En tout cas, nous sommes dans un monde où il y a des barbares, c’est-à-dire des gens qui viennent de l’autre côté de la frontière.

Sainte Geneviève panse les yeux de sa mère, église Saint-Séverin (Paris 5e), @ Pierre-Louis lensel.

Les trois vies de Geneviève

Au XIXe siècle, un conflit oppose les catholiques français et les protestants allemands sur l’authenticité du culte de Geneviève. Cette querelle pose la question du statut de Paris comme ville particulière. La question s’envenime autour des trois récits qui racontent la vie de la sainte. Dans quel ordre chronologique les classer ? Il faudra des générations de philologues pour dénouer l’écheveau. Aujourd’hui, les chercheurs s’accordent à penser que la vie A est authentique et date des années 520. C’est un texte atypique, écrit dans un latin rugueux. Au VIe siècle, les gens ont déjà du mal à le lire. Des aristocrates commandent une vie B. Les mots sont normalisés et le latin scandé dans une belle langue. Ce sont ces personnes-là qui lancent les grands cultes de saints : Martin, Denis, Germain, Remi de Reims...
Cette version élitiste s’avère trop compliquée pour être lue à la messe. On écrit donc une vie C, plus simple et accessible, toujours pendant la période mérovingienne. Ensuite, selon une démarche classique de l’époque carolingienne, on en tirera une pièce en vers plus élégante. Au total, nous avons donc trois voire quatre vies de Geneviève. Elles racontent la même chose mais les auteurs s’adaptent au besoin du moment. Une nouvelle traduction de ces textes paraît en octobre 2020 aux éditions Sources chrétiennes sous la direction de Marie Isaïa. Cette publication représente un véritable événement scientifique.

Codex : Le récit parle d’une consécration à Dieu. À quoi cela correspond-il ?

B. Dumézil : Au Ve siècle, il n’y a pas encore de monachisme féminin. En revanche, il y a une virginité consacrée pour les jeunes filles, et une viduité consacrée pour les veuves. Ces femmes ne se marient pas, sans pour autant vivre en communauté.

Dès le IVe siècle, on constate que les aristocrates romaines sont tentées par cette vie, pour des raisons spirituelles certainement, mais aussi pour des raisons financières, car elles conservent leurs biens. Elles ont une certaine autonomie et peuvent gérer des fortunes colossales, surtout à l’époque franque.

Dans le cas de Geneviève, il s’agit d’une vocation précoce et authentique. Ses parents vont mettre du temps à l’accepter. Nous sommes dans une période de crise démographique. Ce choix peut entraîner l’extinction d’une famille.

Sainte Geneviève accoste à Héricy, église Sainte-Geneviève (Héricy, 77). L'agrandissement montre une fresque de sainte Genviève à l'église Notre-Dame du Travail (Paris 14e).

Codex : Où se situe Geneviève dans l’échelle sociale ?

B. Dumézil : On sait qu’elle a un bateau et des serviteurs... Ce n’est pas donné à tout le monde, même si l’archéologie récente nous montre que le transport fluvial était extrêmement dynamique. Mais on a du mal à la placer. Elle n’appartient pas au peuple, sinon elle n’aurait pas laissé de traces. Si elle avait fait partie de la haute aristocratie, l’auteur nous l’aurait signalé.

En fait, Geneviève doit se trouver dans la classe intermédiaire. C’est cela qui la rend intéressante. Pour une fois, nous avons une femme qui n’est fille ni d’empereur ni de sénateur et dont on peut suivre la carrière sur une longue durée.

Codex : C’est une femme de réseaux. Qui trouve-t-on dans son entourage ?

Saint Germain et saint Loup, de passage à Nanterre, reçoivent sainte Geneviève, église Sainte-Geneviève de Saint-Julien-du-Sault (Yonne) En agrandissement, Germain d'Auxerre bénit Geneviève, église Saint-Thomas-d'Aquin (Paris 7e).B. Dumézil : Elle rencontre très tôt l’évêque Germain d’Auxerre. Cet homme n’est pas n’importe qui... Il s’agit d’un ancien haut fonctionnaire romain qui a exercé la charge de gouverneur militaire pour tout l’ouest de la France. Geneviève habite Paris mais se déplace beaucoup. Elle va à Tours, à Orléans, à Troyes. Partout, elle est accueillie.

On a l’impression qu’elle est connue à travers les Gaules, soit pour ses qualités spirituelles, soit pour sa capacité à négocier avec les puissants. Comme à Byzance, le saint homme ou la sainte femme peut jouer un rôle d’interface. À plusieurs reprises, elle rend visite aux rois francs pour demander la libération de prisonniers. Les contextes ne sont pas clairs. S’agit-il de prisonniers de guerre ou de personnes qui ne pouvaient plus payer l’impôt comme cela arrivait souvent ? Nous ne le savons pas.

En tout cas, Childéric et Clovis acceptent successivement sa requête, alors qu’ils sont encore païens. Geneviève est une femme d’influence. L’auteur lui attribue la construction de la première basilique Saint-Denis. Elle aurait lancé ce culte malgré les hésitations du clergé parisien. Archéologiquement, cela fonctionne bien puisque les sépultures apparaissent autour de l’église au début du VIe siècle.

Sainte Geneviève arrête Attila et les Huns, église Saint-Gervais-Saint-Protais (Paris 4e).

Codex : Que peut-on dire de l’épisode avec Attila ?

B. Dumézil : On le situe au début des années 450, quand Attila attaque les Gaules. Les Huns sont passés par Metz, ils ont perforé les défenses romaines, vraisemblablement dans la région de Troyes, et s’approchent du bassin parisien. Une question se pose... Faut-il défendre Paris ? Le biographe nous dit qu’à ce moment-là Geneviève organise des veillées de prière avec des femmes et refuse de quitter la ville, contre l’avis de certains hommes, peut-être pas tous.

De fait, elle a raison. Attila et ses hommes ne vont pas attaquer Paris, sans doute parce que cela ne représente aucun intérêt pour eux. C’est une cité de seconde zone. Les Huns se dirigent plutôt vers Orléans. Geneviève n’a jamais vu Attila. Il est passé à cent kilomètres.

Codex : Les temps sont difficiles...

B. Dumézil : Oui, le Ve siècle est particulièrement horrible dans les Gaules. Il y a des guerres sans arrêt. Les populations souffrent du passage des troupes, barbares ou impériales. Comme dans tous les moments où un modèle social se brise, cette situation offre des opportunités aux gens qui n’avaient pas le pouvoir. Un certain nombre de femmes prend de l’autonomie. C’est le siècle des grandes impératrices. Geneviève s’inscrit dans ce mouvement.

Le cierge de sainte Geneviève à Notre-Dame de Paris (4e). © Diana Pichard.

Codex : Quel rôle a-t-elle joué dans la promotion d’une famille à la tête du royaume franc ?

B. Dumézil : Le texte parle effectivement de contacts. Il faut prendre ces informations avec précaution car notre auteur écrit en 520, au moment où les Francs ont gagné et tiennent le pouvoir. La tentation peut être grande de réécrire l’histoire. Cependant, on a quand même l’impression que Geneviève facilite la prise de contrôle de Paris par Clovis. Le récit met en avant une relation de confiance.

Après sa mort, Clovis fera construire une église sur sa tombe et décidera d’installer le siège de son royaume à Paris. La ville deviendra une capitale. Faut-il y voir un lien ? Peut-être...

Codex : C’est en tout cas Clovis qui lance son culte...

B. Dumézil : Oui, Clovis était un homme brutal mais il a pu être un chrétien sincère à la fin de sa vie. Il montre une dévotion réelle envers Geneviève et se fait d’ailleurs enterrer auprès d’elle, dans l’église qui lui est dédiée. Cette basilique devait devenir la nécropole de la dynastie mérovingienne. On y retrouve toute la première génération. Mais son fils Childebert fera construire Saint-Germain-des-Prés puis ses successeurs choisiront Saint-Denis.

Aujourd’hui, l’abbaye Sainte-Geneviève n’existe plus (hormis la tour Clovis qui se trouve intégrée au lycée Henri IV), elle a été détruite au début du XIXe siècle. Napoléon a demandé d’y effectuer des fouilles. On a trouvé quelques vestiges. Le dossier archéologique de la première basilique mériterait d’être repris. Le rêve serait d’y retrouver le sarcophage de Clovis !

Statue de sainte Geneviève sur le pont de la Tournelle par Landowski. © Pierre-Louis Lensel. Elle est érigée sur le pont de la Tournelle en 1928.

Codex : Depuis quand Geneviève est-elle la protectrice de Paris ?

B. Dumézil : On l’a d’abord invoquée pour le ravitaillement de la ville. Ce n’est que bien plus tard qu’on lui a prêté des vertus militaires, en 1870, en 1914, en 1939, face à la menace germanique. En 1928, Paul Landowski signe la grande statue du pont de la Tournelle. Elle protège clairement la capitale des dangers de l’est.

En réalité, ce rôle est contemporain. Durant le Haut Moyen Âge, on admire surtout Geneviève pour ses qualités de thaumaturge. Elle guérit les malades et chasse les démons. Elle accomplit aussi des miracles de la lumière qui nous paraissent aujourd’hui beaucoup moins importants. Elle permet qu’un cierge ne s’éteigne pas ou bien se rallume de façon surnaturelle.

Ce signe permet de parler du divin. C’est son attribut. En revanche, il faudra attendre l’époque moderne pour que Geneviève devienne une bergère avec des moutons. Jeanne d’Arc est passée par là.

Codex : A-t-elle rempli une fonction municipale comme on le prétend parfois ?

B. Dumézil : On l’a supposé dans les années 1980 car on croyait alors à une survie longue des institutions romaines. Geneviève aurait été curiale, c’est-à-dire membre du conseil municipal. En réalité, cette charge était réservée aux hommes. L’idée continue de plaire beaucoup car nous avons tendance à surinvestir le rôle des femmes pour les périodes dites fondatrices. C’est un phénomène très contemporain.

En réalité, les textes nous racontent autre chose. Ils parlent de salut à travers la vie de Geneviève. Il s’agit plus probablement d’une personnalité spirituelle éminente qui a joué un rôle important dans un contexte de carence du pouvoir à Paris. Geneviève nous échappe toujours !

Propos recueillis par Priscille de Lassus
Revue Codex, 2000 ans d'aventure chrétienne, octobre 2020, #17.

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Publié ou mis à jour le : 2020-10-16 15:26:57

 
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