Égypte

Un peuple dépossédé de son Histoire

Depuis la mort de Cléopâtre VII Ptolémée, sinon plus tôt, les paysans du Nil ont toujours courbé l'échine sous la férule de maîtres étrangers, qu'il s'agisse de soldats ou d'administrateurs.

Voués à fournir des produits pour l'exportation (blé, coton), à seule fin d'enrichir l'oligarchie étrangère, pressurés au-delà de toute mesure, sans accès à la direction du pays, ils n'ont jamais eu la maîtrise de leur destin.

Songeons que c'est seulement au XIXe siècle, sous le gouvernement de Méhémet Ali que des Égyptiens ont été recrutés dans l'armée. Encore ont-ils dû attendre 1863 pour avoir accès aux grades d'officiers et aux postes de commandement, ceux-ci étant jusque-là réservés aux mercenaires d'origine circassienne ou ottomane.

Rien n'indique que les choses aient changé depuis la prise en main du pays par un groupe d'officiers en 1952, sinon que l'Égypte n'est plus, loin s'en faut, le « grenier à blé » du bassin méditerranéen...

André Larané

Le plus ancien État de l'Histoire

Fellah tirant l'eau du Nil avec un chadouf (1909)Le peuple égyptien est depuis plus de cinq mille ans attaché à l'étroite bande fertile qui borde le Nil, trente mille km2 soit la superficie de la Belgique.

Peu de peuples dans le monde témoignent d'une aussi grande continuité anthropologique. Les Égyptiens d'aujourd'hui demeurent semblables à ceux dont on voit le portrait sur les fresques des tombes pharaoniques.

Mais tout les oppose en matière sociologique...

A l'époque pharaonique, les Égyptiens ont développé des techniques d'avant-garde dans l'agriculture, la médecine, les arts ou encore l'architecture. Aujourd'hui, par l'effet du surpeuplement et du manque d'instruction, ils endurent les pires conditions de vie de tout le bassin méditerranéen. C'est à grand-peine qu'ils modernisent le pays et ce, en recourant à des experts étrangers.

Les femmes, au temps des pharaons, ont bénéficié d'un statut comparable à celui des hommes. Elles sont depuis lors tombé dans l'abîme comme le rappellent des faits divers sordides illustrés par un film récent, Les femmes du bus 678 (2011). Notons que l'Égypte figure parmi les pays d'Afrique où l'excision des fillettes est la plus répandue.

L'Histoire nous éclaire sur cette faillite du premier État et de l'une des plus aimables civilisations qu'ait connue l'humanité.

Une si longue occupation !

Jusqu'à l'invasion des Hyksos, au XVIIe siècle av. J.-C., les Égyptiens ont pu croire qu'ils étaient seuls au monde. Ils constituaient en tout cas le seul État digne de ce nom. Au 1er millénaire avant notre ère, les invasions se sont multipliées jusqu'à l'arrivée d'Alexandre le Grand, en 332 av. J.-C.. Les Égyptiens sont alors tombés sous la coupe d'une dynastie grecque, les Ptolémées, qui a repris à son compte les traditions pharaoniques. 

Après les Romains et les Byzantins, les fellahs (paysans du Nil) ont connu les Arabes, dont ils ont emprunté la langue et la religion mais sans pour autant se fondre avec eux. En 969, Le Caire devint le siège des Fatimides, une dynastie chiite originaire de Kairouan (Tunisie actuelle) et rivale du califat de Bagdad. En 1171, les Fatimides laissèrent la place à un guerrier d'origine kurde, le célèbre Saladin.

La dynastie des Ayyoubides qui en est issue est à son tour renversée en 1250 par sa garde mamelouk. Les Mamelouks sont des guerriers musulmans astreints au célibat et voués au métier des armes depuis leur enfance. Il s'agit de garçons enlevés à des vaincus généralement chrétiens et convertis de force. La plupart viennent d'Asie mineure ou du Caucase.

Résolument attachés à leur maison militaire (beit) et à leur chef, les Mamelouks font main basse sur l'Égypte, les chefs se partageant les villages et les revenus qui s'y attachent. À la domination des Mamelouks barcides d'origine turque (ainsi appelés parce que leur casernement, au Caire, est proche du fleuve, Bahr) va succéder en 1382 la domination des Mamelouks burjides d'origine circassienne (ils se tiennent près de la tour du Caire, le burj).

En 1517, le sultan ottoman Sélim 1er s'empare de l'Égypte. Mais très vite, faute de solution de rechange, il doit restituer le gouvernement du pays aux compagnies de Mamelouks. Les Mamelouks seront défaits en 1798 par Bonaparte et, après le départ de celui-ci, devront rendre les armes à un mercenaire ottoman d'origine albanaise, Méhémet Ali. 

Ce dernier va tenter de moderniser le pays en recourant massivement à des experts européens, les fellahs n'ayant jamais voix au chapitre. Sa dynastie ne s'émancipera de la Sublime Porte (le gouvernement du sultan d'Istamboul) que pour tomber sous la tutelle britannique en 1882.

Espoirs trahis

L'accession au pouvoir d'officiers issus du peuple, en 1952, a laissé entrevoir un renouveau de la nation égyptienne mais cet espoir fait long feu.

Dès 1958, le prestigieux président (raïs) Gamal Abd el-Nasser se laisse séduire par le rêve panarabe. L'Égypte ne suffisant pas à son ambition, il tente une union politique avec la Syrie, dans une fumeuse République Arabe Unie (RAU) qui sombre cinq ans plus tard.

Plus raisonnable, son successeur Anouar al-Sadate - un Frère musulman repenti - revient à des objectifs strictement égyptiens. Après une semi-victoire sur Israël en octobre 1973, qui lui assure la légitimité indispensable, il fait courageusement la paix avec son voisin et tourne le dos aux illusions panarabes. Mais son assassinat en octobre 1981 remet tout en cause.

Le vice-président Hosni Moubarak, également issu des rangs de l'armée, lui succède...

Avant tout désireux d'éloigner l'armée égyptienne de la tentation de relancer la guerre contre Israël, les États-Unis la gavent de subsides. Les monarchies du Golfe en rajoutent pour écarter la tentation  révolutionnaire.

Le poids de l'armée

L'armée, ou plutôt le corps des officiers généraux, devient la seule force constituée du pays et sa principale composante économique. Elle possède l'essentiel des entreprises et des terres. Sous la présidence de Moubarak, elle est le faux-nez qui cache la mainmise de l'étranger sur le pays.

L'alternative islamiste, représentée par les Frères musulmans, n'est pas plus représentative de la nation égyptienne, même si ses opérations caritatives, nourries par l'argent de l'étranger, lui valent la sympathie des fellahs, les paysans du Nil.

Ces derniers demeurent prisonniers de leur sujétion passée et ne disposent d'aucune instance locale représentative qui leur permettrait de faire pression sur le pouvoir central, en l'occurrence les militaires. Quand l'exaspération devient trop grande et que la colère explose, ils s'en prennent à leurs voisins coptes, saccagent leurs boutiques et les tuent parfois.

En bref, la démocratie n'est pas pour demain, malgré les espoirs nés de l'éviction du président Hosni Moubarak, le 11 février 2011... Après l'élection à l'arraché de Mohamed Morsi, président falot proche des Frères musulmans, un coup d'État militaire, le 3 juillet 2013, ramène l'armée au pouvoir.

L'espoir demeure que des hommes d'État à l'écoute des villageois consacrent leur efforts à l'émancipation, à l'instruction et à la promotion sociale des ruraux. Face au défi majeur du surpeuplement, peut-être aussi l'Égypte se rapprochera-t-elle de son arrière-pays, le Soudan, riche en terres fertiles, peu peuplées et sous-exploitées.

Publié ou mis à jour le : 2018-11-27 10:50:14

 
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