Émile Zola (1840 - 1902)

Un « intellectuel » en politique

Autoportrait d'Émile Zola« Buveur de sang, romancier féroce »... C'est ainsi que Zola se désigne lui-même, parodiant les critiques qui n'ont pas manqué de pleuvoir à chacune de ses publications.

Lui qui se voulait un simple « homme d'étude et d'art » a mis sa plume au service des théories de son époque sur la société, quitte à donner de celle-ci une image caricaturale.

Mais, par la force de son style, il a aussi su nous rendre proches des personnages de Lantier, Nana ou encore Gervaise qui traversent une œuvre aujourd'hui incontournable.

Isabelle Grégor

Le fils de l'Italien

« A 11 heures est né le petit Émile-Édouard-Charles-Antoine, notre fils ». Ces quelques mots sont ceux que François Zola a écrit sur son agenda le 2 avril 1840. D'origine vénitienne, cet ingénieur italien s'était marié l'année précédente avec une jeune femme de 25 ans plus jeune que lui, originaire de la Beauce.

La petite famille va vite devoir déménager de Paris pour s'installer à Aix-en-Provence où un projet de canal requiert les compétences de François. Le bonheur y est de courte durée puisqu'en 1847, celui qui donnera son nom au barrage approvisionnant Aix meurt de pleurésie, laissant femme et enfant sans argent.

Pour le petit Émile commencent des années difficiles puisqu'à la pauvreté s'ajoutent des retards scolaires, dus notamment à un défaut de prononciation. Heureusement, il peut compter sur un de ses camarades de collège qui va l'initier à l'Art, un garçon plein d'avenir qui s'appelle Paul Cézanne.

« Un jeune homme en colère »

Photographie d'Émile Zola à 22 ans, 1862.À 18 ans, Zola change d'horizon et gagne la capitale pour entrer au lycée Saint-Louis. Ce n'est finalement pas une très bonne idée : le jeune garçon, tourmenté, convaincu de l'injustice de la mort de son père dont le talent n'aurait pas été reconnu par la société, échoue deux fois de suite au baccalauréat de sciences  « à cause du français » ! Il lui faut prendre une revanche. Mais ce n'est pas si facile dans le Paris des années 1860, en pleine mutation. Sa vie est d'abord faite de petits boulots et de chambres sordides, avant qu'un ami ne lui ouvre les portes des éditions Hachette.

Passionné de littérature, c'est cependant comme simple manutentionnaire qu'il entre dans la grande famille de l'édition. Naturalisé français en 1862, il grimpe les échelons et devient responsable de la publicité tout en écrivant ses Contes à Ninon (1864). L'ouvrage est d'un sentimentalisme qu'il va vite abandonner pour mettre en mots les théories scientifiques qui commencent à faire du chemin : l'influence de l'hérédité et du milieu sur les individus.

On est alors en pleine révolution scientifique. Charles Darwin s'est offert un succès littéraire quelque peu inespéré avec son ouvrage savant sur la sélection naturelle, De l'Origine des espèces (1859). En France, Paul Broca multiplie les travaux sur les crânes et se pique d'en tirer des conclusions sur les qualités intrinsèques des individus. Émile Zola, athée convaincu, est très réceptif à ces thèses qui font fi de l'universalisme chrétien.

Le jeune homme se fait une place dans le journalisme avec des chroniques remarquées sur la peinture mais aussi des satires du monde politique et du gouvernement de Napoléon III. Établi aux Batignolles, dans le quartier des journaux et de la bohême, il supporte la précarité matérielle et les coups du sort grâce à l'appui de sa compagne Alexandrine, qu'il épousera en 1870.

Hommage de l'artiste

Zola soutient en 1866 dans L'Événement son ami le peintre Édouard Manet, malmené par la critique à cause de son Olympia jugée trop crue. Zola y voit quant à lui une peinture de la réalité, en rupture avec les codes académiques. C'est déjà la préfiguration de l'école naturaliste dont il se voudra le chef de file.
En manière de reconnaissance, Manet lui offre ce superbe portrait ci-dessous, sur lequel on reconnaît une reproduction d'Olympia et quelques signes du goût japonisant de l'artiste. Toutefois, quand plus tard Manet se ralliera à l'impressionnisme, antithèse du naturalisme, Zola se détournera de lui et relèguera son portrait dans un couloir de sa maison. 

Édouard Manet, Portrait d'Émile Zola, 1868, Paris, musée d'Orsay.

Au combat !

André Gill, Émile Zola, les Rougon-Macquart sous le bras, rend hommage à son modèle, caricature publiée dans Les Hommes d'aujourd'hui, septembre 1878, Paris. BnF.En 1867, Zola saute le pas avec un roman naturaliste, Thérèse Raquin, dont la violence des personnages ne manque pas de faire réagir. Il s'agit rien moins que de « littérature putride » pour Le Figaro qui vomit cette « flaque de boue et de sang » qui met en scène adultère et homicide.

Loin de se laisser démonter, Zola monte à l'attaque. Prenant pour modèle La Comédie humaine d'Honoré de Balzac, il  se lance dans une entreprise gigantesque : raconter la vie des membres d'une même famille dans une série de romans : Les Rougon-Macquart, Histoire naturelle d’une famille sous le second Empire. Il y aura vingt titres en tout, sous-tendus par la volonté de l'auteur d'illustrer les théories de l'hérédité.

Tandis que Balzac a mis en scène la société louis-philipparde avec ses rentiers à l'esprit quelque peu étriqué, Zola va mettre en scène le Second Empire et les débuts de la révolution industrielle, avec ses turpitudes et ses injustices, ses capitaines d'industrie et ses prolétaires voués à une misère sans nom. À la fin de sa vie, il confessera toutefois s'être laissé abuser sur Napoléon III et son règne (note).

Révolutionnaire mais pas trop

À la chute de Napoléon III, Émile Zola, comme la plupart des autres écrivains et artistes de son temps, observe avec circonspection le soulèvement de la Commune. « Le bain de sang qu'il [le peuple de Paris] vient de prendre était peut-être d'une horrible nécessité pour calmer certaines de ses fièvres. Vous le verrez maintenant grandir en sagesse et en splendeur », écrit-il le 3 juin 1871.

Émile Zola, Dernier état de l'arbre généalogique des Rougon-Macquart, 1892, Paris, BnF

La Fortune des Rougon (1870) marque le début d'une aventure éditoriale qui s'étalera sur 24 ans pour 20 romans, à raison d'à peu près un ouvrage par an. Mais dans les premiers temps, face au succès mitigé, Zola préfère poursuivre sa carrière de journaliste tout en se formant un cercle de fidèles parmi lesquels Flaubert et Maupassant, les pères du réalisme, mais aussi l'avant-gardiste Mallarmé. 

En 1876, sous les débuts de la IIIe République, c'est le coup de tonnerre avec la publication de L'Assommoir, « premier roman sur le peuple, qui ne mente pas et qui ait l'odeur du peuple », écrit Zola lui-même dans la préface. L'ouvrage est traité de « pornographie » et les réactions sont telles que le gouvernement se voit obligé d'en interdire les ventes dans les gares pour préserver les lecteurs de cette peinture immorale de la société ! Il n'empêche que c'est un immense succès de librairie.

Théophile Steinlen, Affiche pour la pièce L'Assommoir au Théâtre de la Porte Saint-Martin, 1900.

Du réalisme aux envolées lyriques

Albert Robida, Croquis charbonnés sur Germinal publiés dans La Caricature, 16 mai 1885, Paris, Bnf.Pour rédiger La Bête humaine (1890) et être au plus près des sensations à retranscrire dans son œuvre, Zola n'hésita pas à voyager sur la plate-forme d'une locomotive à vapeur. Mais cet extrait nous montre que, s'il est adepte des descriptions réalistes, il sait aussi s'en détacher pour aller vers plus de lyrisme et faire de la destruction de sa Lison une véritable agonie.
« La Lison, renversée sur les reins, le ventre ouvert, perdait sa vapeur ; par les robinets arrachés, les tuyaux crevés, en des souffles qui grondaient, pareils à des râles furieux de géante. Une baleine blanche en sortait, inépuisable, roulant d'épais tourbillons au ras du sol ; pendant que, du foyer, les braises tombées, rouges comme le sang même de ses entrailles, ajoutaient leurs fumées noires. La cheminée, dans la violence du choc, était entrée en terre ; à l'endroit où il avait porté, le châssis s'était rompu, faussant les deux longerons et, les roues en l'air, semblable à une cavale monstrueuse décousue par quelque formidable coup de corne, la Lison montrait ses bielles tordues, ses cylindres cassés, ses tiroirs et leurs excentriques écrasés, toute une affreuse plaie bâillant au plein air, par où l'âme continuait de sortir, avec un fracas d'enragé désespoir ».

Nadar, Portrait d'Émile Zola.

Ligne après ligne

Nulla dies sine linea (« Pas un jour sans une ligne »). Zola le laborieux va suivre à la lettre cette devise, gravée sur sa cheminée de son somptueux bureau, dans sa maison de Médan. C'est ici, dans cette propriété des Yvelines achetée grâce à l'aisance que lui procurent enfin ses droits d'auteur, qu'il poursuit son œuvre scandaleuse, au prix d'un labeur forcené, avec la régularité d'un métronome.

Édouard Manet, Nana, 1877, Hambourg, Kunsthalle.Certes, on s'offusque à la lecture du parcours de la jolie Nana dans le monde de la prostitution de luxe (1880), mais on s'arrache le livre !

Et Zola continue tranquillement de décrire les différentes couches de la société : la bourgeoisie pour Pot-Bouille (1882), les grands magasins pour Au Bonheur des dames (1883), les mines pour Germinal (1885) et même l'Art pour L'Oeuvre (1886) qui lui vaut une belle brouille avec son ami Cézanne, persuadé d'être le modèle de ce personnage d'artiste raté.

Zola est désormais à la tête d'un nouveau mouvement littéraire, le naturalisme, qui finalement n'attirera guère d'autres plumes que la sienne, même si son influence fut considérable sur les frères Goncourt ou encore Maupassant et Huysmans qui se pressaient à ses « soirées de Médan » dédiées à la réflexion littéraire. Parmi les nouvelles écrites lors de ces soirées studieuses, sous la protection bienveillante de la maîtresse de maison Alexandrine Zola, il y a Boule de Suif, l'un des textes les plus célèbres de Maupassant.

« Coucher l'humanité sur une page blanche »

André Gill, caricature d'Émile Zola parue dans L'Éclipse, 1876.Le naturalisme est un phénomène d'époque : après le romantisme et sa fuite dans le rêve, il s'agit de revenir à la réalité, quitte à en montrer les pires aspects. Mais Zola va associer à ces ambitions réalistes une démarche scientifique inédite.

Il est en effet influencé par des théoriciens comme Claude Bernard, inventeur de la médecine expérimentale qui met en avant l'expérience, l'observation, ou encore par Auguste Comte qui propose, via la toute nouvelle sociologie, de prendre pour objets d'étude les sociétés humaines.

Pour réussir ce projet ambitieux, Zola adopte une méthode sans concession : s'il faut décrire les groupes humains, autant aller chez eux, les écouter, les regarder vivre, quitte à descendre au fond des mines !

Gilbert Martin, Saint Zola, caricature parue dans Don Quichotte, 4 septembre 1892L'étape préparatoire est pour lui capitale et il va ainsi accumuler des tonnes de documentation, de notes, de schémas. Rien ne doit être laissé au hasard !

À cette volonté d'être au plus près de la réalité s'ajoute, découlant du principe de la sélection naturelle, la croyance que l'homme est le résultat à la fois de son hérédité, de son tempérament et de son milieu. C'est donc parce que les ancêtres des Rougon et des Macquart étaient alcooliques et fous que les générations suivantes ne peuvent que sombrer à leur tour.

De ces théories, totalement abandonnées aujourd'hui, découle une vision de la société d'un terrible pessimisme ! On reprochera d'ailleurs à Zola d'avoir dépeint paysans et ouvriers de façon extrêmement noire et négative. Tout le contraire du Hugo des Misérables !

Plan du quartier de la Goutte d'or, Mansucrit préparatoire de L'Assommoir, avant 1877, Paris, BnF.

« Mon œuvre me défendra »

Edgar Degas, La Repasseuse, vers 1869, Munich, Neue Pinakothek.Dans la préface de L'Assommoir (1877), Émile Zola revient sur les objectifs de son travail :
« J 'ai voulu peindre la déchéance fatale d'une famille ouvrière, dans le milieu empesté de nos faubourgs. Au bout de l'ivrognerie et de la fainéantise, il y a le relâchement des liens de la famille, les ordures de la promiscuité, l'oubli progressif des sentiments honnêtes, puis comme dénouement la honte et la mort. C'est la morale en action, simplement.
L'Assommoir est à coup sûr le plus chaste de mes livres. Souvent j'ai dû toucher à des plaies autrement épouvantables. La forme seule a effaré. On s'est fâché contre les mots. Mon crime est d'avoir eu la langue du peuple. […]
C'est une œuvre de vérité, le premier roman sur le peuple, qui ne mente pas et qui ait l'odeur du peuple. Et il ne faut point conclure que le peuple tout entier est mauvais, car mes personnages ne sont pas mauvais, ils ne sont qu'ignorants et gâtés par le milieu de rude besogne et de misère où ils vivent. [...]
Si l'on savait combien le buveur de sang, le romancier féroce, est un digne bourgeois, un homme d'étude et d'art, vivant sagement dans son coin, et dont l'unique ambition est de laisser une œuvre aussi large et aussi vivante qu'il pourra !  ».

Henry de Groux, Zola aux outrages, 1898, Médan, Maison d'Émile Zola

La Vérité en marche

Émile Zola et sa femme AlexandrineÀ 53 ans, Zola commence à se fatiguer de montrer, année après année, roman après roman, les failles de la société. Il veut offrir des solutions, de l'espoir avec ses nouveaux cycles : Les Trois villes (Lourdes, Rome, Paris) (1893-1898) et Les Quatre Évangiles (à partir de 1898).

Désormais écrivain reconnu, il souhaite mener une existence paisible entre Alexandrine, rencontrée en 1864, et Jeanne Rozerot, sa lingère de Médan, devenue la mère de ses deux enfants, arrivés sur le tard. Les deux femmes ayant fini par trouver un terrain d'entente, le patriarche aurait pu avoir une fin de vie tranquille en s'adonnant à son passe-temps favori, la photographie.

Émile Zola, Jeanne Rozerot et leurs enfants.

Mais à partir de 1894, le scandale provoqué par l'affaire Dreyfus le rattrape. Pour défendre le capitaine, accusé injustement d'espionnage, il va lutter pas à pas pour le rétablissement de la vérité, essuyant injures et crachats. Sa célèbre lettre au président Félix Faure, « J'accuse... ! », publiée par Georges Clemenceau dans son journal L'Aurore du 13 janvier 1898, lui vaut de passer en justice sous l'accusation de diffamation. Elle fait de lui le précurseur de l'écrivain engagé. Dans l'épreuve, sa popularité monte au zénith et il reçoit le soutien de nombreux dreyfusards, écrivains, artistes, hommes politiques. Leur combat marque l'entrée des « intellectuels » en politique. C'est le début d'une tradition qui marquera le XXe siècle et ne sera pas exempte de faux-pas éthiques (approbation des procès staliniens dans les années 1930).

Émile Zola sur son lit de mort, 1902Obligé de s'exiler en Angleterre pour éviter la prison, Zola revient en France en juin 1899 mais ne verra pas le succès de son combat : il meurt la nuit du 28 au 29 septembre 1902, asphyxié dans sa chambre dans des circonstances troubles.

A-t-il été assassiné ? Le doute demeure depuis les confidences tardives d'un ouvrier qui assure avoir obturé sa cheminée à la demande de quelques antidreyfusards aigris, mais la réputation de l'auteur est telle que six ans plus tard, ses cendres sont transférées au Panthéon, au milieu des Grands Hommes.

J'Accuse (Émile Zola), L'Aurore, 13 janvier 1898
 
« Un laboureur de livres »

En pleine affaire Dreyfus, l'écrivain Charles Péguy rend visite à Zola :
Photographie d'Émile Zola, entre 1894 et 1902« J’allai voir Émile Zola [en janvier 1898], non par curiosité vaine. Je le trouvai dans son hôtel, rue de Bruxelles, 21 bis, dans sa maison de bourgeois cossu, de grand bourgeois honnête. Je ne l’avais jamais vu. L’heure était redoutable et je voulais avoir, de l’homme qui prenait l’affaire sur son dos, cette impression du face à face que rien ne peut remplacer.
L’homme que je trouvai n’était pas un bourgeois, mais un paysan noir, vieilli, gris, aux traits tirés, et retirés vers le dedans, un laboureur de livres, un aligneur de sillons, un solide, un robuste, un entêté, aux épaules rondes et fortes comme une voûte romaine, assez petit et peu volumineux, comme les paysans du Centre.
C’était un paysan qui était sorti de sa maison parce qu’il avait entendu passer le coche. Il avait des paysans ce que sans doute ils ont de plus beau, cet air égal, cette égalité plus invincible que la perpétuité de la terre. Il était trapu. Il était fatigué. […]
Il trouvait tout à fait ordinaire tout ce qu’il avait fait, tout ce qu’il venait de faire, tout ce qu’il ferait » (Charles Péguy, Les Récentes œuvres de Zola, 1902).


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Publié ou mis à jour le : 2021-11-10 05:36:39

 
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