Bilan des croisades (1/2)

Un échec qui a transformé l'Occident

Tirer un bilan des croisades suppose en premier lieu de définir le terme sujet de l’enquête : on entendra ici par croisade les pèlerinages armés organisés dès 1095 sous l’égide de la Papauté en vue de reprendre les Lieux Saints, puis de les défendre face aux reconquêtes islamiques. Le seul espace concerné est donc celui de la Terre sainte.

Par « bilan » on doit comprendre à la fois les résultats immédiats que l’on peut observer une fois les Latins chassés d'Orient, donc après la chute de Saint-Jean-d'Acre en 1291, et les conséquences à plus long terme de ces deux siècles d’expéditions militaires et de présence franque sur place.

Sylvain Gouguenheim

Bataille du Champ du Sang. Combat entre des soldats francs et musulmans, Maître de Fauvel, XIVe siècle. Agrandissement : Philippe-Jacques de Loutherbourg, Richard Coeur de Lion à la bataille de Saint-Jean d'Acre, vers 1807, Angleterre, New Walk Museum and Art Gallery.

Échec politique et militaire

Certes les Croisés prirent Antioche, puis Jérusalem, remportèrent plusieurs batailles, mais, au fil du temps, connurent de véritables désastres militaires : le Champ du Sang (1119), Hattin (1187). Leur infériorité militaire face aux musulmans fut nette, largement due à leur faiblesse en effectifs (peu d’hommes présents sur place, peu de renforts réguliers), en partie aussi à leurs inconséquences ou imprudences tactiques, ou à leurs divisions politiques.

Le Livre de Jean d’Ibelin (1265) recense au total 675 chevaliers pour la défense du royaume de Jérusalem… (auxquels il faut ajouter sergents, écuyers et fantassins, peut-être un peu plus de 5 000 hommes…). Les meilleures troupes sont celles des ordres militaires : le Temple aligne 312 chevaliers à la Forbie en 1244, l’Hôpital 328 et les Teutoniques près de 400.

Godefroy de Bouillon dans sa tour à l'assaut de Jérusalem, le 15 juillet 1099, Paris, BnF. Agrandissement : Bataille de La Forbie (1244), Chronica Majora, Cambridge, Corpus Christi College (MS 016II), ouvrage écrit et illustré par le moine anglais Matthew Paris, 1250.

Les Francs installés sur place furent d’incontestables champions dans l’érection de redoutables forteresses, bâties sur le modèle des « châteaux-éperons » (Montfort, le Crac des Chevaliers, le Crac de Moab) et développèrent des capacités dans la guerre de siège qui avaient leur origine dans les combats européens, mais trouvèrent en retour en Europe un terrain d’application.

Château de Montfort-sur-Risle (Normandie), tour éperon du XIe siècle. Agrandissement : Château fort, le Crac des Chevaliers (Syrie), XIIe siècle. La double enceinte et la plaine au pied du Crac des chevaliers vues depuis la plus haute tour.La Première croisade entraîna, de manière imprévue, car il n’en était pas question au départ, la création des États latins d’Orient : royaume de Jérusalem, comtés d’Édesse et de Tripoli, principauté d’Antioche (ces trois derniers auraient dû être remis aux Byzantins…).

Les croisades ultérieures, outre leur mission de défendre les Lieux-Saints contre les offensives musulmanes, venaient au secours de ces États qui formaient un « ruban très vulnérable » et « vécurent pratiquement en état de siège permanent » (M. Balard). Or, tous disparurent, un à un repris par l’Islam.

Du point de vue de son objectif initial (reprendre les Lieux Saints) et de ses buts ultérieurs (protéger et maintenir la présence politique chrétienne au Proche-Orient) les croisades échouèrent donc totalement. La dernière place-forte, Saint-Jean d’Acre, tomba en 1291.

Ne restaient plus dans le monde arabo-musulman que les chrétiens qui y vivaient avant les croisades, mais dont le sort fut aggravé par celles-ci car ils étaient dorénavant suspects de trahison et furent davantage encore placés sous contrôle (la situation des coptes, des maronites et des Arméniens se dégrada particulièrement : les maronites furent déportés dans les montagnes du Liban, les Arméniens de Cilicie massacrés par les Mamlûks au XIVe siècle). Les chrétiens d’Orient ont donc été en partie victimes des croisades, pourtant destinées à l’origine à les aider.

Bataille du lac Peïpous opposant le 5 avril 1242, l'ordre Teutonique au 13e prince de Novgorod, Alexandre Nevski, qui, en s'alliant aux Mongols, obtint une victoire décisive. Agrandissement : Guillaume Caoursin, vice-chancelier de l?ordre de Saint-Jean de Jérusalem, remet son livre à Pierre d?Aubusson, 40e grand maître des Hospitaliers de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem, surnommé le bouclier de la chrétienté, Maître du Cardinal de Bourbon, XVe siècle, Paris, BnF.En revanche, les croisades furent la matrice et le berceau d’un phénomène inédit en Europe (et ailleurs dans le monde) et appelé à durer : la création des ordres religieux militaires (Templiers, Hospitaliers, Teutoniques etc.). Pour la première fois des laïcs dont la mission prioritaire était la conduite de la guerre vivaient selon une règle qui rappelait celles en vigueur pour les chanoines plus que pour les moines.

Création religieuse tout à fait originale mais aussi « révolution militaire » car ces ordres furent les premières armées permanentes du Moyen Âge, les premières en Europe depuis la disparition des légions romaines. Intimement associés à la terre Sainte, ils virent leurs modèles et leurs activités transplantées et essaimèrent dans la Péninsule ibérique (ordres d’Alcantara, de Calatrava, de Santiago, d’Avis), en Prusse et en Livonie (Teutoniques) et en Méditerranée (Hospitaliers à Rhodes, Chypre).

Par ailleurs les croisades eurent des répercussions dans l’Europe catholique : la papauté, parce qu’elle prit souvent leur tête, ayant le privilège de les décréter officiellement, de les définir juridiquement, en sortit plutôt renforcée. L’idée de croisade bénéficia à ses ambitions et à ce que les historiens qualifient de « monarchie pontificale » notamment au XIIIe siècle. La notion même de « chrétienté » fut précisée et diffusée dans le sillage des expéditions de Terre Sainte.

Enfin l’Église elle-même, bénéficia des croisades par les nombreux dons (ou mises en gages devenues définitives par suite de la disparition du propriétaire) effectués avant leur départ ou après leur retour par ceux qui accomplissaient le « voyage d’outre-mer ». Les archives monastiques recèlent ainsi maintes chartes de donations au profit de leurs communautés.

Saladin incendiant une ville, Guillaume de Tyr, XVe siècle, Paris, BnF.Dans le monde musulman, du moins surtout dans ses franges orientales, c’est-à-dire les terres directement concernées par les croisades, celles que rassembla et domina Saladin (Syrie, Égypte), les croisades relancèrent et renforcèrent l’idéologie du djihad. En Anatolie les Turcs furent par contre largement indifférents aux guerres menées en Terre sainte ; la prise de Jérusalem en 1099 n’entraîna presqu’aucune réaction à Bagdad, ni en al-Andalous. Dès lors, les Croisades et les victoires de Saladin entraînèrent un déplacement du centre de gravité du monde islamique vers l’Égypte (domination des Mamlûks).

Thomas Le Myésier, Miniature du Breviculum ex artibus de Ramon Llull, XIVe siècle. Agrandissement : Anonyme, Ramon Llull lapidé à mort en Afrique du Nord, miniature XIVe sièle.La chute de Saint-Jean d’Acre en 1291 mit un terme définitif à la présence latine en Terre Sainte. Plus aucune croisade n’arriva à destination. Il y eut pourtant de nombreux projets de « récupération de la Terre Sainte », organisant les préparatifs militaires, suggérant de nouvelles stratégies, dressant des plans précis d’opérations, tels ceux de Fidence de Padoue, dès 1291, ou au XIVe siècle, de Pierre Dubois en 1306, Ramon Lull (qui finit par préférer la mission à la croisade et mourut en martyr, lapidé en 1316 à Bougie (Béjaïa), pour avoir prêché le christianisme en terre d’islam) ou encore du Vénitien Marino Sanudo qui composa deux traités en 1309 et 1323.

Ces rapports ne furent pourtant guère suivis d’effets. En 1344 le pape Clément VI réunit une « sainte Ligue » autour de Venise, Chypre et Rhodes : une flotte s’empara de Smyrne mais rien ne fut entrepris en direction des Lieux Saints. De même d’autres opérations furent tentées : en 1365 Alexandrie fut pillée ; en 1365-1366 Amédée VI de Savoie reprit Gallipoli aux Turcs et s’empara de quelques villes du littoral anatolien.

Les deux dernières de ces « croisades tardives » se soldèrent par de catastrophiques défaites chrétiennes à Nicopolis sur le Danube face à Bayezid Ier en 1396 (où Jean de Nevers, qui y gagna son surnom de Jean sans Peur, fut capturé) puis à Varna en Bulgarie en 1444 où les troupes hongroises et polonaises furent écrasées.

Johannes Thuróczy, Bataille de Varna, Chronica Hungarorum de Johannes Thuróczy, 1488. Agrandissement : Jan Matejko, XIXe siècle, Bataille de Varna, musée des Beaux-Arts de Budapest.

Dégradation des rapports entre Latins et Grecs

Les croisades ont révélé et même accru le fossé entre Latins et grecs, entre catholiques et orthodoxes. L’incompréhension grecque fut « organique » souligne N. Drocourt. En effet, les Grecs ne comprennent pas le phénomène de la croisade qui leur semble absurde.

L'ange montre à Jean la Nouvelle Jérusalem, avec l'Agneau de Dieu au centre, Folio 55 de l'Apocalypse de Bamberg, vers 1000, Bavière, bibliothèque d'Etat de Bamberg. Agrandissement : Francisco de Zurbarán, La Vision de la Jérusalem céleste, 1629, Madrid, musée du Prado.Plusieurs raisons se conjuguent : un pèlerinage n’a pas à être armé, un pèlerin n’est pas un guerrier ; de plus, Jérusalem ne fascine pas les Grecs puisqu’ils ont recueilli à Constantinople les reliques les plus importantes de la vie et de la Passion du Christ et la capitale est même qualifiée de « nouvelle Jérusalem » depuis le règne d’Héraclius (610-641). La Papauté n’a par ailleurs, aucune légitimité pour proclamer, et encore moins diriger, une entreprise armée, prérogative de l’empereur.

En outre, aux yeux des Orthodoxes, l’Église doit être dirigée par les cinq patriarches (Rome, Constantinople, Antioche, Alexandre et Jérusalem) et le pape ne peut exercer l’autorité suprême qu’il revendique notamment depuis la réforme grégorienne. Les avantages spirituels comme la rémission des péchés pour ceux qui participent à la croisade sont, pour les mêmes raisons, illégitimes : le fait de verser le sang demeurant un péché.

Finalement, en dépit de quelques accords temporaires, l’hostilité entre Latins et Grecs, entre catholiques et Orthodoxes, prévalut, comme en témoigne l’impossible union des Églises et ce jusqu’en 1453. D’une façon générale, le monde latin méprisait volontiers depuis l’époque de la première croisade les Grecs, qu’il considérait comme schismatiques, efféminés ou indignes de confiance.

Louis VII prend la croix à Vézelay en présence de saint Bernard, Passages faits outre-mer par les Français contre les Turcs et autres Sarrazins et Maures outre-marins, ébastien Mamerot, vers 1490, Paris, BnF.De violentes oppositions se manifestèrent entre Croisés et Byzantins dès le début ; des pogroms furent déclenchés contre les marchands italiens installés dans les grandes cités de l’empire (1182). Accompagnant Louis VII lors de la deuxième Croisade, Eudes de Deuil s’émerveille : « Constantinople, la gloire des Grecs, réputée riche l’est plus encore en réalité (…) » mais enchaîne : « Dans cette ville on vit sans loi, elle a presque autant de maîtres que de riches et de voleurs que de pauvres ; le criminel n’y connaît ni crainte ni honte et le crime n’y est pas puni par la loi, pas plus qu’il ne vient à la lumière. » (note)

Aux yeux du clerc anglais Gautier Map (m. 1210) les Byzantins sont dénués de toute qualité militaire et indignes de leurs prestigieux ancêtres : « depuis Achille, Ajax et Diomède, on ne trouve pas chez eux de chevaliers glorieux. » (note) Seuls de rares chroniqueurs se montrèrent plus nuancés, tels le Normand Orderic Vital ou l’Allemand Otton de Freising. Après la fin des grandes croisades, la Description anonyme de l’Europe orientale (1308) témoigne encore de ce profond mépris : « Les Grecs sont efféminés et nullement aptes aux armes, mais ils sont astucieux et rusés »

Du côté grec, la relation que dépeint la très cultivée Anne Comnène, fille de l’empereur Alexis Ier, lors de l’arrivée des croisés à la fin du XIe siècle, illustre à merveille le mépris général pour des Latins considérés également comme des schismatiques, des soudards incultes et dont la parole n’a pas de valeur.

Les Grecs se sentent héritiers de la culture antique, qu’ils ont préservée dans leurs bibliothèques ; à la cour d’Alexis Comnène les lettrés se livrent à des commentaires des livres les plus ardus d’Aristote et la cour des Paléologues aux XIVe et XVe siècles rayonna culturellement, comme en témoigne la riche personnalité, entre autres, de Gémiste Pléthon à Mistra. Le sentiment de n’avoir rien de commun avec les Latins domine donc chez ceux qui se considèrent comme les véritables héritiers de l’Empire romain millénaire.


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La Reconquista
Publié ou mis à jour le : 2025-06-06 22:18:37
jarrige (11-06-2025 10:42:23)

Le but premier des Croisades était-il de s'emparer des Lieux Saints ? La question mériterait plus de finesse d'analyse que cette affirmation. Ainsi n'est-il pas exact que les "autorités" musulmanes... Lire la suite

Michel Orsay (09-06-2025 22:35:55)

Article remarquable par la synthèse très
claire qu'il propose, et par la finesse de ses analyses.

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