Si l'échec militaire des croisades (XIIe-XIIIe siècles) est patent, il faut dresser un tableau beaucoup plus nuancé de la dimension économique de cette longue période. En parallèle de la situation de conflit, latent ou effectif, se sont développés des flux d'échanges qui profitèrent en premier lieu aux villes italiennes qui surent monnayer leur appui, indispensable à cette entreprise.
La rencontre entre populations très différentes n'a en revanche guère favorisé une meilleure connaissance réciproque. Faut-il l'imputer à des certitudes si ancrées que le simple décentrage de perspective était inaccessible ?...
Bilan économique et échanges commerciaux
Partir en Terre Sainte coûtait cher (l’équipement et les frais du voyage entraînaient une énorme mise de fonds, source d’endettement important). On risquait – malgré les garanties pontificales – de perdre tout ou partie de ses biens ou revenus usurpés par des tiers (ce qui arriva à Jean de Joinville en 1248 et le dissuada de repartir en 1270), et l’on revenait assez pauvre car les occasions de s’enrichir n’étaient pas légion.
Une forme d’enrichissement, à la fois matériel et spirituel, est toutefois à relever : le transfert en Europe des reliques prises sur place, à Antioche, à Jérusalem, et plus encore lors du pillage de Constantinople en 1204. C’est ainsi que les reliques de la Passion, conservées dans le trésor impérial, furent mises en gage par Baudoin II aux Vénitiens puis rachetées par saint Louis qui fit bâtir en l’honneur de la couronne d’épines le chef d’oeuvre de la Sainte Chapelle.
Les routes et circuits commerciaux se maintiennent même s’ils sont entravés et perturbés lors des opérations militaires, ou des actes de piraterie. L’implantation des cités italiennes (Pise, Venise, Gênes) a finalement été accentuée ; elles sont récompensées de leur aide logistique par les Croisés (Bohémond concéda un comptoir aux Génois après la prise d’Antioche, Baudouin Ier de Jérusalem leur offrit des quartiers à Césarée, Jérusalem, Jaffa…).
Elles apprirent à négocier avec les musulmans, obtinrent quelques comptoirs, les « fondouks », tel celui des Pisans à Alexandrie (privilège commercial majeur délivré en leur faveur par al-Abbas vizir du calife fatimide al-Zâfir en 1154). Elles développèrent ainsi des pratiques commerciales, diplomatiques et guerrières qu’elles maintiendront face au pouvoir ottoman. Pise, encore elle, sut conclure des traités avantageux avec Ceuta, Oran, Bougie et Tunis (entre 1186 et 1189 notamment).
Offrant leurs services, rémunérés, pour le transport des troupes, des chevaux, des vivres et des armes, ces républiques marchandes s’enrichissent grâce aux croisades, prennent appui sur leurs comptoirs et leurs privilèges pour développer et contrôler des axes commerciaux reliant Méditerranée, mer Égée et mer Noire. On peut y voir les conséquences de l’unique domaine militaire où les chrétiens l’ont emporté sur les musulmans : la maîtrise de la mer.
À partir de 1150 environ le grand commerce maritime est ainsi passé aux mains des républiques maritimes italiennes. Ne dit-on pas à propos des ruées vers l’or aux États-Unis au début du XIXe siècle qu’elles ont surtout enrichi les marchands de pelles et de pioches ?...
La prise de Constantinople par les croisés en 1204, le détournement de la quatrième croisade, conduisit à la suprématie vénitienne : la république de Saint-Marc disposa alors pour un temps des ressources de l'empire grec démembré et s'assura la possession de toute une série de comptoirs garantissant la pérennité de son commerce en Méditerranée et mer Noire. La Sérénissime fut ainsi à la tête d’un fructueux commerce triangulaire avec Constantinople et Alexandrie. Gênes entretint de son côté des liens privilégiés avec l’Égypte jusqu’à la fin du XIIIe siècle (traité avantageux conclu en 1290).
Certes la papauté entendait réglementer ces échanges avec le monde musulman, mais comme elle avait besoin des flottes italiennes pour les expéditions armées, elle ne pouvait les entraver totalement et dut en un premier temps se contenter d’interdire la vente de produits stratégiques, le bois, le fer, les armes (décision prise au concile de Latran III en 1179 et renouvelée à Latran IV en 1215). Au cours du XIIIe siècle l’interdiction devint totale, sans toutefois être respectée et Innocent IV lui-même accorda une dérogation à Venise (1253), tant il avait besoin de l’aide de la Sérénissime !
Au temps des croisades, le monde musulman reste donc un partenaire présent (en partie d’ailleurs en raison de ses divisions internes) comme point d’arrivée de marchandises destinées à être réexportées vers l’Europe (alun, coton, sucre de canne, épices (note)) ou, en sens inverse, distribuées en son sein (draps des Flandres, bois, métaux, poix). Il faut y ajouter les profits engendrés par le transport maritime des croisés, des pèlerins et des esclaves (raflés dans la région du Pont et revendus par exemple à Alexandrie… là aussi en dépit des sanctions pontificales.
Quels échanges culturels ?
Les croisades n’ont rien à voir avec l’entreprise colonisatrice des Européens aux XVIIIe-XIXe siècles. Aucune royauté occidentale n’a annexé les principautés fondées en Terre sainte. Le royaume de Jérusalem jouit d’une totale indépendance (même sous le règne de Frédéric II) et les trois autres principautés ne lui sont soumises que par intermittence. Le terme de « colonie », dans son acception moderne, n’est donc pas applicable aux États latins d’Orient.
De plus, les Latins installés sur place n’ont absolument pas imposé leur culture ou leurs coutumes à leurs voisins, ni même à leurs sujets, qu’ils fussent musulmans ou chrétiens orientaux. Ils ne les ont pas transformés et ce fut même le contraire qui se produisit... « Le colon est presque devenu un indigène ; étranger qu’il était, il s’assimile à l’habitant », écrit Foucher de Chartres (1059-1127), qui fut chapelain de Baudouin Ier, roi latin de Jérusalem.
Dans le domaine culturel les échanges furent ainsi très limités (les lettrés musulmans ne travaillent pas avec leurs homologues chrétiens et réciproquement). Les deux cultures voisinent mais ne collaborent pas. Le mode de vie oriental semble en revanche avoir inspiré les « Poulains », ces Francs nés en Terre sainte, au point de les rendre suspects aux yeux des nouveaux venus lors des croisades de la fin du XIIe et du XIIIe siècle.
Ces « Poulains » portent la barbe, s’habillent de vêtements locaux adaptés au climat, fréquentent bains et hammams, empruntent à la cuisine locale, épousent des femmes indigènes (musulmanes converties ou, plus souvent, coptes, arméniennes, syriaques, ainsi que les y autorise le droit canon…). Leur arabisation linguistique est rare, mais pas totalement absente ; elle était en particulier nécessaire aux relations diplomatiques (en revanche la pratique du latin ne semble pas avoir été répandue en terre d’islam et, des deux côtés, on fit largement appel à des interprètes).
On condamne en Occident la prétendue vanité des Latins d’Orient qui portent des robes luxueuses, des chaussures tout autant recherchées, tenues dénoncées comme efféminées. Comme le conclut Martin Aurell : « Leur acculturation restait pourtant bien relative alors qu’ils gardaient des liens forts avec leurs pays d’origine, qu’ils conservaient leur langue et qu’ils pratiquaient le christianisme romain. Aussi superficielle fût-elle, cette hybridation leur donnait une identité spécifique dont ils avaient pleinement conscience. Parce qu’ils étaient à la fois occidentaux et orientaux, latins et syriens, ils ne contentaient ni les Arabes ni les Européens. Ils devenaient, en conséquence, l’objet d’une double critique, et même d’un double rejet. » (note)
Des emprunts en sens inverse, des transferts de la société chrétienne vers les populations islamique ou chrétiennes orientales ne semblent pas s’être produits. L’islam n’emprunte guère au monde latin. Il n’y a pas de traduction en arabe d’ouvrages religieux ou politiques issus de la chrétienté : il est assez logique que les traités scolastiques n’aient pas attiré le regard en raison des différences de fonds entre les deux monothéismes (les réflexions sur la trinité ou la double nature du Christ paraissent aux yeux des musulmans comme la preuve que le christianisme n’est pas vraiment monothéiste).
Et si des Latins s’intéressent à la médecine, ou aux mathématiques, grecques ou arabes, la réciproque n’est pas vraie à l’époque, tant Grecs, Arabes ou Persans ont le sentiment d’être en avance dans ces domaines. On ne peut pas non plus dire que la perception du christianisme ait été radicalement modifiée. Il y avait des chrétiens en terre d’islam, placés sous le statut de la dhimma, tolérés mais soumis à des contraintes spécifiques, et à des discriminations : la rencontre avec les croisés ne plaçait pas les musulmans devant un inconnu.
Le christianisme restait à leurs yeux un faux monothéisme, en raison de la croyance en la Trinité – comprise dans le Coran comme l’ensemble constitué du Père, du Fils et de la Vierge, vision fausse aux yeux des chrétiens mais irréfutable en islam puisqu’inscrite dans le Coran. Il leur apparaissait comme un trithéisme d’où le qualificatif d’« associationniste » (ceux qui associent à Dieu d’autres divinités).
Les Latins vivant en Europe tentèrent de mieux connaître l’islam, avant tout pour le combattre : traduction du Coran demandée par l’abbé de Cluny Pierre le Vénérable à Robert Ketton (qui fut la clé de voûte de la collection de textes liés à l’islam et achevée en 1143), vies du Prophète (mais sans traduction latine de la biographie officielle d’Ibn Hishâm, la Sira), au prix de déformations parfois, mais avec la conscience d’oppositions non réductibles, tant théologiques que morales.
La connaissance améliorée de l’islam ne va pas dans le sens d’un syncrétisme religieux, à vrai dire impossible pour les deux parties. Même la correspondance de Frédéric II avec un lettré soufi, qui, contrairement à un mythe répandu par E. Kantorowicz et défendu par des historiens ignorants des travaux de leurs confrères allemands (W. Stürner, H. Houben, Kl. Van Eickels…), ne parlait ni ne lisait l’arabe, semble une invention de ce soufi désireux de se faire valoir, comme l’a montré Anna Akasoy…
Quant à la volonté de convertir les musulmans, on n’en trouve guère trace avant le milieu du XIIe siècle et l’envoi de quelques missionnaires, ou les tournées de prédication de Jacques de Vitry évêque d’Acre en 1216. Certes, quelques chefs musulmans de Syrie demandèrent le baptême, mais peut-être par souci d’échapper à la mort ou à la captivité.
La démarche tentée par saint François d’Assise, reçu par le calife du Caire, fut sans aucun résultat. Saint Louis aurait semble-t-il espéré convertir l’émir de Tunis, al-Mustansir. On compte enfin quelques baptêmes d’esclaves, auxquels consentent leurs maîtres, à condition qu’ils n’impliquent pas l’affranchissement (ce qu’accepte la papauté en 1237 !).
Aux mondes musulmans et byzantins les Latins empruntèrent par ailleurs des techniques médicales et des usages pharmacologiques, découvrirent les commentaires de l’oeuvre d’Aristote par Averroès (dans le sillage d’ailleurs non des croisades stricto sensu mais de la Reconquista ibérique), augmentèrent leurs connaissances en zoologie, fauconnerie (l’usage des pigeons voyageurs, inconnus en Occident, y fut introduit à la suite des croisades).
Par l’intensification des liens avec Byzance, dès le milieu du XIIe siècle les traducteurs latins installés ou séjournant à Constantinople, ou Antioche, partent des originaux grecs : ce fut l’oeuvre de Burgundio de Pise (Galien), de Jacques de Venise (Métaphysique, Physique, Seconds Analytiques d’Aristote), d’Adélard de Bath (qui traduisit probablement les Éléments d’Euclide).
Certains, tel Jacques de Venise, découvrent les commentaires d’Aristote effectués dans le cercle de lettrés autour d’Anne Comnène (Michel d’Ephèse, Eustrate de Nicée). Cela se fait en parallèle avec les traductions effectuées en Espagne de l’arabe en latin. On observe aussi des progrès dans la représentation de l’espace et de la cartographie, ainsi l’oeuvre de Bourchard du Mont Sion qui réalise une carte de la terre Sainte sur place, en se faisant décrire le paysage à partir d’un point de vue élevé.
La croisade enfin fut la source de tout un pan de la production écrite médiévale : chroniques des expéditions (ainsi les chroniqueurs de la première croisade tels Guibert de Nogent, Albert d’Aix, Raymond d’Aguilers), récits de pèlerins, traités diplomatiques, réglements urbains ou féodaux, contrats commerciaux, tous reflétant la situation particulière des liens entre le monde européen et les chrétiens d’Orient, ou les musulmans.
Bouleversements géopolitiques à long terme
Les croisades provoquèrent une rupture profonde entre l’Europe latine et l’empire de Constantinople. Aux relations empreintes de méfiance des premiers temps succéda une hostilité radicale consécutive à la prise de la capitale impériale en 1204. Désormais le fossé entre catholiques et orthodoxes était immense ; les griefs bien plus lourds que les contentieux théologiques, liturgiques ou disciplinaires.
Le détournement de la quatrième croisade et la mise à sac ont anéanti toute possibilité d’entente et ont manifesté le danger de mort que faisaient planer les entreprises de croisades sur l’empire grec (même si dans les événements de 1203-1204 et le détournement de la quatrième croisade, les luttes pour le pouvoir à Byzance jouèrent un rôle non négligeable). De nos jours le souvenir des crimes et des vols commis par les croisés ne s’est pas entièrement effacé, en dépit de la demande de pardon de Jean-Paul II lors de son séjour à Athènes les 4 et 5 mai 2001.
À long terme, le souvenir des croisades est de même encore présent dans le monde musulman comme l’incarnation de la première tentative coloniale de l’Occident, ce qui ne correspond pas à la réalité des entreprises médiévales, mais demeure un cadre de perception et d’analyse qui explique certaines réactions politiques tant hors d’Europe qu’au sein des communautés islamiques qui se développent en Europe.
La diffusion du savoir historique concernant la réalité des Croisades ne serait pas inutile, associé au rappel des opérations militaires et des conquêtes menées sous l’étendard du djihad principalement entre les VIIe et IXe siècles.
Bibliographie
M. Aurell et S. Gouguenheim (dir.), Les croisades. Histoires et idées reçues, Paris, Perrin, 2025,
M. Balard, Croisades et Orient latin, Paris, A. Colin, Collection « U », 2001,
A. Demurger, Croisades et croisés au Moyen-Âge, Paris, Flammarion, 2006,
J. Flori, Idées reçues sur les croisades, Paris, Le Cavalier bleu, 2021,
J. Richard, L’esprit de la croisade, Paris, éditions du Cerf, 2000.

















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Jihème (09-06-2025 01:25:09)
Ce jugement général sur les croisades insistant sur leur aspect négatif fait l'impasse sur le fait que ce monde musulman, en Syrie, Palestine, Egypte et Maghreb est lui-même le résultat d'une con... Lire la suite