Tour de France

Quand le vélo fait rayonner la France autour du monde

En juillet 1903, le premier Tour de France cycliste consacre le succès d'une invention vieille d'à peine deux décennies, la bicyclette, affectueusement surnommée « petite reine ».

Cette épreuve s'acquiert immédiatement un immense succès tant dans la classe ouvrière que dans la bourgeoisie. Elle va traverser les épreuves du XXe siècle sans dommage, en se renouvelant sans cesse, et demeure l'épreuve cycliste la plus populaire du monde. C'est aussi l'événement sportif le plus médiatique en concurrence avec les Jeux Olympiques d'été, nés 9 ans plus tôt, et la Coupe du Monde de football, fondée en 1930.

Après un purgatoire de deux décennies en bonne partie lié à des affaires de dopage, le Tour de France est redevenu en 2019 l'ambassadeur planétaire d'un pays riche de ses traditions, de ses paysages et de sa convivialité...

Fabienne Manière

Egan Bernal, né le 13 janvier 1997 en Colombie, devient le 28 juillet 2019 le premier Sud-Américain à remporter le Tour de France, DR

Soixante concurrents pour la gloire

Au tournant du XXe siècle, la bicyclette jouit d'un grand prestige et plusieurs courses sur route (Bordeaux-Paris, Paris-Roubaix, Paris-Brest-Paris...) ou sur piste attirent un nombreux public. Apparues très tôt dans différentes villes d'Amérique, les épreuves sur piste les plus populaires sont les Six jours de la piste, qui voient s'affronter des équipes de deux joueurs (les Six Jours de Paris, créés en 1913, vont faire la gloire du Vél'Hiv de la rue Nélaton entre les deux guerres).

En France, un journaliste passionné de sport, Pierre Giffard, à l'origine des principales courses sur route, fonde en 1892 un quotidien consacré à son sport favori, Le Vélo. Imprimé sur papier vert, il atteint rapidement le tirage de 80 000 exemplaires.

Henri Desgrange (Paris, 31 janvier 1865 ; Beauvallon, 16 août 1940)Arrive l'Affaire Dreyfus. Giffard peine à cacher ses opinions dreyfusardes. Conduits par le comte Jules-Albert de Dion, plusieurs fabricants de cycles et d'accessoires, qui ne partagent pas ses opinons, se détournent de lui et financent un journal concurrent, L'Auto-Vélo. Henri Desgrange en prend la direction. C'est un ex-clerc de notaire reconverti dans le sport. Champion cycliste, c'est aussi un chroniqueur sportif célèbre.

L'Auto-Vélo sort le 16 octobre 1900, pendant la grande Exposition universelle de Paris. Pour se distinguer de son concurrent, il est imprimé sur papier jaune...

Certes, il doit renoncer à son titre par décision de justice et ne plus s'appeler que L'Auto. Mais dans le même temps, Pierre Giffard, emporté par sa passion, commet l'erreur de prendre parti en faveur de Dreyfus dans Le Vélo. Beaucoup de ses lecteurs ne le lui pardonnent pas et l'abandonnent au profit de L'Auto.

Henri Desgrange jubile. Lui-même s'impose la plus stricte neutralité politique. En quête de nouvelles idées, il se voit proposer par l'un de ses jeunes rédacteurs, Géo Lefèvre, l'idée, non plus d'une simple course sur route mais d'une course à étapes : le Tour de France. L'annonce officielle en est faite par L'Auto le 19 janvier 1903.

Les 60 concurrents officiels de ce premier Tour de France cycliste partent le 1er juillet de Montgeron, en région parisienne. Vingt coureurs arrivent au terme de l'épreuve, à Paris, le 19 juillet suivant, après avoir parcouru un total de 2428 kilomètres en six étapes, via Lyon, Marseille, Toulouse, Bordeaux et Nantes (soit plus de 400 kilomètres en moyenne par étape !). Le vainqueur est Maurice Garin (32 ans), un ramoneur originaire du Val d'Aoste. Il a pédalé un total de 94 heures 33 minutes à la vitesse moyenne de 26 km/h.

Une étape sur le Tour de France cycliste de 1903

Une épreuve populaire envers et contre tout

D'une année sur l'autre, le Tour va gagner en popularité, pour la plus grande satisfaction de ses créateurs, Henri Desgrange et Géo Lefèvre, et de L'Auto, dont le tirage passe de 25 000 à 65 000 exemplaires (son concurrent a cessé de paraître dès la fin 1903). En 1910, l'épreuve emprunte pour la première fois les cols montagnards, notamment l'Aubisque et le Tourmalet, dans les Pyrénées. C'est ainsi que, grâce au Tour, les Français de toutes classes sociales vont se familiariser année après année avec la géographie de leur pays et l'extrême diversité de ses paysages et de son relief. 

Eugène Christophe reçoit le maillot jaune à Grenoble en juillet 1919En 1914, la guerre éclate quelques jours après la fin de la compétition. Par la volonté expresse de ses organisateurs et de la classe politique, celle-ci reprend dès le 29 juin 1919, au lendemain de la signature du traité de Versailles !

Le 19 juillet, au départ de la onzième étape, Grenoble-Genève, le vainqueur provisoire au classement général, Eugène Christophe, reçoit pour la première fois un maillot jaune, de la couleur de L'Auto (de même, plus tard, le vainqueur du Tour d’Italie portera un maillot rose, de la couleur des pages de La Gazzetta dello sport). Mais c'est en définitive le Belge Firmin Lambot qui remportera ce Tour d'exception.

Année après année, le Tour n'occupe encore que les pages intérieures des quotidiens d'informations générales mais quand en 1923, le champion Henri Pélissier remporte l'épreuve, L'Auto écoule un million d'exemplaires, un record !

Les conditions de la course demeurent très dures. Ainsi les coureurs doivent-ils jusqu'en 1930 assurer eux-mêmes les réparations de leur vélo sans faire appel à quiconque.

Henri Pélissier (22 janvier 1889, Paris ; 1ᵉʳ mai 1935, Dampierre)Le 22 juin 1924, le grand reporter Albert Londres (33 ans), de retour d'une enquête sur le bagne de Cayenne, arrive sur la première étape du Tour (Paris-Le Havre). Le soir, à Coutances, il rencontre deux coureurs qui ont dû abandonner en dépit de leur talent, les frères Francis et Henri Pélissier. Ils lui dévoilent, non sans exagération, les pressions auxquelles sont soumis les coureurs et, pour la première fois, font allusion à ce que l'on appellera plus tard le doping ou le dopage : l'obligation de consommer des drogues diverses et variées pour tenir le rythme de la course.

Albert Londres tire de leur témoignage un article pour Le Petit Parisien sous un intitulé qui fera florès : « Les forçats de la route » : « Vous n'avez pas idée de ce qu'est le Tour de France. C'est un calvaire. Et encore, le chemin de croix n'avait que quatorze stations, tandis que le nôtre en compte quinze. Nous souffrons du départ à l'arrivée. [...] ». Et Henri Pélissier d'ajouter :« Voulez-vous voir comment nous marchons ? [...] De son sac, il sort une fiole : "Ca, c'est de la cocaïne pour les yeux, ça, c'est du chloroforme pour les gencives. [...] Et des pilules, voulez-vous voir des pilules ? [...] Bref, nous marchons à la dynamite !" ».

Le quotidien communiste L'Humanité saute sur l'occasion pour dénoncer la « mascarade du Tour » dont les ouvriers n'ont que faire... mais il se ravise très vite quand il s'aperçoit que ses lecteurs, tout prolétaire qu'ils sont, apprécient cette mascarade qui permet à des humbles comme eux de dépasser leurs limites et d'accéder à la gloire.

Arrivée au sprint de Paris-Tours 1922, 1-Henri Pélissier, 2- Henri Suter, 3-Robert Jacquinot, Agence Rol, Paris, BnF

Le Tour entre dans l'âge adulte

Malgré une popularité qui ne se dément pas, le Tour est menacé de s'affadir. Pour secouer les habitudes, Henri Desgrange le fait partir en 1926 non plus de Paris mais d'une ville de province, Évian. En 1930, il décide surtout que le Tour de France ne se jouera plus en individuel mais en équipe, avec des équipes nationales ! C'est ainsi que le 2 juillet 1930, cinq équipes nationales de huit coureurs chacune sont au départ (France, Italie, Belgique, Allemagne et Espagne), sans compter soixante coureurs en individuel.

Le Tour de France et les courses cyclistes similaires deviennent ainsi les seules épreuves sportives avec un classement individuel par équipe : les victoires sont individuelles et chaque équipe a pour objectif de porter l'un des siens à la victoire. En 1962, les organisateurs du Tour de France remplaceront les équipes nationales par des équipes de marques pour des raisons évidemment commerciales. En 1967 et 1968, ils tenteront de revenir aux équipes nationales mais ce sera un échec, les coureurs d'une même nationalité étant trop habitués à se battre les uns contre les autres le restant de l'année.

Quoiqu'il en soit, c'est toujours aux champions, aux « géants de la route » que s'intéresse le public.

L'accordéoniste Yvette Horner promeut la liqueur Suze dans la caravane du Tour de France 1954

En 1930 et 1931, une autre innovation réveille l'intérêt du public avec l'apparition de la caravane publicitaire. Celle-ci précède les coureurs et distribue à la volée des babioles aux petits et grands spectateurs qui attendent sur le bord de la chaussée de voir leurs champions. Le succès est immédiat et les mécènes se bousculent pour être de la caravane. Il s'agit essentiellement de marques nationales : La Vache qui rit, les chocolats Menier, le cirage Lion noir, les bonbons Ricqlès... On note aussi des alcools (Byrrh) et des cigarettes (Lucky Strike) !

Année après année, le succès ne se dément pas. La caravane, c'est aujourd'hui deux cents véhicules et plus de dix millions d'objets distribués, au point que l'on soupçonne certains (grands) enfants de se porter sur la route du Tour davantage pour cela que pour applaudir les coureurs...

En 1930 aussi, pour la première fois, certaines arrivées d'étapes font l'objet d'un commentaire en direct à la radio (on dit alors TSF). Mais si populaire que soit le Tour de France, au-dessus de lui, le ciel s'assombrit...

Tour de France 1932, équipe de France. De gauche à droite : André Leducq, Albert Bathélémy, Julien Momeau, Louis Péglion, Marcel Bidot, Maurice Archambaud, Georges Speicher, Roger Lapébie, Mondial Photo-Presse, Paris BnF

En 1937, le champion italien Gino Bartali, dit « Gino le Pieux », fait une chute malencontreuse entre Grenoble et Briançon. Blessé, il veut néanmoins continuer et ensuite aller faire ses dévotions à sainte Thérèse de Lisieux. Mais les autorités italiennes, aux ordres de Mussolini, l'en empêchent.

Le champion cycliste Juste parmi les Justes Gino Bartali (Ponte a Ema, Toscane, 18 juillet 1914 ; 5 mai 2000 ) et son fils AndreaL'année suivante enfin, il remporte le Tour. Sur le podium, dans le bois de Vincennes où s'effectue rituellement l'arrivée, au lieu et place du salut fasciste, il fait... un signe de croix !

Se refusant toujours à prendre la carte du parti fasciste, il rentre néanmoins dans son pays. Pendant la guerre, comme beaucoup d'autres coureurs, il sera dispensé d'aller sur le front en raison d'un rythme cardiaque trop faible !

Sous couvert de poursuivre son entraînement, il assurera le transport de faux papiers au bénéfice des Juifs. Discret sur son engagement dans la Résistance, il sera fait « Juste parmi les Justes » à Yad Vashem (Jérusalem) en 2013, peu après sa mort...

La Seconde Guerre mondiale interrompt une nouvelle fois le Tour de France. Henri Desgrange, mort le 16 août 1940, et son successeur Jacques Goddet, résistent aux pressions de l'occupant, qui voudrait rétablir le Tour pour donner l'illusion d'une France heureuse sous l'occupation allemande !

Une institution nationale de réputation planétaire

Enfin la Libération. Les Français endurent malgré tout les épreuves du rationnement, de la reconstruction et des guerres coloniales. La reprise du Tour de France devient dans ces conditions un impératif de salubrité publique. L'épreuve est relancée en 1947 à l'initiative de L'Équipe, quotidien fondé par Jacques Goddet en remplacement de L'Auto, interdit pour faits présumés de collaboration. L'Équipe est toujours le quotidien de référence dans le domaine sportif en France. Le Parisien Libéré (aujourd'hui Le Parisien) participe également à la renaissance du Tour.

En l'absence des champions italiens Fausto Copi et Gino Bartali, l'épreuve est remportée contre toute attente par un Breton inconnu, Jean Robic. À l'arrivée à Paris, au Parc des Princes, il reçoit le maillot jaune des mains de Gaston Monnerville, président du Conseil de la République (ainsi est appelé le Sénat sous la IVe République). 

L'année suivante, le 25 juillet 1948, les rares possesseurs d'un poste de télévision peuvent assister à l'arrivée en direct du Tour au Parc des Princes... mais il faudra attendre encore dix ans pour voir sur le petit écran un morceau d'étape en direct, sur le col de l'Aubisque ! L'élan est néanmoins donné et va élargir la notoriété de l'épreuve à la planète entière, bien au-delà des passionnés du sport.

Première ascension du mont Ventoux (Montpellier-Avignon) avec Louison Bobet, le 22 juillet 1951

En 1954, signe de son internationalisation, le Tour de France part pour la première fois d'une ville étrangère, Amsterdam. Cela finira par devenir une habitude... On a eu Berlin-Ouest en 1987 (deux ans avant la chute du Mur !)... Utrecht en 2015, Düsseldorf en 2017, Bruxelles en 2019 et l'on attend le départ de Cophenhague en 2021. Le parcours lui-même ne suit plus depuis 1949 les frontières de l'Hexagone et s'autorise mêmes des sauts de cabri d'une région à l'autre du pays. Il délaisse les métropoles au profit des petites villes et des chefs-lieux de canton, trop heureux de la gloire éphémère de devenir pour une nuit ville d'étape.

En 1960, le Tour traverse Colombey-les-deux-Églises et chaque coureur, à l'instigation de Jacques Goddet, s'arrête quelques secondes pour saluer le général de Gaulle, un spectateur dans la foule...

D'une année sur l'autre, les performances s'améliorent avec une vitesse moyenne toujours plus élevée élevée, d’environ 25 km/h dans les années 1920 à plus de 40 km/h de nos jours. Au prix, parfois, de chutes dramatiques comme celle de Luis Ocaña, le 12 juillet 1971, dans le col de Mente, entre Revel et Saint-Gaudens. Le coureur espagnol est entraîné dans une descente folle par son rival Eddy Merckx. Gravement blessé, il prendra sa revanche en remportant le Tour de 1973.

Les « Trente Glorieuses » font la part belle aux Français. Le premier est le Breton Louison Bobet (1925-1983), vainqueur en 1953, 1954 et 1955, devenu une légende vivante, plus encore que le Normand Jacques Anquetil (1934-1987), quintuple vainqueur (1957, 1961, 1962, 1963 et 1964).

Ce dernier le cède même en popularité à son grand rival, Raymond Poulidor, « éternel second », qui va au moins à quatre reprises échouer à gagner le Tour. Ils laissent à la postérité l'image ci-dessous de leur affrontement dans la montée du Puy de Dôme, le 12 juillet 1964 : Raymond Poulidor, pressé par un motard, est allé jusqu'à frôler l'épaule de son adversaire. Tous les deux sont épuisés mais aucun ne veut céder... cependant que, devant eux, deux grimpeurs espagnols sont en train de remporter l'étape !

Jacques Anquetil et Raymond Poulidor épaule contre épaule dans la montée du Puy de Dôme, le 12 juillet 1964 (DR)

Face au taiseux Anquetil, amateur de whisky et propriétaire prospère de 200 hectares, bien ancré dans la modernité, le fils de paysan creusois représente la France chaleureuse des humbles, qui trace son sillon par devoir et loyauté. Bien que grand champion cycliste avec de nombreuses victoires à son actif, « Poupou » ne va même jamais réussir à enfiler le maillot jaune, ne serait-ce que pour une seule journée !

Il n'en est pas affecté pour autant et continue avec opiniâtreté à mener sa carrière, contre Anquetil d'abord, de 1964 à 1967, puis contre Merckx, de 1969 à 1976. Comble de malchance, le 14 juillet 1968, alors qu'il est en passe de gagner le Tour, un motard le fauche dans l'étape Font-Romeu-Albi et l'envoie à l'hôpital... Il se retire à 38 ans au sommet de la popularité et continue encore aujourd'hui, à 80 ans passés, d'honorer les départs du Tour de sa présence.

Le 20 juillet 1969, tandis que Neil Armstrong s'apprête à poser le pied sur la Lune, Eddy Merckx (24 ans) offre à son pays, à la veille de la fête nationale belge, une première victoire dans le Tour depuis celle de Sylvère Maes, trente ans plus tôt ! Il arrive avec plus de 17 minutes d'avance sur Robert Pingeon, Raymond Poulidor et Felice Gimondi... Il dévore tous ses adversaires tel un « Cannibale » (l'un de ses surnoms). Une seule fois, il sera mis en difficulté, le 9 juillet 1971, dans l’étape Grenoble-Orcières-Merlette, face à Luis Ocaña qui le devance de 9 minutes. Mais trois jours plus tard, l'Espagnol chute gravement dans la descente du col de Menté et doit abandonner. Grand seigneur, Merckx refuse le lendemain d'enfiler le maillot jaune : « Un maillot jaune, ça se mérite ». Merckx va gagner cinq Tours (1969, 1970, 1971, 1972, 1974) comme Anquetil et tout comme après lui Bernard Hinault. Celui-ci reste à ce jour le dernier Français à remporter le Tour (1985).

Dès sa première participation au Tour de France en 1978, Bernard Hinault remporte l'épreuve haut la main. Il récidive l'année suivante. En 1980, il gagne le Giro mais renonce au Tour. En 1981, celui que l'on surnomme « le Blaireau », sans doute en raison de son fort caractère, remporte l'épreuve du Paris-Roubaix, redoutée en raison des pavés du parcours, et également le Tour de France. En 1982, il réalise le doublé Giro-Tour de France. En 1983, blessé, il permet à son jeune équipier Laurent Fignon de remporter le Tour. L'année suivante, Laurent Fignon, que l'on surnomme « l'intello » parce qu'il a le bac et porte des lunettes (!), gagne une nouvelle fois le Tour devant Bernard Hinault, lequel s'est fâché avec son directeur sportif Cyrille Guimard et a fondé sa propre équipe, La Vie claire, avec l'appui de... Bernard Tapie.

Bernard Hinault, Bernard Tapie et Greg LeMond en 1984, DR

Une popularité rentable et convoitée

On est alors au milieu des années 1980. Le monde change. Outre-Atlantique et outre-Manche, les néolibéraux sont aux manettes. En France même, le socialisme n'est plus ce qu'il était. Bernard Tapie, un forban séduisant et proche du pouvoir, multiplie les coups de Bourse et les rachats d'entreprise hasardeux. En 1984, donc, il investit dans le Tour avec le projet de faire connaître son entreprise La Vie claire jusqu'aux États-Unis. Il permet à Bernard Hinault de remporter le Tour de France de 1985 avec son coéquipier l'Américain Greg LeMond. « Le Blaireau » réalise une nouvelle fois le doublé Giro-Tour de France.

Mais l'année suivante, Bernard Tapie décide que le Tour doit revenir à l'Américain. Hinault n'a pas le choix et doit assister LeMond comme ce dernier l'a assisté l'année précédente. Il n'en garde pas moins l'un des meilleurs palmarès du cyclisme français. L'homme d'affaires Tapie va quant à lui bousculer le Tour en y introduisant de l'argent à profusion. Les sponsors affluent et les revenus des champions prennent l'ascenseur. Il y a quelque chose de pourri au royaume du cyclisme mais l'on ne va s'en apercevoir qu'une décennie plus tard... 

Après une troisième victoire de Greg LeMond en 1990, voilà un nouveau champion, l'Espagnol Miguel Indurain. Il remporte cinq Tours de France d'affilée (1991, 1992, 1993, 1994, 1995) avec une apparente aisance. Du jamais vu ! Ses rivaux ont nom Laurent Jalabert, Richard Virenque ou encore l'Américain Lance Armstrong...

Et peu après survient le cataclysme ! En juillet 1998, tandis que les Français n'ont d'yeux que pour leur équipe de football, victorieuse de la Coupe du Monde, le Tour de France attire surtout l'attention de la police. Le 8 juillet 1998, le soigneur de l'équipe Festina est arrêté par la douane à la frontière franco-belge avec dans le coffre de sa voiture quantité de médicaments, des capsules d'amphétamines et surtout 235 ampoules d'érythropoïétine (EPO), un produit qui multiplie les globules rouges. Le 17 juillet, Bruno Roussel, directeur sportif de l'équipe Festina, est arrêté. Ses aveux provoquent l'exclusion de l'équipe et l'abandon de Richard Virenque et de ses huit coéquipiers.

Le vainqueur du Tour lui-même, Marco Pantani, est suspecté de dopage l'année suivante. Moralement détruit, il meurt d'un excès de médicaments dans une chambre d'hôtel en 2004, à 34 ans. Le dopage est un mal ancien auquel la mort prématurée de Louison Bobet, Jacques Anquetil ou encore Laurent Fignon n'est sans doute pas étrangère. Il est à l'origine de la mort de Tom Simpson, qui s'est effondré au sommet du mont Ventoux le 13 juillet 1967, victime de la chaleur et d'un excès d'amphétamines. Il n'est hélas pas limité au cyclisme mais c'est dans cette discipline qu'il est dénoncé avec le plus de vigueur depuis l'affaire Festina et le cas Lance Armstrong.

Lance Armstrong est un champion américain né en 1971. Soigné pour un cancer des testicules en 1996, il remonte en selle non sans courage et participe au Tour de France. Il va remporter l'épreuve sept années consécutives, de 1999 à 2005, un exploit sans précédent. Lui-même se veut calculateur, froid, avide avant tout d'argent plus que de gloire. Pas de quoi lui attirer la sympathie du public. Et en 2012, ce que chacun suspectait est confirmé par l'Agence américaine antidopage : Lance Armstrong a bien abusé de substances illicites dès 1998. Du coup, tous ses titres lui sont retirés et le Tour de France n'a officiellement pas de vainqueur entre 1999 et 2005 !

Une étape sur le Tour de France cycliste de 2011 (DR)

Retour en grâce

Le Tour de France a depuis lors peu à peu regagné la faveur du public, au prix de sévères purges.

Dans ses débuts, la compétition a été seulement suivie par les riverains de la route, venus en spectateurs. Le reste de la population en avait connaissance à travers les articles très enlevés de la presse écrite. Les plus remarqués demeurent ceux de l'écrivain et journaliste Antoine Blondin (1922-1991) qui a contribué par son talent à forger la légende du Tour. Arrivé sur le Tour par hasard en 1954, il va le suivre avec passion jusqu'en 1982, allant jusqu'à affirmer : « Je préfère le maillot jaune à l'habit vert [celui des académiciens]  ». À partir de 1930, le Tour a été aussi suivi par la radio. Dans les années 1950, enfin, il a été télévisé en direct. Il allait du coup grandir en réputation et changer de nature...

Aujourd'hui, les spectateurs directs demeurent toujours très nombreux sur le bord des routes (environ 12 millions), avides tout autant de voir les coureurs que de courir eux-mêmes après les véhicules de la caravane publicitaire. Mais l'essentiel se passe devant le petit écran.

La compétition est filmée à hauteur d'homme et de plus en plus en hélicoptère, offrant de magnifiques vues sur les paysages de France. Dans le monde entier, pour 3,5 milliards de téléspectateurs, l'exploit sportif devient ainsi un prétexte à découvrir le patrimoine national, d'autant que le parcours change chaque année, avec une seule constante depuis 1975 : l'arrivée des coureurs sur les Champs-Élysées (Paris) et bien sûr le passage par les fameux cols pyrénéens (Tourmalet, Aspin...) et alpins (Galibier, Iseran...).

Les villes et les collectivités ne s'y trompent pas. Depuis l’entre-deux-guerres, elles sont entrées dans une concurrence féroce pour promouvoir leur capital touristique et se faire mieux connaître. Plus de 700 villes ont au moins une fois accueilli le Tour... De même, depuis la création de la caravane publicitaire en 1930, les sponsors ou mécènes se pressent pour associer leur marque à celle du Tour. Il s'ensuit de belles rentrées financières pour l'organisateur de la course, ASO (Amaury Sport Organisation), une filiale du groupe Amaury, propriétaire également de L'Équipe et du Parisien.

Eddy Merckx, né le 17 juin 1945 à Meensel-Kiezegem (Belgique), sur une étape du Tour de France (DR)L'organisation du Tour implique aujourd'hui pas moins de douze mille personnes et cinq mille camions pour environ... deux cents coureurs et une vingtaine d'étapes.

Les étrangers ne sont pas restés indifférents à ce succès. Les pays voisins tels l'Italie (depuis 1909) et l'Espagne (depuis 1935) ont organisé des Tours similaires, le Giro et la Vuelta. Les États-Unis et même la Chine y songent également, avec l'objectif de faire apprécier leurs paysages et de prendre leur part sur les recettes publicitaires du cyclisme. Quant au Tour de France, il cherche à attirer de plus en plus de spectateurs à l’étranger. Il y réussit en prenant son départ dans une ville européenne voisine.

Le 6 juillet 2019, le Tour est parti de la Grand-Place de Bruxelles, pour célébrer le cinquantième anniversaire de la première victoire d'Eddy Merckx, l'« autre roi des Belges ». Né le 17 juin 1945, il demeure le sportif le plus populaire de Belgique et le plus grand cycliste de son siècle avec non seulement cinq Tours de France mais aussi cinq d'Italie et un d'Espagne à son palmarès (plus de 600 victoires au total).

Bibliographie

Dans Histoire du Tour de France (éditions La Découverte, 2014, 128 pages, 10 euros), Jean-François Mignot raconte le Tour, détaille ses aspects humains et le replace dans le contexte économique, social et culturel de la France.

Parmi de nombreux autres ouvrages, signalons aussi Le Tour de France et la France du Tour, un passionnant essai de la journaliste Béatrice Houchard (Calmann Lévy, 2019, 228 pages, 17 euros) qui replace les péripéties de l'épreuve dans l'actualité française.


Publié ou mis à jour le : 2019-07-31 11:56:26

 
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