Pays baltes, Pologne, Ukraine

Pilsudski et le prométhéisme

Depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie le 24 février 2022, la Pologne et les pays baltes sont à l’avant-garde de la résistance, aux côtés de l’Ukraine.

Faut-il s’en étonner ? On peut y voir la résurgence de l’axe Baltique-mer Noire qui connut son heure de gloire il y a cent ans.

Konrad Krzyżanowski, Portrait de Józef Piłsudski, 1920, musée de Silésie à Katowice (Pologne). Agrandissement : Wojciech Weiss, Wojciech Weiss, collection du musée de Lublin (Pologne).Ce concept géopolitique dirigé contre la Russie fut esquissé au début du XXe siècle par le héros national polonais Jozef Pilsudski (1867-1935) sous le curieux nom de Prométhéisme.

C’est en 1904, au début de la guerre russo-japonaise, alors qu’il se trouvait déporté en Sibérie du fait de ses activités au sein du Parti socialiste polonais (PPS) que Jozef Pilsudski adressa un mémorandum au gouvernement japonais. Il y montrait l’intérêt d’utiliser dans la lutte contre la Russie les nombreuses nations non-russes qui vivaient dans les bassins de la Baltique et des mers Noire et Caspienne.

Il estimait que « la force de la Pologne et son importance parmi les parties constituantes de l’État russe [l’]incite à assumer [elle-même] le but de briser l’État russe en ses principaux constituants en émancipant les pays qui ont été incorporés de force dans cet Empire. Nous considérons ceci non seulement comme la conclusion de notre combat national pour un État indépendant mais aussi comme une garantie pour notre existence à partir du moment où la Russie, privée de ses conquêtes, sera assez affaiblie pour cesser d’être un voisin puissant et dangereux ».

Ce dessein est redevenu d'actualité en 2022 dans la bouche d'un autre chef d'État polonais ! L'ex-président Lech Walesa (Solidarnosc) a dit en effet vouloir ramener la Russie à la Moscovie du XVIe siècle : « On compte soixante peuples qui ont été annexés, il faudrait soulever ces peuples [...] et il faut soit changer le système politique de la Russie, soit la ramener à une population de moins de cinquante millions d’habitants » (Interview à TF1, 9 juillet 2022).

Le rêve avorté d’une nouvelle Union polono-balte

La Pologne a retrouvé son indépendance à l’issue de la Première Guerre mondiale, le 11 novembre 1918, cent vingt-trois ans après les partages du XVIIIe siècle. Elle a  stabilisé grosso modo ses frontières en s’étendant largement à l’Est aux dépens de la Russie ce qui lui valu de subir une contre-offensive de l'Armée rouge (note).

En même temps, la Finlande, l’Estonie, la Lettonie et la Lituanie sont nées en tant que nouveaux États indépendants en bénéficiant de la chute de l’empire tsariste et de la révolution bolchévique d’octobre 1917 suivie de la guerre civile et des interventions étrangères. Dans les mêmes circonstances, on a assisté à l’émancipation de l’Ukraine et de la Crimée, et dans le Caucase, de la Géorgie, de l’Arménie et de l’Azerbaïdjan.

Défilé de cavalerie à Sejny, pendant la guerre polono-lituanienne de 1920, archives du musée régional d'État de Suwałki (Pologne).

Couvert de gloire par sa lutte contre les bolchéviques, Pilsudski imagine alors une association d’États, la « Fédération de l’Entre-Deux-Mers » (Federacja Miedzymorze ou Intermarium) qui réunirait la Lituanie, la Pologne, la Biélorussie et l'Ukraine. Il y voit une façon de reconstituer la République des deux Nations qui, du XVIe au XVIIIe siècle, couvrait sous la houlette polonaise la quasi-totalité de l’espace du Centre-Est européen entre mer Baltique et mer Noire (990 000 km2 et 10,5 millions d’habitants à son apogée).

L'intégration à cette fédération d'une Ukraine indépendante aurait selon Pilsudski écarté le danger de pénétration russe comme de la colonisation allemande (note) tout en protégeant la Roumanie qui venait d'être considérablement agrandie par l’annexion de la Transylvanie, du Banat et de la Bessarabie (l'actuelle Moldavie).

La République des deux Nations polono-lituanienne (1569), source : Atlas historica

Semion Petliura, vers 1920.Le Projet prométhéen prend forme durant les premiers mois de 1920 avec une alliance politico-militaire entre la Pologne et l’Ukraine, alors dirigée par le leader nationaliste Semion Petliura. Elle sera marquée par l’entrée de l’armée polonaise à Kiev (Kjiv) en mai 1920.

Une mission militaire polonaise est aussi envoyée dans les pays du Caucase et une motion de la « République de Crimée » est déposée devant la jeune Société des Nations (SDN) en vue de cette région un « protectorat polonais » !

Mais en à peine un an, les espérances de Pilsudski s’effondrent suite à la reconquête de l’Ukraine par l’Armée rouge et d'autre part aux succès militaires de Pilsudski lui-même, qui repoussent les frontières de la Pologne vers l’ouest de la Biélorussie et l’Ukraine occidentale et conduisent à l'annexion de Wilno, l’actuelle Vilnius, capitale de la Lituanie. La ville était alors, il est vrai, à majorité polonaise (66 %) et juive (27 %), les Biélorusses (5%) et les Lituaniens (2 %) étant très minoritaires.

Cette occupation de Wilno sonne le glas d’une association polono-lituanienne et les deux pays ne renoueront leurs relations qu’en 1935 après le décès de Pilsudski.

L'armée polonaise à Kjiv en mai 1920. Agrandissement : Simon Petlioura et Józef Piłsudski (au centre) accompagnés de leurs officiers à Ivano-Frankivsk (ville de l'Ouest de l'Ukraine) en septembre 1920.

Semion Petlioura, de la célébrité à l’assassinat

Né à Poltava  le 22 mai 1879, Semion Petlioura fut l'un des représentants les plus importants du mouvement national ukrainien comme Ataman (commandant suprême de l'armée) et président de l’éphémère République Populaire d’Ukraine (1917-1920). C’est durant cette période qu’il conclut avec Pilsudski le traité de Varsovie du 22 avril 1920. Ce traité reconnaît l’indépendance de l’Ukraine mais attribue l’Ukraine dite Occidentale (région de Lwow/Lviv) à la Pologne tandis que l’accord militaire figurant en annexe au traité place les troupes ukrainiennes sous commandement polonais, notamment après la prise de Kjiv par l’Armée rouge le 7 mai 1920.
Cette orientation rencontre la profonde hostilité de nombreux nationalistes ukrainiens qui firent sécession (note), ce qui profita rapidement au pouvoir soviétique et aboutit à la reconquête du pays par l’Armée rouge et à la proclamation de la République Socialiste Soviétique d’Ukraine dès octobre 1920. Petlioura dut s’enfuir en Pologne puis en France où il fut assassiné en mai 1926 par Samuel Schwartzbart, un jeune anarchiste juif qui voulait venger les innombrables victimes des pogroms déclenchés en Ukraine en 1919 par Petlioura et ses partisans.

Comment les Piast et Jagellon ont structuré la géopolitique polonaise

Le Projet prométhéen de Pilsudski s'insère dans un récit historique polonais imprégné depuis des siècles du concept des « deux ennemis », l’Allemagne à l’Ouest et la Russie à l’Est. L’un ou l’autre danger prédominent selon les périodes, les deux pouvant se conjuguer. Ce concept s’incarne successivement durant les dynasties Piast puis Jagellon du Xe au XVIIe siècle, mais aussi durant la Deuxième République polonaise (1918-1939) et se poursuit jusqu’à la République Populaire de Pologne (1945-1990).

Marcello Bacciarelli, Casimir III le Grand, XVIIIe siècle, château royal de Varsovie.• Pour les Piast, dont la dynastie est à l’origine de la Pologne en 960 et s'éteint en 1370, à la mort de Casimir III le Grand, le centre de gravité du pays se situe à l’Ouest, suite à l’union des duchés entre Vistule et Oder jusqu’à la Poméranie et la Silésie, voire jusqu’à l’actuelle Bohême. 

Les Piast regardent aussi vers le Sud-Est avec la Galicie orientale (région de Lwow/Lviv, Ukraine Occidentale).

Dans ce contexte, les menaces viennent en premier lieu de l’expansion du Saint Empire romain germanique et de l’Ordre teutonique ainsi que des tentatives de germanisation de la Silésie, de la Poméranie et de la Mazurie (l’ex-Prusse-Orientale).

Marcello Bacciarelli, Ladislas II Jagellon, XVIIIe siècle, château royal de Varsovie.• Les Jagellons, princes issus de Lituanie qui succèdent aux Piast, ont été à la base de l’Union de Lublin de 1569 entre la Pologne et la Lituanie. C'est à eux que l'on doit la « République des Deux Nations », un État à la fois nobiliaire, multi-ethnique et multi-religieux, statut unique dans l’Europe d’alors.

Cette Union fait basculer vers l’Est le centre de gravité du pays (note) et se traduit en 1596 par le transfert de la capitale, de Cracovie à Varsovie, à mi-chemin entre Cracovie et Vilnius. La frontière orientale devient l’enjeu stratégique du nouvel État et il arrive aux Polonais de faire même trembler les Russes. Ainsi en 1612 entrèrent-ils à Moscou en conquérants.

Ces deux visions géopolitiques de la Pologne, l’une orientée vers l’Ouest, l’autre vers l’Est selon un axe Baltique-Mer Noire, alternent depuis un millénaire... et parfois se conjuguent. À la fin du XVIIIe siècle, les Autrichiens, les Prussiens et les Russes s'unissent ainsi dans le partage de la Pologne. L'URSS et le IIIe Reich récidivent en 1939 à la faveur du pacte germano-soviétique.

Au début de la Grande guerre, les Nationaux-Démocrates [Endecja selon l’acronyme polonais] du politicien conservateur Roman Dmowski (1864-1939) visent une Pologne nationalement homogène et plutôt orientée vers l'Ouest, en opposition à l'Allemagne, à la manière des Piast. Ils ont l’oreille des Alliés britanniques et français et s'opposent à Pilsudski.

Jozef Pilsudski, né dans l’actuelle Lituanie, issu de la social-démocratie et apôtre d’une Pologne multi-ethnique, plaide plutôt pour un développement vers l'Est, en opposition aux Russes à la manière des Jagellon. Aussi tente-t-il mais en vain, en pleine guerre, d’obtenir avec les Allemands et les Austro-Hongrois la constitution d’un État polonais à la faveur du démantèlement de la Russie révolutionnaire.

Durant l’entre-deux guerres, la géopolitique de la Seconde République polonaise reste fidèle à l'« orientation Jagellon » qui séduit même au-delà des rangs pilsudskistes (note). Dans cette démarche, l’URSS est vue comme l’ennemie. Elle prend la place du défunt empire tsariste en dépit d’un pacte de non-agression signé en 1932 entre les deux pays suivi en 1934 d’un même traité avec l’Allemagne nazie.

Après 1945, les changements territoriaux font « glisser » la Pologne d’Est en Ouest en lui faisant perdre ses Kresy (confins) orientaux. Elle retrouver globalement ses limites du XIIIe et XIVe siècles. C'est le retour en force de  l'« orientation Piast ». C'est ainsi que la République Populaire de Pologne sous tutelle soviétique assume, au nom du retour dans le giron national des « Territoires Recouvrés » de l’Ouest (note), les concepts anti-allemands et plus ou moins pro-russes - mais aussi ultra-nationalistes et identitaires – professés par Dmowski ! La « re-polonisation » des territoires ex-allemands sera le seul vrai consensus national durant vingt-cinq ans, jusqu'à la reconnaissance par l'Allemagne fédérale de la frontière Oder-Neisse en 1970.

Vers la résurgence du rêve « prométhéen » de Pilsudski ?

Dans le contexte des années 1918-1920, le Prométhéisme polonais a échoué car il a dû affronter de fortes réticences intérieures, avec l’Endecja, et extérieures, avec les alliés français et britanniques mais aussi les éventuels partenaires de la Pologne qui ont pu craindre une résurgence de la « République des Deux Nations ».

Un siècle plus tard, alors que la Pologne n’a jamais été aussi forte et prospère grâce à son intégration à l’Union européenne, le soutien de l’OTAN lui donne l’espoir de ressusciter le rêve de Pilsudski sous la forme de nouvelles alliances géopolitiques.

Depuis la dislocation du pacte de Varsovie et le démembrement de l’URSS, la Pologne considère ses voisins orientaux comme une sorte de « ventre mou » stratégique qu’il faut consolider face à la Russie. Dans ce contexte, une série d’alliances régionales se sont mises en place avec le soutien de Washington dès avant le conflit russo-ukrainien :
• L’Initiative des Trois Mers, lancée en août 2016 à l’initiative de la Pologne et de la Croatie et soutenue par les États-Unis de Donald Trump, est axée sur le développement des infrastructures entre la Baltique, la mer Noire et l’Adriatique.
• Plus resserré géographiquement, le Triangle de Lublin (en référence à l’Union de Lublin ?) créé en 2020 rassemble la Pologne, la Lituanie et l’Ukraine en vue de soutenir la candidature ukrainienne à l'OTAN et dans l'Union européenne.
• Dans la foulée, un Trio associé qui réunit la Pologne, la Géorgie et la Moldavie a vu le jour en 2021.

Ces alliances servent l'affrontement avec la Russie mais pourraient aussi à terme interférer avec la diplomatie européenne.

Michel Chlastacz
Publié ou mis à jour le : 2024-03-01 23:17:49

Voir les 10 commentaires sur cet article

Christian (28-07-2023 06:18:16)

On n’a guère commenté le fait que, lorsque Poutine et Loukachenko se sont rencontrés dimanche dernier, ils ont proféré des menaces à peine voilées à l’encontre de la Pologne. A cette occas... Lire la suite

Christian (22-07-2023 12:50:59)

Ce vendredi 21 juillet, le président russe Vladimir Poutine a accusé la Pologne d’avoir des « plans revanchards » et de vouloir récupérer des territoires de l’ouest de l’Ukraine, ajoutant ... Lire la suite

Christian (15-07-2023 06:29:33)

On peut noter que les trois alliances régionales citées dans cet article ("Initiative des Trois Mers" de 2016, "Triangle de Lublin" de 2020 et "Trio associé" de 2021) sont certes antérieures à l'... Lire la suite

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