La cathédrale de Chartres

Perfection médiévale

En cette année du millénaire de l’église basse romane (actuelle crypte) qui fut achevée à l’automne 1024, le long chantier de restauration de la cathédrale Notre-Dame de Chartres touche à sa fin. Il redonne toute sa splendeur à l’une des cathédrales médiévales les mieux conservées de France, célébrée par Hugo, Huysmans, Claudel, Proust, Péguy…

Après de multiples reconstructions durant le Haut Moyen Âge, elle fut ensuite relativement épargnée par les guerres et les destructions, ce qui lui valut d’être la première cathédrale française à être inscrite en 1979 au Patrimoine Mondial de l’UNESCO.

Mathilde Dillmann

Vue extérieure de la cathédrale de Chartres. Agrandissement : Portail central © OUR PLACE The World Heritage Collection : Geoff Mason (cathedrale-chartres.org).

Une longue histoire

La présence d’une cathédrale est attestée à Chartres dès le IVe siècle. Mais aucun vestige de l’église paléochrétienne ne semble subsister dans l’édifice actuel.

Les deux murs les plus anciens se trouvent dans la crypte Saint-Lubin : ils ont fait l’objet de nombreuses recherches démontrant qu’ils ont été construits à l’époque gallo-romaine mais qu’ils sont vraisemblablement antérieurs à la cathédrale.

Crypte de Saint-Lubin, niches à reliques @ NDC. Agrandissement : Crypte de Saint-Lubin, voutes, A. Louet @  NDC (cathedrale-chartres.org)

La cathédrale fut ensuite détruite, puis reconstruite à plusieurs reprises : peut-être en 475 (ou en 594), ensuite en 743 lors du raid du duc d’Aquitaine, Hunold, puis en 858 lors du sac de la ville par les Normands. C’est alors que l’évêque Gislebert entreprit de reconstruire l’édifice.

La chemise de Notre-Dame @ NDC (cathedrale-chartres.org).La crypte Saint-Lubin correspond à ce premier état conservé (bien que sa voûte ait été reconstruite au XVIIIe siècle afin de supporter le poids du maître-autel et du groupe de l’Assomption élevé dans le chœur). Les murs présentent un très bel appareillage avec des joints repassés qui prouve le soin apporté à la construction de cette nouvelle cathédrale qui reçut, le jour de sa dédicace en 876, une des plus précieuses reliques de la chrétienté : le Voile de la Vierge.

Alors appelé Sainte Tunique ou Sainte Chemise, ce tissu de soie, qui aurait été porté par la Vierge le jour de l’Annonciation, avait été conservé par les empereurs byzantins, puis offert par l’empereur Constantin VI ou l’impératrice Irène à Charlemagne. Son petit-fils, Charles le Chauve, en fit don à la cathédrale de Chartres qui devint alors un grand centre de pèlerinage marial.

Ancien reliquaire du voile de la Vierge (cathedrale-chartres.org). Agrandissement : Reliquaire actuel.

La cathédrale romane

L’édifice fut à nouveau détruit par un incendie en 962, puis entièrement ravagé par les flammes dans la nuit du 7 au 8 septembre 1020.

Saint Fulbert de Chartres, manuscrit du XIIe siècle © Bibliothèque municipale de Chartres, Ms. 4, fol. 94L'évêque Fulbert fit alors reconstruire la cathédrale selon des principes novateurs qui marquent les débuts de l’art roman. Il aurait fait appel à un architecte laïc, nommé Bérenger, pour concevoir le nouveau monument.

Ses dimensions, exceptionnelles pour l’époque (105 m de long et 34 m de large), frappèrent d’admiration les contemporains. Elles permettaient d’accueillir des pèlerins toujours plus nombreux grâce à une organisation spatiale bien définie, qui fut ensuite reprise dans la cathédrale gothique.

L’église haute était consacrée à la célébration liturgique, tandis que l’église basse, dans laquelle les reliques étaient conservées, était réservée aux dévotions des pèlerins. Ils pouvaient également y puiser l’eau miraculeuse du Puits des Saints Forts qui, disait-on, avait le pouvoir de guérir toutes sortes de maladies.

Restitution de la cathédrale de Fulbert, 1039 (cathedrale-chartres.org).

Parmi les nouveautés architecturales, le chœur roman comportait un déambulatoire qui permettait aux fidèles de s’approcher au plus près du sanctuaire et d’en faire le tour. Il s’ouvrait sur trois chapelles ce qui le différenciait des déambulatoires créés à la même époque. Ce nouveau système de circulation dans la cathédrale favorisait également l’organisation de processions lors de grandes célébrations.

Flèche sud © NDC (cathedrale-chartres.org). Agrandissement : Façade datant des années 1134-1160 © NDC (cathedrale-chartres.org).En septembre 1134, un nouvel incendie ravagea une grande partie de la ville. Les chroniqueurs affirment qu’il épargna miraculeusement la cathédrale, mais il est possible, selon Alain Erlande-Brandenburg, qu’il ait endommagé la façade occidentale. Il est en revanche certain que la destruction des maisons devant le parvis permit d’allonger la nef et d’entreprendre une nouvelle façade.

C’est alors que commença la construction de la tour nord en 1138 (qui fut arrêtée au premier étage pour une raison inconnue), suivie vers 1142 par celle du clocher sud (le « Clocher vieux ») composé d’une tour haute de 60 m d’où jaillit une flèche de 43 m achevée vers 1160-70.

En 1145 débuta l’édification du Portail Royal afin d’assurer la liaison entre les deux tours. La façade occidentale n’était pas achevée lorsqu’un violent incendie détruisit à nouveau la ville et la cathédrale du 10 au 12 juin 1194. Il n’épargna que l’église basse et le massif occidental qui se composait alors de deux niveaux d’élévation : le Portail Royal, surmonté des trois grandes verrières.

La cathédrale gothique

L’évêque Renaud de Mousson, cousin germain de Philippe Auguste, décida aussitôt de reconstruire une nouvelle fois la cathédrale.

La rapidité des travaux qui nécessita de réunir des sommes colossales s’explique en partie par le redoublement de la ferveur religieuse devant le miracle du Voile de la Vierge, retrouvé intact après l’incendie. À une époque où la dévotion à la Vierge connaissait un nouvel essor, Chartres conforta ainsi sa position parmi les grands lieux de pèlerinage mariaux européens.

Crypte de Fulbert © NDC (cathedrale-chartres.org). Agrandissement : Peinture murale dans la chapelle saint Clément de la crypte de Fulbert © NDC (cathedrale-chartres.org).

L’architecte anonyme, désigné sous le nom de convention de « Maître de Chartres », dut faire face à de nombreuses difficultés, en partie causée par la conservation des parties romanes qui avaient échappé à l’incendie. Le plan de l’église basse (appelée aussi crypte de Fulbert) détermina les dimensions de la nef et du chœur.

Flèche nord dite Jehan de Beauce, H. de Féraudy © NDC (cathedrale-chartres.org). Agrandissement : vue du ch?ur de la cathédrale.Par contre, l’architecte eut toute liberté pour dessiner les bras du transept. Il leur donna une largeur exceptionnelle et les dota de façades impressionnantes, dignes de rivaliser avec la façade principale, ce qui n’avait encore jamais été tenté dans l’architecture médiévale. Les trois portails, ouvrant sur les trois vaisseaux intérieurs, furent précédés d’un immense porche, conçu également sur un rythme ternaire.

La réalisation du gros œuvre fut mené avec une grande vélocité : la nef fut terminée en 1210, et le chœur en 1220. Un quart de siècle suffit pour réaliser cet ensemble architectural considérable, ses sculptures (portails et porches du transept notamment), mais aussi la majorité des vitraux.

Les travaux s’achevèrent vers 1230-1235 par le transept, mais la cérémonie de consécration de la nouvelle cathédrale eut lieu beaucoup plus tardivement, le 17 octobre 1260. Quant à la tour nord, elle ne fut achevée, dans le style flamboyant, qu’au début du XVIe siècle par Jean Texier, dit Jean de Beauce.

Le portail nord © NDC (cathedrale-chartres.org). Agrandissement : Sculptures sur le portail nord © NDC (cathedrale-chartres.org).

Un moment majeur dans l’histoire de l’architecture gothique

L’architecte utilisa les techniques de construction les plus novatrices, ce qui fit de Chartres l'une des plus importantes cathédrales gothiques.

Lles Très Riches Heures du duc de Berry,  XVe siècle, Chantilly, musée Condé. La Vierge au centre monte les marches du Temple entourée à gauche de saint Joachim et à droite de sainte Anne. Le Temple prend la forme de la façade centrale de la cathédrale de Bourges. Agrandissement : Vue actuelle de la cathédrale de Beauvais.Elle appartient à une phase architecturale parfois nommée « gothique classique », qui tire parti des expériences antérieures du « premier gothique » désignant les cathédrales et basiliques dite de la première génération (Saint-Denis et Sens, vers1140-1160) et de la deuxième génération (Paris et Laon, vers 1160-1200).

Elle se caractérise par une accentuation de la monumentalité qui s’allie à un sens de l’équilibre et de l’harmonie. La fin du XIIe siècle vit se multiplier les chantiers des cathédrales dans la partie nord du royaume de France, notamment à Bourges, Reims, Amiens et Beauvais, ce qui créa un climat d’émulation entre les architectes, les maîtres d’œuvre, mais aussi les commanditaires.

Les prélats encouragèrent ainsi la recherche de nouvelles solutions architecturales pour créer le monument le plus extraordinaire, le plus à même de matérialiser sur terre la « Jérusalem céleste ».

À Chartres s’élabora une nouvelle manière de concevoir l’élévation intérieure d’une cathédrale. L’architecte renonça aux quatre niveaux habituels (grandes arcades, surmontées par les tribunes, surmontées par le triforium, surmonté par les fenêtres hautes) pour concevoir un rythme ternaire. Il réussit à perfectionner le contrebutement de manière à supprimer le niveau des tribunes et à agrandir de manière spectaculaire les fenêtres hautes ce qui allégea les structures et apporta une luminosité nouvelle à la cathédrale.

Triforium de la cathédrale de Chartres, NDC, S. Godts (cathedrale-chartres.org).

Cette nouvelle manière (qui fut bientôt reprise sur d’autres chantiers de cathédrales) permit un nouvel équilibre entre les deux niveaux extrêmes, les grandes arcades (14 m) et les fenêtres hautes (14 m), qui s’équilibrent de part et d’autre du triforium (3 m de hauteur). Les mur, percés de larges ouvertures, y gagnèrent en légèreté tout en attirant le regard vers le haut.

La généralisation des voûtes d’ogive quadripartites sur un plan rectangulaire, selon un module répété qui organise tout le plan de la cathédrale, et l’élaboration des piliers cantonnés, permirent aussi une meilleure répartition des poussées et contribuèrent aussi à l’équilibre et à l’harmonie de l’édifice.

Fenêtres hautes restaurées © NDC (cathedrale-chartres.org).

Parmi les autres grandes nouveautés se distingue aussi l’apparition de la fenêtre composée de plusieurs éléments, par exemple des lancettes sous une rose polylobée. L’espace vitré, étendu désormais sur toute la largeur de la travée, permit la création de vitraux beaucoup plus grands.

Il semblerait que le « Maître de Chartres » n’ait pas eu le temps de mener à bien son projet, et qu’un nouvel architecte lui ait succédé à partir de 1215 comme le prouveraient l’apparition de formes plus fines dans l’ornementation du transept.

Selon le plan initial, la cathédrale aurait comporté huit tours : les deux de la façade occidentale, mais aussi deux à chaque bras du transept et deux au chevet (dont les souches sont toujours visibles). Et peut-être même une neuvième formée par une flèche à la croisée du transept. Ce projet qui aurait donné une toute autre silhouette à l’édifice semble avoir été abandonné assez rapidement.

Tour du ch?ur, le déambulatoire, scènes 6 à 10 encadrant l'horloge @ A. Gouache (cathedrale-chartres.org). Agrandissement : Tour du ch?ur, scènes 16 à 17 @ Mgr P. Christory (cathedrale-chartres.org).

Les transformations ultérieures

Au fil des siècles, la cathédrale gothique connut plusieurs transformations notables.

 Tour du ch?ur, vue du déambulatoire sud. Agrandissement : Tour du ch?ur, scènes 17 et 18, @ A. Gouache (cathedrale-chartres.org). Dès le début du XVIe siècle, Jean Texier, dit Jean de Beauce, choisi pour réaliser la tour nord, reçut également commande d’une clôture pour isoler le chœur de la cathédrale.

Il réalisa un spectaculaire jubé, et un tour de chœur où se lit dans l’ornementation le passage du style gothique flamboyant à un répertoire de pilastres et de médailles inspiré par de la Renaissance italienne.

Quarante scènes sculptées représentant la vie de la Vierge et du Christ furent réalisées par de grands artistes (Jean Soulas, François Marchand, Thomas Boudin, Jean-Baptiste Tuby, Simon Mazière…) dont certains œuvrèrent également sur les chantiers royaux, et en particulier à la chapelle royale de Versailles, car le chantier s’étendit sur près de deux cents ans et se termina en 1716.

Le sacre de Henri IV

Entretemps, le nouveau chœur avait accueilli un événement particulièrement marquant dans l’histoire de la cathédrale. Henri IV, ne pouvant se rendre à Reims, ville encore tenue par la Ligue, décida que la cérémonie du sacre aurait lieu à Chartres. Brodeurs et tapissiers réalisèrent à la hâte un somptueux décor pour ajouter au faste de la célébration qui se tint le 27 février 1594. Le sacre d’Henri IV à Chartres constitue ainsi une exception dans la longue tradition du sacre des rois de France à Reims.
Il prouve aussi le lien étroit qui unissait de longue date la cathédrale à la royauté. Depuis le don de la relique du Voile de la Vierge par Charles le Chauve, les rois de France multiplièrent les donations et les pèlerinages, comme Saint Louis, Louis XI, Henri III (qui se rendit quatorze fois à la Chartres), Louis XIII, Louis XIV… Certains y organisèrent d’importantes cérémonies, à la fois religieuses et diplomatiques : en 1254, Saint Louis invita Henri III d’Angleterre à Chartres afin d’engager les négociations du traité de paix qui fut conclut cinq ans plus tard. En 1409, Charles VI tenta de réconcilier solennellement Charles d’Orléans et Jean sans Peur lors d’une grande célébration dans la cathédrale.

Sacre de Henri IV à Chartres en 1594, Paris, BnF.

Le chœur du XVIIIe siècle

Comme dans bien d’autres édifices religieux, le clergé décida vers le milieu du XVIIIe siècle de transformer l’aménagement intérieur du chœur selon les nouvelles modes.

Le jubé, considéré comme une structure archaïque, fut démoli en 1763 et remplacé par une haute grille de fer forgé, tandis qu’un placage de stuc et de marbre « à l’antique » métamorphosa l’architecture gothique en un décor néoclassique. Un dallage de marbre remplaça également la pierre du pavement.

Le maître-autel de Charles-Antoine Bridan, XVIIIe siècle.

Le maître-autel du XIIIe siècle céda la place en 1776 à une nouvelle création, en forme de tombeau, « à l’image du sépulcre d’où la Sainte Vierge s’élança vers les cieux ». Il fut surmonté d’un colossal groupe sculpté en marbre (de 6 mètres de haut) dû au sculpteur Bridan représente l’Assomption de la Vierge, entourée des archanges Gabriel, Michel et Raphaël. Le même artiste réalisa également des bas-reliefs de marbre destinées à remplacer les anciennes tapisseries qui ornaient le chœur.

La Révolution

La cathédrale devint « temple de la Raison » le 9 frimaire an II (29 novembre 1793).

Vierge de la chapelle Notre-Dame de Sous-Terre © NDC (cathedrale-chartres.org). Agrandissement : Groupe de l'Assomption de Charles-Antoine Bridan.La statue en bois de la Vierge à l’Enfant de Notre-Dame-de-Sous-Terre qui remontait au XIIe siècle fut brûlée et le maître-autel enlevé.

Mais le conventionnel Sergent-Marceau réussit à sauver le groupe de l’Assomption de la destruction, arguant qu’il suffisait de transformer la Vierge en déesse de la Raison en la coiffant d’un bonnet phrygien et en lui mettant une pique dans la main.

Il parvint aussi à sauvegarder la majorité des sculptures des portails gothiques en s’opposant au vandalisme qui avait déjà commencé au porche nord.

Malgré la proposition d’un nommé Cocho-Bobusse de détruire la cathédrale, l’édifice fut relativement épargné, à la différence de la majorité des églises paroissiales de Chartres.

L’incendie de 1836

La dernière transformation majeure de la cathédrale fut causée par un incendie qui détruisit en juin 1836 la charpente de bois et la toiture de plomb médiévales.

Le chantier de reconstruction, mené en moins de quatre ans, marqua un nouveau bouleversement dans l’histoire de la cathédrale par le choix de matériaux plus résistants au feu.

La charpente en bois fut ainsi remplacée par une structure moderne en fonte boulonnée et fer, couverte d’une toiture en cuivre rapidement « vert-de-grisé », ce qui dota l’édifice d’une nouvelle couleur qui fait aujourd’hui l’une de ses caractéristiques.

Incendie de la cathédrale Notre-Dame de Chartres, François Alexandre Pernot, 1836, musée des Beaux-Arts de Chartres. Agrandissement : Flèches et toiture de la cathédrale © NDC, H. de Féraudy (cathedrale-chartres.org).

Les sculptures et les vitraux médiévaux

- Un décor inspiré par l’École de Chartres

L’ampleur et la complexité de la signification théologique des décors de la cathédrale, aussi bien des sculptures que des vitraux, les ont fait comparer aux Sommes de Thomas d’Aquin et de Vincent de Beauvais.

Manuscrit enluminé de Chartres, vers 1150, Paris, BnF.Ils présentent en effet une vision synthétique de l’ordre du monde qui manifestent l’importance de l’École de Chartres. Ses théologiens, célèbres dans toute l’Europe depuis le Xe siècle, élaborèrent une réflexion métaphysique fondée sur une synthèse de la philosophie antique (en particulier la philosophie platonicienne) et de l’Ancien et du Nouveau Testament. Le décor de la cathédrale accorde ainsi une place très importante aux patriarches et aux prophètes bibliques, considérés comme des précurseurs du Christ.

La figure principale fut Bernard de Chartres, maître de l’école épiscopale de 1114 à 1119, puis chancelier jusqu’en 1124, qui s’efforça de concilier les philosophies de Platon et d’Aristote.

En s’appuyant sur la grande division du Timée entre être et devenir, il élabora une réflexion novatrice autour de la notion fondamentale de progrès. « Nous sommes comme des nains montés sur les épaules des géants, si bien que nous pouvons voir plus de choses qu’eux et plus loin qu’eux, non que notre vision soit plus perçante ou notre taille plus haute, mais parce que nous sommes transportés et élevés plus haut grâce à leur taille de géants », selon ses propos rapportés par Jean de Salisbury. Cette phrase trouve sa correspondance dans les vitraux du bras sud du transept qui montrent les apôtres juchés sur les épaules des prophètes.

Portail Royal de la cathédrale de Chartres. Agrandissement : le grand tympan où le Christ en majesté, tenant le livre de vie, trône dans une mandorle, entouré des quatre vivants, symboles des évangélistes : l?aigle de Jean, le lion de Marc, le taureau de Luc, l?homme de Matthieu ? tous ailés © NDC (cathedrale-chartres.org).

Son frère, Thierry de Chartres, maître de l’école épiscopale en 1121, puis chancelier en 1150, prit sans doute une part importante à l’élaboration du Portail Royal. Ses recherches métaphysiques sur les correspondances des dogmes de l’Incarnation et de la Trinité dans la philosophie platonicienne s’accompagnèrent de la rédaction d’un manuel consacré aux arts libéraux, l’Heptateuchon.

- La sculpture

Les portails des façades concentrent l’essentiel du programme sculpté. La sculpture se déploie en effet à l’extérieur du monument, à l’emplacement symbolique des portes qui donnent accès à la cathédrale, considérée comme la représentation de la « Jérusalem céleste ».

Christ en Gloire, portail royal cathédrale de Chartres © NDC (cathedrale-chartres.org).Le Portail Royal (1145-1155) qui s’ouvre au pied de la façade occidentale est consacré au Christ en majesté selon la vision de l’Apocalypse. Les deux portails latéraux reprennent des thèmes christiques et montrent l’Incarnation (l’Enfance du Christ) avec la Vierge en majesté (à droite) et l’Ascension, annoncée par les anges aux apôtres (à gauche).

Dans les ébrasements, les statues-colonnes, nouveauté inspirée de Saint-Denis, créent un lien visuel entre les trois portails et renforcent l’unité de l’ensemble. Elles figurent des personnages de l’Ancien Testament : ancêtres ou préfigurations du Christ, rois et reines de la tribu de Juda, prophètes et patriarches.

Dans les voussures apparaissent les vieillards de l’Apocalypse, les anges, les signes du zodiaque, mais aussi les arts libéraux et les travaux des mois. Les gestes les plus humbles de la vie quotidienne sont ainsi présentés auprès des scènes religieuses les plus sacrées. Car, selon l’École de Chartres, le travail manuel, béni par Dieu, devient œuvre de foi et d’espérance.

Scène de la vie du Christ sur un chapiteau du Portail Royal © NDC (cathedrale-chartres.org).

On distingue au moins quatre ateliers de sculpteurs différents, dont certains oeuvrèrent également à Notre-Dame de Paris. Le « Maître Principal » est célèbre pour la délicatesse des sourires illuminant les visages qui semblent empreints d’une paix intérieure.

Réalisées entre 1210 et 1230 par plusieurs ateliers, les façades des bras du transept sont consacrées, l’une à l’Ancien Testament (au nord), l’autre au Nouveau (au sud), mais cette répartition est nuancée par l’idée théologique selon laquelle certains personnages de l’Ancien Testament annoncent ou préfigurent les Évangiles.

Les statues-colonnes de la baie centrale représentant la Reine de Saba, David, Salomon © NDC Féraudy (cathedrale-chartres.org). Agrandissement : la Visitation, sculptures portail royal © NDC (cathedrale-chartres.org).Le portail de droite de la façade septentrionale porte au tympan l’histoire de Job et au linteau le jugement de Salomon. Parmi les statues-colonnes on distingue Salomon et la reine de Saba au portail de droite, Melchisédech, Abraham, Moïse, Samuel, David, Isaïe, Jérémie, Siméon, mais aussi Jean-Baptiste et Pierre au portail central.

Ce portail célèbre un nouveau thème iconographique lié à l’essor de la dévotion mariale au XIIIe siècle : le couronnement de la Vierge en majesté. Cette glorification est renforcée par le thème du portail de gauche consacré à l’Enfance du Christ et à l’histoire de la Vierge. Les visages très allongés, aux pommettes saillantes, donnent une très forte expressivité aux sculptures.

La façade du bras sud du transept présente un thème iconographique novateur au XIIIe siècle, le Jugement dernier d’après l’Évangile selon Saint Matthieu, qui tend à remplacer la vision du Christ en majesté des portails romans, inspirée par l’Apocalypse. Sous la vision du Christ montrant ses plaies, entouré des anges portant les instruments de la Passion, se déroule la séparation des élus et des damnés.

Ce portail est encadré par deux autres qui distinguent les deux sortes de sainteté. Le portail de gauche, dit des Martyrs, est consacré au protomartyr, Étienne, et à d’autres saints martyrs. Le portail de droite présente les saints Confesseurs (qui ont témoigné de leur foi durant leur vie sans subir le martyr), comme Martin et Nicolas.

Vitrail de l'Histoire de saint Lubin de Chartres.

- Les vitraux

La cathédrale, qui a conservé la très grande majorité de ses vitraux médiévaux, présente un ensemble gigantesque de 2 600 m2 de surface vitrée, composée de plus de 170 vitraux représentant 5 700 personnages.

Vitrail de Notre-Dame de la Belle Verrière, Paris, BnF.Elle possède même des vitraux de la cathédrale de Fulbert, rescapés de l’incendie de 1194. Ils sont célèbres pour la teinte bleu pâle, presque immatérielle, du verre sodique coloré à l’oxyde de cobalt, dit « bleu de Chartres ». Cette couleur n’était pas spécifique à Chartres, mais comme la majorité des vitraux du XIIe siècle ont disparu, ce sont les œuvres de la cathédrale qui en sont aujourd’hui le plus bel exemple.

Elle contraste avec l’intensité du rouge et du jaune qui se distinguent nettement parmi une gamme de teintes plus discrètes, comme le vert et le marron. Cette teinte de bleu est visible notamment sur le célèbre vitrail de Notre-Dame de la Belle Verrière. Créé pour la cathédrale romane, il fut remonté dans l’édifice gothique avec quelques adjonctions dont les bleus plus foncés et violacés, caractéristiques du XIIIe siècle, montrent une nette différence dans les procédés de coloration.

Le « bleu de Chartres » illumine aussi les trois verrières de la façade occidentale (1150-1155). En représentant l’arbre de Jessé (la généalogie du Christ), l’Enfance du Christ et sa Passion, elles reprennent le thème de la Rédemption et de la double nature, humaine et divine, du Christ, qui figure au Portail Royal. Comme les sculptures des portails, les vitraux comportent une iconographie savante, reflet de réflexions théologiques.

Vitrail de Charlemagne © NDC, fonds Gaud (cathedrale-chartres.org). Agrandissement : Vitrail de saint Martin © NDC, fonds Gaud (cathedrale-chartres.org).

- Les vitraux gothiques

La majorité des vitraux datent du début du XIIIe siècle (entre 1200 et 1235 environ).

Vitrail de saint Jacques © NDC, fonds Gaud © NDC, fonds Gaud (cathedrale-chartres.org). Agrandissement : les charpentiers, Paris, BnF.Dans les fenêtres hautes apparaissent des personnages hauts de plusieurs mètres afin d’être bien visibles par les fidèles. Ils représentent des prophètes, des apôtres et des grandes figures de la foi chrétienne, et établissent un jeu de correspondance avec les statues-colonnes des portails.

Les verrières des fenêtres basses, plus facilement déchiffrables à cette hauteur, sont divisées en de multiples scènes qui forment des cycles narratifs tirés de l’Ancien et du Nouveau Testament (vitrail de Noé, de Joseph, du Bon Samaritain,…), de vies de saints (Saint Nicolas, Saint Lubin, Saint Chéron,…) mais aussi de l’histoire contemporaine (vitrail de Thomas Becket).

Elles comportent aussi des représentations des corporations qui ont financé leur réalisation. Il s’agit d’une nouveauté majeure qui introduit la représentation de la vie quotidienne dans l’art sacré : le vitrail de Noé montre ainsi des tonneliers, des charrons et des charpentiers, le vitrail de Saint Nicolas des apothicaires et des épiciers.

Le tombeau de Thomas Becket.

Jean Moulin et les vitraux de Chartres

Afin de les préserver, les vitraux de la cathédrale et des églises paroissiales de Chartres furent déposés entre le 29 août et le 6 septembre 1939. La même opération avait déjà été entreprise en mai 1918, et plusieurs études avaient été menées dans les années 1920 pour évaluer la meilleure manière de réaliser ce travail colossal. En juin 1940, Jean Moulin, préfet d’Eure-et-Loir, donna l’ordre de transporter les vitraux en lieu sûr, c’est-à-dire dans des carrières souterraines du Périgord. Mais seul un premier convoi de 539 caisses (soit la moitié des verrières de la cathédrale) put être acheminé à temps. Les autres vitraux, stockés dans des caisses, passèrent la durée de la guerre entreposés dans la crypte de la cathédrale.

Roses du portail nord et du portail sud © NDC, fonds Gaud (cathedrale-chartres.org).

- Les grandes roses

Les roses de la cathédrale de Chartres témoignent des progrès fulgurants de l’art de l’architecture et du vitrail. Le remplage de pierre, encore très présent dans la rose occidentale, s’affine progressivement pour les deux roses du transept. Ces grandes compositions reprennent le thème de la double nature, humaine et divine, du Christ et résument l’iconographie du Salut.

La verrière nord présente l’Ancienne Alliance, et la généalogie humaine et spirituelle du Christ : les lancettes figurent sainte Anne portant la Vierge, encadrée par les prophètes de l’Ancien Testament, et au centre de la rose, la Vierge à l’Enfant, entourée par ses ancêtres, les rois de Juda. La rose sud, la plus ensoleillée, montre le Christ en gloire, adoré par les anges et les vieillards de l’Apocalypse.

À l’ouest, la rose du Jugement dernier, éclairée symboliquement par le soleil couchant, présente le Christ montrant ses plaies, entouré par les anges.

Rose du Jugement dernier.

- Le Labyrinthe

Minotaure au centre du labyrinthe : enluminure vers 1260-1270 © Institut de recherche et d histoire des textes, CNRS. Agrandissement :  Labyrinthe de la cathédrale de Chartres © NDC (cathedrale-chartres.org).La projection de la rose occidentale sur le pavement de la nef correspond exactement aux dimensions du Labyrinthe (12,88 m de diamètre) réalisé au début du XIIIe siècle.

Reprenant le mythe grec du combat de Thésée (considéré comme une préfiguration du Christ) contre le Minotaure incarnant le mal, il constitue un véritable chemin de pèlerinage, parfois appelé le « chemin de Jérusalem » ou la « lieue » en référence à sa longueur de 261 mètres.

Le Centre international du Vitrail

Au pied de la cathédrale, dans l’Enclos de Loëns qui abritait les chanoines, le Centre international du Vitrail accueille à la fois un musée et un centre de formation professionnelle. Sa collection de vitraux (notamment un très bel ensemble de 70 verrières de la Renaissance) permet d’apprécier l’évolution des techniques et de l’iconographie au fil des siècles. Une salle (prochainement enrichie par une application numérique) est entièrement consacrée aux vitraux de la cathédrale. Le Centre organise également des expositions qui mettent en valeur la création contemporaine et le renouvellement constant de l’art du vitrail.

Bibliographie

Fabienne Audebrand, Irène Jourd'heuil et Philippe Plagnieux, Chartres - Cathédrale Notre-Dame, Paris, éditions du Patrimoine, coll. « Cathédrales de France », 2022, 111 p.,
Nicolas Balzamo, Les Deux Cathédrales. Mythe et histoire à Chartres (XIe-XXe siècle), Paris, Les Belles Lettres, coll. « Vérité des myhtes », 2012, 384 p.,
Alain Erlande-Brandenburg, Chartres. Dans la lumière de la foi, Paris, Robert Laffont, coll. « Les Hauts Lieux de la Spiritualité », 1986, 138 p.

Publié ou mis à jour le : 2024-06-29 21:26:42
hadrien 1000 (11-06-2024 18:25:40)

Très intéressant sur les plans histoire et architecture .Mais ce qui me fascine et que l'on devrait aborder : comment ils ont fait sans ordinateur ,sans portable ,sans grue ,sans hélicoptère, sans... Lire la suite

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