1916 à 2006

Les soubresauts du monde arabe

Les Arabes, assujettis aux Turcs pendant un millénaire, en ont été libérés suite à la défaite de ceux-ci à l'issue de la Première Guerre mondiale, en 1918. Ils ont alors rêvé de renouer avec leur grandeur des premiers siècles de l'islam.

Mais leurs espoirs d'indépendance, d'union et de modernisation se sont brisés du fait des convoitises occidentales sur la région, attisées par la découverte du pétrole, et de leurs propres démons.

Joseph Savès
Le Proche-Orient arabe au lendemain de la Première Guerre mondiale (carte : Alain Houot, droits réservés)
Amères déceptions

Dès le XVIIIe siècle, sous l'influence des « Lumières », il se trouve dans l'empire ottoman des bourgeois pour rêver d'une renaissance intellectuelle du monde musulman. Ce rêve va prendre forme sous la pression des événements, avec en premier lieu l'intervention de Bonaparte en Égypte.

Tandis que les Turcs de Constantinople vont tenter l'expérience du Tanzimat, les Arabes des provinces périphériques de l'empire vont chercher à tâtons leur propre voie.

Cette renaissance ou Nahda (« pouvoir et force » en arabe) débute en Tunisie avec l'abolition de l'esclavage et une Constitution à l'européenne et en Égypte avec les réformes de Méhémet Ali. Au Proche-Orient, en Syrie, au Liban et à Damas, ce sont les bourgeoisies chrétiennes qui tentent d'introduire la modernité occidentale dans leur province.

Mais cette première renaissance tourne court. Elle débouche sur une intervention directe des Européens dans l'aire arabophone et une grave crise identitaire au coeur même de l'empire ottoman.

Le 16 mai 1916, en pleine guerre mondiale, le Britannique sir Mark Sikes et le Français Georges Picot signent un accord secret qui prévoit le démantèlement de cet empire après la guerre et le partage du monde arabe entre les deux Alliés.

L'accord Sykes-Picot, divulgué dès 1917, viole outrageusement la promesse faite aux Arabes de leur offrir une indépendance complète en contrepartie de leur aide contre les Turcs, promesse dont le « colonel » Thomas Edward Lawrence, dit « Lawrence d'Arabie » s'était porté garant auprès de l'influent chérif de La Mecque, Hussein, et de son fils Fayçal.

Hussein n'est pas seulement le gardien des Lieux Saints de La Mecque. C'est aussi le chef de la très respectée famille des Hachémites, qui s'énorgueillit de descendre en ligne directe d'Hassan, fils d'Ali et de Fatima, la fille du prophète Mahomet. Dès 1916, il se proclame roi du Hedjaz (la région de La Mecque et Médine).

Le 11 mars 1920, l'émir Fayçal se fait élireroi de « Grande-Syrie » à Damas, après que les Anglais en ont chassé les Turcs. Mais les Français, au nom d'une longue tradition de protection des chrétiens orientaux, revendiquent et obtiennent de la Société des Nations (SDN) un mandat sur le Liban ainsi que sur la Syrie. Le général Gouraud chasse aussitôt Fayçal de Damas.

Les Anglais offrent à Fayçal le trône d'Irak en lot de consolation. Eux-mêmes obtiennent un mandat sur la Palestine où commencent à s'affronter Arabes et colons juifs. Ils créent par ailleurs un royaume de Transjordanie dont ils offrent la couronne à Abdallah (ou Abdullah), frère de Fayçal (et aïeul du roi actuel de Jordanie).

Guerres fratricides

Il s'ensuit une deuxième renaissance ou Nahda avec d'une part la fondation de la confrérie des Frères musulmans en Égypte en 1928, qui vise à créer des théocraties islamiques, d'autre part des mouvements politiques de type européen qui veulent suivre les traces des « Jeunes-Turcs » et de Moustafa Kémal et moderniser le monde arabe par le biais du socialisme, du nationalisme et de la laïcité.     

L'Histoire se gâte avec l'irruption d'un intrus que l'on n'attendait pas en la personne d'Abd el-Aziz III ibn Séoud. Ce bédouin d'une quarantaine d'années règne sur la région du Nedjd (ou Nadjd), au coeur de la péninsule arabe, autour de l'oasis de Riyad (aujourd'hui capitale de l'Arabie... séoudite).

Sa famille est, depuis le XVIIIe siècle, le bras armé de la secte musulmane des wahhabites, qui prêche le retour au Coran et aux hadith (les faits et gestes du Prophète) de la façon la plus stricte qui soit, en écartant toute interprétation ultérieure.

Les Séoud imposent le wahhabisme à leurs sujets et mènent une guerre sainte en vue de l'imposer aussi à leurs « frères arabes ». C'est ainsi qu'au terme d'une longue et meurtrière guerre fratricide, dont on évalue à 200 000 le nombre de victimes, Ibn Séoud chasse Hussein de La Mecque le 5 décembre 1924 et se fait proclamer roi d'Arabie séoudite le 22 septembre 1932, unifiant sous sa férule la péninsule arabe à l'exclusion du Yémen et des émirats du Golfe Persique. Depuis sa mort, le 9 novembre 1953, ses fils se succèdent sur le trône de Riyad.

Entre tyrannie et islam

Après la Seconde Guerre mondiale, le Moyen-Orient apparaît plus divisé que jamais mais ses États jouissent d'une indépendance complète. Pétrole oblige, les Anglo-Saxons demeurent très présents en Irak et au Koweit (Anglais) ainsi qu'en Arabie (Américains).

Les États arabes refont leur unité dans la guerre contre Israël. Et très tôt les élites s'interrogent sur le modèle de société qui leur permettra de se moderniser enfin. L'exemple éclatant du Japon et celui, plus mitigé, de la Turquie, les amènent à opter pour une modernisation à marches forcées, sur des bases laïques. De jeunes officiers renversent la monarchie en Égypte (1952). Un parti moderniste, laïque et socialiste, le Baas, prend le pouvoir en Syrie (1963) et en Irak (1963). Les nouveaux-venus se font fort de conduire leurs peuples vers des lendemains meilleurs par l'imitation du modèle occidental.

Gamal Abdel Nasser, « raïs » (chef tout-puissant) de l'Égypte, très populaire dans l'ensemble du monde arabe, projette d'unir son pays à la Syrie dans une « République arabe unie » (RAU) en 1959. Ce rapprochement est invoqué au nom de l'Histoire (il s'agit de reconstituer l'empire de Saladin) et de la lutte contre Israël. Mais l'expérience ne dure que quelques mois. Après quoi,la Syrie et l'Égypte ne se réconcilient que dansla guerre contre Israël (1967).

Les coups d'État aboutissent à des tyrannies personnelles plus ou moins brutales (Nasser en Égypte, Assad père et fils en Syrie, Saddam Hussein en Irak), sans que soient modernisées les structures sociales. Même chose dans les monarchies pétrolières et dans l'Iran du shah (avant qu'il ne soit renversé par la révolution islamiste).

Dans les dernières décennies du XXe siècle, la « modernisation » est devenue synonyme dans le monde arabe d'arbitraire, de népotisme, de corruption et de misère : régression du niveau de vie des masses, stagnation de l'activité économique, quasi-absence de recherche scientifique ou de création culturelle... Les sociétés bougent toutefois en profondeur comme le montre la baisse de l'indice de fécondité jusqu'aux environs de 2 à 3 enfants par femme.

Selon la thèse exposée par Richard Bulliett dans La civilisation islamo-chrétienne, on peut voir dans ces échecs l'origine de la montée de l'islamisme. Déçues par une modernisation en trompe-l'oeil qui n'a eu d'autre effet que de briser les contre-pouvoirs traditionnels et d'instaurer le pouvoir sans limite d'un individu ou d'un clan, les populations prêtent l'oreille aux prédicateurs qui, à l'image des Frères musulmans, proclament chacun à leur façon : « L'islam est la solution ! ». Ils prônent le retour au passé et par voie de conséquence le rejet de l'Occident porteur de modernité (laïcité, individualisme, consommation). Ils désignent du doigt cet Occident et Israël comme les grands responsables de leurs malheurs.

Le basculement de l'Iran dans la révolution islamiste, en 1978, reflète un tournant majeur au Moyen-Orient comme dans l'ensemble du monde musulman. L'année suivante, le 20 novembre 1979, un commando d'islamistes arabes attaquent la Grande Mosquée de La Mecque. Un scandale inouï pour tous les musulmans pieux. Les rebelles dénoncent les compromissions de la monarchie séoudienne avec l'Occident, sa corruption et son éloignement des fondamentaux de l'islam wahhabite, la doctrine officielle très rigide de l'Arabie séoudite.

Le roi Khaled comprend le message et, après avoir réprimé la rébellion, engage son pays dans une croisade islamiste en concurrence avec l'Iran chiite. En usant de ses immenses ressources financières, il multiplie les opérations de propagande y compris et surtout dans les diasporas musulmanes du monde occidental. Le « succès » est au rendez-vous avec une réislamisation des musulmans dans la version la plus rétrograde, y compris dans l'enfermement des femmes et le rejet de la science moderne. 

Au début du XXIe siècle, les dictateurs laïques, tels Ben Ali, Moubarak, Hussein et Assad fils, font face qui à une contestation de rue, qui à une invasion étrangère ou une guerre civile. Les fondamentalistes religieux mettent partout la main sur les démocraties en germe et rien n'indique qu'ils soient à même de bâtir des sociétés de progrès où sunnites, chiites, druzes, chrétiens et autres wahhabites pourraient cohabiter dans le respect de leurs différences.

La fin du christianisme oriental ?

Au terme d'un siècle de soubresauts, le principal changement dans le monde arabe pourrait être la disparition de la diversité religieuse, avec l'éviction à peu près totale des communautés chrétiennes, victimes de la poussée de l'islamisme et de la « dictature de la majorité », expression détestable de la démocratie. Présentes depuis deux mille ans, elles étaient, au début du XXe siècle, très majoritaires au Liban et représentaient encore un cinquième à un quart de la population de l'Égypte, de la Syrie, de l'Irak et aussi des territoires palestiniens.

Dans une génération, il est probable qu'il n'y ait plus au Moyen-Orient, en-dehors d'Israël et du Liban, que des musulmans, soit sunnites, soit chiites, avec une situation inversée de ce qu'elle était il y a mille ans, quand l'Europe occidentale était à peu près exclusivement chrétienne et le Moyen-Orient multireligieux et multiculturel.

Publié ou mis à jour le : 2019-06-09 08:58:03

 
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