Pollution industrielle

Les poisons de l'humanité

Les activités humaines ont de tout temps affecté l’environnement et la santé mais le phénomène s’est amplifié avec la révolution industrielle il y a deux siècles et demi, jusqu’à s’emballer aujourd’hui.

Pollutions de l’eau et de l’air, enlaidissement des villes, maladies professionnelles, dérèglement climatique… Ces maux n’ont rien d’une fatalité si l’on en croit les chercheurs François Jarrige et Thomas Le Roux, auteurs d’une remarquable somme, La Contamination du monde, une histoire des pollutions à l’âge industriel (Seuil, 2017).

Ils résultent de la liberté d’entreprendre, érigée en priorité nationale il y a deux siècles, au détriment du droit coutumier qui prévalait auparavant. Elle a abouti à une spectaculaire amélioration des conditions de vie pour un quart de l’humanité. Mais l’on peut se demander avec les auteurs ci-dessus s’il n’est pas temps d’en corriger les excès…

André Larané

Philip James de Loutherbourg, Coalbrookdale la nuit, 1801, Londres, Science Museum. Ce tableau représente le site industriel de Coalbrookdale, l'un des berceaux de l'industrialisation anglaise, produisant de la fonte au coke.

Quand la France montrait la voie…

Très tôt, dès le Moyen Âge, l’opinion publique s’inquiète des nuisances liées à l’industrie. Le mot pollution lui-même, qui désignait à l’origine une souillure, est employé pour la première fois en 1804 dans le sens que nous lui connaissons. C’est par des juges écossais qui condamnent des tanneurs du fait de pollution of the stream (« pollution du cours d’eau »).

La première mesure législative relative à la pollution industrielle est un décret du gouvernement de Napoléon Ier « relatif aux Manufactures et Ateliers qui répandent une odeur ou incommode » en date du 15 octobre 1810. Il répartit ces établissements en trois classes, les plus incommodants (3e classe) devant être éloignés des habitations. L’administration, et non plus la justice, est désormais habilitée à examiner les plaintes des riverains.

On peut y voir à première vue une prise de conscience salvatrice des risques et inconvénients générés par l’industrie naissante. Dans les faits, selon François Jarrige et Thomas Le Roux, il s’agit bien plutôt d’un habile tour de passe-passe. Les conflits relatifs aux pollutions industrielles ne sont plus arbitrés par la justice et la police locales, comme par le passé, mais confiés à l’administration, laquelle peut faire appel à des « experts » pour éclairer ses décisions. Et devinez à qui sont apparentés ces experts ? Non pas aux citoyens qui contestent le progrès au nom de futiles désagréments de voisinage et de santé, mais aux milieux industriels et scientifiques. Le meilleur exemple de ces « experts » au service de la science et de l’industrie est le chimiste et industriel Jean-Antoine Chaptal...

Au Moyen Âge, une pollution sous contrôle

Sans remonter aux hommes de Lascaux qui pouvaient souffrir des émanations de fumée dans les grottes et les abris sous roche, on sait que la pollution industrielle existait déjà à l’époque romaine d’après les traces de plomb de cette époque retrouvées dans les glaces de l’Arctique. C’est toutefois au Moyen Âge, après l’An Mil, qu’elle commence à faire problème, du fait du décollage économique de l’Occident, avec l’émergence des foires, des villes et de l’artisanat.

Cette époque est le règne béni des énergies renouvelables : le bois et le charbon de bois, l’eau et le vent. L’historien Jean Gimpel évalue à environ 1000 Mégawatts, soit la puissance d’un réacteur nucléaire, la puissance fournie par les 500 000 moulins à vent et à eau qui maillent l’Europe à la fin du Moyen Âge. Ce n’est pas rien pour une population inférieure à celle de la France actuelle !

La construction des cathédrales est à l’origine de graves perturbations de l’environnement. On estime ainsi que les chantiers du Bassin Parisien ont entraîné l’excavation d’un volume de calcaire supérieur à toutes les pierres extraites pour construire les pyramides d’Égypte. Ils ont aussi consommé beaucoup de métaux : du fer mais aussi du plomb pour les vitraux et les canalisations. C’est une partie de ce plomb qui est parti en fumée dans le terrible incendie de Notre-Dame de Paris, le 15 avril 2019.

Les forêts reculent comme jamais. Elles sont grignotées par les coupes de bois d’œuvre et de chauffage et par la production de charbon de bois. C’est au point que le 29 mai 1346, par l'ordonnance de Brunoy, le roi de France Philippe VI de Valois décide de ne plus accorder de droits d'usage dans les forêts du domaine royal. Il prescrit que « des agents des eaux et forêts soient tenus de temps en temps de visiter tous les espaces boisés, d'y enquêter et de les faire exploiter, afin qu'ils se puissent perpétuellement soustraire en bon état ». On peut voir dans ce texte la première loi de protection de l’environnement !

Teinturiers flamands (1482, miniature, British Library, Londres)Charbons de bois et moulins sont mis à profit par les meuniers mais aussi les artisans du textile et du cuir. Ces activités en plein essor sont à l’origine des principales pollutions industrielles au Moyen Âge.

Les rivières sont ainsi polluées du fait de l’industrie textile, en premier lieu le « rouissage » du chanvre et du lin, une macération qui vise à séparer les fibres de la tige. Mêmes conséquences avec la macération des vieux chiffons dans les foulons des fabricants de papier. La teinture des tissus pollue aussi l’eau et génère des nuisances olfactives. Mais il y a pire avec le recours à l’alun, un sulfate d’aluminium très prisé pour fixer les couleurs. Principalement extrait de la mine de Tolfa, dans les États pontificaux, il est affiné en divers lieux au prix d’opérations très polluantes (émanations de cadmium, sulfates etc.).  

Installées aussi en bordure de rivière, les tanneries traitent les peaux dans des cuves d’eau où sont diluées des substances telles que le « tan », une écorce de bois bouillie. Ces procédés génèrent des odeurs épouvantables et polluent l’eau jusqu’à la rendre toxique. Pour cette raison, les tanneries sont installées en milieu rural ou en aval des villes. On en comptera plus de 5 000 rien qu’en France à la fin du XVIIIe siècle. Le quartier des tanneurs de Marrakech offre encore aujourd’hui une vision édulcorée de ces procédés médiévaux.

Louis Durameau, La Salpêtrière, vers 1765, Paris, musée du Louvre. Cette gouache figure l'intérieur d'un bain d’acide sulfurique avant l'adoption des chambres de plomb.Nos aïeux ne restent pas sans réagir face à ces nuisances. Le droit traditionnel, bâti sur la coutume (common law en Angleterre) se montre très sourcilleux en matière de confiance. Les artisans ont l’obligation de travailler au vu et au su du public et de leurs clients. Ceux qui commettent des nuisances peuvent être condamnés à des amendes, des fermetures d’établissement, des compensations monétaires, voire la prison, ainsi que le soulignent François Jarrige et Thomas Le Roux. « À Londres, quelqu’un qui, en voulant faire de l’huile de vitriol ou de l’eau-forte [acide sulfurique et acide nitrique], viendrait à corrompre l’air et à affecter la santé de ses voisins, se met dans le cas d’être traduit en justice et d’essuyer une peine proportionnée au dommage qu’il aura fait », écrit un juriste d’antan.

Ces dispositions vont perdurer jusqu’à la veille de la Révolution française, y compris dans les colonies anglaises d’Amérique où s’applique le droit anglais : il faut une permission des polices locales pour installer un fourneau de potier ou de boulanger ou une activité polluante.

À Paris et dans les grandes villes françaises, la police veille également à faire expulser hors les murs les activités réputées incommodantes. Cette philosophie est superbement résumée par un certain Antoine-François Prost de Royer, ancien lieutenant général de police de Lyon, cité par François Jarrige et Thomas Le Roux : « Toutes les fois que par un entrepôt, un métier, ou une opération quelconque, l’air peut être vicié, de manière à altérer la santé, le magistrat doit proscrire ou expulser. […] La commodité, le profit particulier ne sont rien : ce qui est tout, et ce qui doit régler la justice, c’est la salubrité de l’air ; c’est la santé publique. Salus populi, suprema lex esto ».

On mesure à ces mots le basculement qui va s’opérer au début de la révolution industrielle, à la fin du XVIIIe siècle, quand il va s’agir de dégager les entreprises de toute contrainte…

Les Temps modernes et l’arrivée de la grande industrie

L’emploi de la poudre à canon, à la fin du Moyen Âge, entraîne le long des rivières l’installation de nombreuses poudreries où des moulins à pilons triturent le salpêtre, le soufre et le charbon de bois, matériaux de base de la poudre.

Les besoins de la guerre entraînent aussi le développement des « usines à feu » pour la production du bronze des canons et du fer. Les hauts-fourneaux, gourmands en minerai et charbon de bois, s’installent dans les massifs forestiers proches des mines. La production de fer décuple en Europe en trois siècles, de 100 000 tonnes en 1525 à un million en 1800 (la production européenne d’acier est aujourd’hui d’environ 200 millions de tonnes).

La zone minière métallifère la plus active du monde en 1500 se situe dans les monts d’Europe centrale (Saxe, Bohème, Silésie, Tyrol). Elle est à l’origine de la prodigieuse fortune des Fugger, banquiers d’Augsbourg.

La fonte et l’affinage du cuivre, de l’or et de l’argent nécessitent de très grandes quantités de plomb (50 kilos pour obtenir un kilo d’argent par exemple). Mais ce plomb, après usage, est relargué dans la nature sans égard pour sa dangerosité (il est à l’origine d’une très grave maladie neurologique invalidante, le saturnisme, d’après Saturne, divinité associée au plomb par les Romains). On estime à 150 000 tonnes le volume de plomb qui va contaminer la région de 1500 à 1800.

Dès le XVIIe siècle, les mines d’argent du Pérou et de Nouvelle-Espagne (Mexique) prennent le relais. À Potosi (actuelle Bolivie), une première mine d’argent est ouverte en 1545 et bientôt apparaît en ce lieu, à plus de 4000 mètres d’altitude, une ville de 100 000 habitants, la plus grande d’Amérique ! Ici, l’extraction de l’argent à partir du minerai s’effectue par amalgame au mercure, un métal ô combien toxique qui contamine la chaîne alimentaire ! C’est une torture pour les 15 000 ouvriers amérindiens astreints au travail forcé (la mita).

Indiens travaillant comme esclaves pour les Espagnols dans les mines d'argent de Potosi, gravure de Theodore de Bry extraite de l'ouvrage Historia Americae sive Novi Orbis, 1596. L'agrandissement montre une photographie de l'entrée d'une mine sur le Cerro Rico de Potosi (2005).

L’or va quant à lui être exploité à partir de 1692 dans le Minas Gerais (Brésil), là aussi au prix d’une grande contamination par le mercure. Le mercure en question, heureux hasard, provient d’Espagne. Il est extrait du cinabre (minerai de mercure) par des forçats à Almaden et exporté vers le Nouveau Monde.

Le cuivre, de plus en plus utilisé dans l’industrie, est exploité dans divers endroits de la planète, au centre de la Suède, à Stora Kopparbeg, mais aussi en Russie et au Japon, dans la région montagneuse d’Ashio. Son extraction se solde par d’importantes émanations de dioxyde de soufre qui frappent les populations riveraines. C’est au point que le gouvernement japonais exonère celles-ci d’impôts en 1702, notent François Jarrige et Thomas Le Roux.

À la fin du XVIIIe siècle, l’affinage du cuivre se concentre à Swannsea (Pays de Galles), où se multiplient les plaintes et les procès en raison des nuisances occasionnées.  Un siècle plus tard, en 1873, un consortium britannique développe l’exploitation du fabuleux gisement métallifère d’Huelva (Andalousie), au bord de la rivière Rio Tinto qui va donner son nom à un géant de l’industrie minière. Toute la région va être contaminée par les émanations d’anhydride sulfureux à un niveau encore jamais atteint…

Dans le même temps, de 1500 à 1800, la population de l’Europe occidentale tend à tripler, tout comme d’ailleurs la population riveraine de la mer de Chine (Chine littorale, Japon, Corée…), ces deux extrémités de l’Eurasie étant alors (comme aujourd’hui) à peu près au même niveau de développement. Les villes croissent au même rythme. Paris et Londres passent de 300 000 à 600-800 000 habitants. Edo (Tokyo) atteint le million et Pékin peut-être 3 millions d’habitants.

Mais, notent François Jarrige et Thomas Le Roux, « il ne fait pas de doute que les villes asiatiques sont beaucoup plus propres et salubres que celles d’Europe ». Elles restent en effet fidèles au recyclage traditionnel des déchets organiques et des excréments sous forme de fumure dans les champs. Leurs réseaux hydrographiques sont de la sorte très peu contaminés. Elles ne souffrent pas non plus de mauvaises odeurs, car les métiers de la boucherie sont cantonnés comme dans toutes les villes du monde dans des quartiers périphériques… et réservés aux classes les plus basses de la société (burakumin au Japon, parias en Inde…).

Les villes de France et surtout d’Angleterre, à la veille de la révolution industrielle, sont débordées par leurs déchets qu’elles peinent à collecter. Les faubourgs deviennent le réceptacle des industries les plus sales et les plus polluantes : tanneries, teintureries, abattoirs…

Dans son célèbre Tableau de Paris (1782-1788), Louis-Sébastien Mercier écrit à propos des odeurs qui règnent dans la capitale : « Si l'on me demande comment on peut rester dans ce sale repaire de tous les vices et de tous les maux entassés les uns sur les autres, au milieu d'un air empoisonné de milles vapeurs putrides, parmi les boucheries, les cimetières, les hôpitaux, les égouts, les ruisseaux d'urine, les monceaux d'excréments […] ; comment enfin l'homme croupit volontairement dans ces prisons, tandis que s'il lâchait les animaux qu'il a façonnés à son joug, il les verrait, guidés par leur seul instinct, fuir avec précipitation et chercher dans les champs l'air, la verdure, un sol libre embaumé par le parfum des fleurs : je répondrai que l'habitude familiarise les Parisiens avec les brouillards humides, les vapeurs mal faisantes et la boue infecte. »

Les égouts de Paris en 1864 (photographie de Nadar)À Londres, en 1858, à la suite d’un été long et chaud, le débit de la Tamise diminue si bien que le fleuve ne charrie plus d’eau mais seulement des excréments et des déchets de tous ordres. C’est The Great Stink (« La Grande Puanteur »). Les municipalités ne surmonteront ces défis qu’à la fin du XIXe siècle, avec le tout-à-égout, la collecte des déchets ménagers dans des « poubelles », du nom de leur promoteur, et les water-closets pour l’évacuation des excréments à grand renfort d’eau.

La pollution est aggravée en Angleterre par l’exploitation intensive du charbon de terre (notre charbon). Il est qualifié selon sa teneur en carbone de tourbe, lignite ou houille. À la fin du XVIIe siècle, ce charbon de terre vient heureusement prendre le relais du charbon de bois qui se fait rare du fait de la surexploitation des forêts (une énergie finalement pas si « renouvelable » que cela !).

L’ennui, c’est que le charbon de terre, à la différence du charbon de bois, est chargé en soufre et autres substances toxiques. Utilisé pour le chauffage des Londoniens et bientôt dans les locomotives à vapeur, il génère à Londres même un brouillard toxique, mélange de vapeur d’eau et de particules fines, qui sera qualifié au XIXe siècle de smog (contraction de smoke, « fumée », et fog, « brouillard »). Le résultat, c’est une espérance de vie moins élevée dans les villes anglaises des Temps modernes que dans le Japon des Tokugawa !

Le fog londonien. La première illustration montre un tableau de Monet représentant les Chambres du Parlement dans le brouillard, 1903, Atlanta, High Museum of Art. La seconde (voir agrandissement) est une vue de Piccadilly Circus le 6 Décembre 1952, Hulton Archive, DR.

L’industrie des biens de consommation se développe avec le progrès des sciences, des techniques et du commerce. Marseille devient ainsi le principal centre européen de production de savon à base de soude. Elle en produit 20 000 tonnes par an à la veille de la Révolution dans des ateliers en bord de mer. Les déchets sont évacués dans la mer dont on pense qu’elle finira par les assimiler.

En matière d’habillement, voici qu’au XVIIIe siècle survient la révolution des cotonnades. Plus économique et plus séduisant, le coton remplace avantageusement la laine et le lin. Il va faire la fortune des planteurs de Virginie… et relancer la traite et l’esclavage au sud des États-Unis. Sa production est multipliée par cent entre 1770 et 1800 !

En Angleterre, principalement autour de Liverpool et Manchester, les filatures et usines de tissage se comptent bientôt par centaines. Elles tirent leur énergie des moulins hydrauliques puis de la machine à vapeur opportunément mise au point en 1769 par l’ingénieur écossais James Watt.

Une chambre de plomb en 1812, Rougier : Mémoire sur la fabrication de la soude artificielle, Académie de Marseille, vol.10.Un collègue de ce dernier, écossais également, John Roebuck, a aussi inventé en 1746 des « chambres de plomb » pour la production industrielle d’acides nitrique, chlorhydrique et sulfurique ! C’est une extraordinaire opportunité pour l’industrie textile qui va utiliser ces acides dans le blanchiment du coton et la fixation des couleurs, comme pour la métallurgie dans l’affinage des métaux etc. Qu’importe si les « chambres de plomb », en se multipliant dans tous les sites industriels, occasionnent de nouvelles pollutions du fait des fuites d’acides…

Tout est en place à la fin du XVIIIe siècle pour un bouleversement sans précédent des sociétés humaines avec l’industrialisation à grande échelle du monde. En 1772 a lieu le plus important procès de pollution industrielle de l’Ancien Régime, selon François Jarrige et Thomas Le Roux. Il vise le manufacturier John Holker, accusé à Rouen de détruire la flore et la faune ainsi que de menacer la santé de ses voisins avec les émanations acides de ses chambres de plomb.

L’affaire est portée devant le Conseil du Roi et, malgré l’avis du ministre d’État Henri Bertin pour qui « on ne peut guère porter dans le département de la finance des objets qui intéressent uniquement la police », c’est finalement l’intérêt économique qui l’emporte en faisant défense à quiconque d’entraver l’exploitation de la manufacture.

La consommation de masse consacre le triomphe de l’industrie

On a vu comment, en France, par le décret de 1810, les classes dirigeantes, ont jeté les bases d’une législation destinée à lever les entraves au « progrès ». Leur projet bénéficie d’un nouveau regard sur la chimie, non plus vue comme potentiellement nocive mais bienfaisante !

L’acte déclencheur provient d’une intervention du chimiste Louis-Bernard Guyton de Morveau dans un caveau de la cathédrale de Dijon en 1773 : au lieu de le désinfecter par le feu ou des compositions vinaigrées, il emploie avec succès des vaporisations d’acide chlorhydrique. À sa suite, d’autres scientifiques font valoir les vertus désinfectantes et thérapeutiques des acides jusque-là tant craints de la population.

Sous la Révolution et l’Empire, la guerre accélère le mouvement. Il est moins que jamais question que des plaintes de riverains freinent l’activité des entreprises engagées au service de la Patrie. À Manchester, en Angleterre, les autorités créent le Board of Health (1796) pour contourner la common law. À Paris, dans le même esprit, le ministre Chaptal crée en 1802 un Conseil de salubrité pour conseiller l’administration et contourner la justice. Bien entendu, tous ses membres sont des académiciens et des médecins unanimes sur les bienfaits du progrès, de la chimie, des acides et de la libre entreprise.

Il se trouve certes des médecins pour s’inquiéter malgré tout des risques liés à une industrialisation débridée mais ils sont marginalisés et leur voix est réduite au silence.  

La législation napoléonienne relative à l’industrie recueille en Europe le même succès que le Code Civil. Grâce à quoi l’Europe va connaître l’expansion que l’on sait. En 1870, elle assure les deux tiers de la production industrielle mondiale. Le vecteur de cette révolution industrielle est le train à vapeur. En 1914, au bout d’à peine un siècle d’existence, le réseau ferré mondial atteint un million de kilomètres.

Corrélativement, l’extraction du charbon décuple jusqu’à dépasser le milliard de tonnes par an...

Les Charbonniers ou Les Déchargeurs de charbon, Claude Monet, 1875, Paris, musée d'Orsay. L'agrandissement montre Le coltineur de charbon, 1882, Henri Gervex, Palais des Beaux-Arts de Lille.La vallée de la Ruhr, en Allemagne, devient le premier site charbonnier et sidérurgique européen, avec 400 000 mineurs qui extraient 110 millions de tonnes en 1910. Les accidents et les explosions vont régresser au XXe siècle mais, paradoxalement, l’introduction de machines à percussion dans les galeries va entraîner davantage de poussières de silice et soumettre plus que jamais les mineurs au risque de silicose. Rattrapé par le pétrole, le charbon n’est plus la principale source d’énergie en ce début du XXIe siècle mais il demeure prépondérant dans la production d’électricité en Chine et en Inde mais aussi en Allemagne, en Pologne etc.

Près de Liège, en Belgique, la découverte d’un gisement de calamine (minerai de zinc) sur le site de Vieille-Montagne suscite la création du premier site de production mondial de zinc, mais avec des procédés de purification particulièrement polluants à base de plomb et cadmium. Cela n’empêche pas le zinc de devenir le matériau à la mode pour la couverture des toits.

Un nouveau métal fait son apparition, l’aluminium, obtenu par électrolyse de l’alumine, laquelle est tirée du minerai de bauxite. Le chimiste Henri Saint-Claire Deville commence à en produire dans une usine de Javel en 1854. Mais la production ne débutera vraiment qu’avec la mise au point du procédé d’électrolyse par Paul Héroult. Comme celle-ci est très énergivore, les usines s’installent dans les montagnes, près des barrages hydroélectriques. C’est ainsi que la vallée de la Maurienne, dans les Alpes, va faire la fortune de Péchiney… et le malheur de ses habitants. Dès 1895, la faune et la flore sont ravagés par la fluorose, conséquence des émanations de fluorine.

La chimie n’a pas dit son dernier mot. En 1909, le procédé allemand Haber-Bosch, du nom de ses inventeurs, permet de fixer l’azote de l’air pour produire des engrais azotés (et des explosifs, toujours utiles en prévision des guerres). L’industrie va pouvoir investir le monde agricole et suppléer au manque de fertilisants naturels. Les engrais chimiques (azote, acide phosphorique et potasse) passent de 4 millions de tonnes en 1910 à 17 millions en 1950 et 130 millions en 1980. Ils bénéficient d’une promotion intensive au nom de la modernité.

Partout, à mesure que s’étendent les risques sanitaires liés à la pollution, les industriels réagissent en premier lieu en érigeant des cheminées de plus en plus hautes, jusqu’à 140 mètres, dans l’intention de disperser les polluants dans l’atmosphère, à moins qu’ils ne les déversent dans les fleuves et la mer.

Ils développent aussi le recyclage des déchets industriels. Dans l’industrie de la soude, où chaque tonne se solde par deux tonnes de déchets soufrés, on parvient ainsi à récupérer 40% de ceux-ci. Dans l’industrie du charbon, on s’efforce aussi de valoriser les sous-produits (bitume, ammoniac, goudron…). À la fin du XIXe siècle, les Britanniques promeuvent enfin l’incinération des déchets industriels et ménagers et en tirent chaleur et électricité.

Norbert Gœneutte, Le Pont de l'Europe et la Gare Saint-Lazare, 1888, collection particulière. L'agrandissement montre un tableau d'Eugène Bracht, Aciéries Hoesch, 1905, Hoesch-Museum, Dortmund, Allemagne.

Pour les adeptes du progrès, c’est la preuve que les pollutions industrielles peuvent être éradiquées par la technique. D’aucuns se félicitent par exemple de l’arrivée des automobiles dans les villes au tournant du XXe siècle car ils y voient une solution à la saturation par… le crottin. Les chevaux sont en effet le moyen privilégié de transport tout au long du XIXe siècle et une ville comme Paris en compte plus de 80 000 à la Belle Époque.

Les deux guerres mondiales et la longue embellie économique qui s’ensuit (les « Trente Glorieuses », 1944-1974) s’inscrivent dans la continuité du XIXe siècle industrieux et industrialiste. La tonalité dominante est la foi dans un progrès indéfini soutenu par la Science. Les guerres elles-mêmes témoignent de cette foi dans la science avec d’innombrables sauts techniques : chimie, chirurgie réparatrice, antibiotiques, radars, intelligence artificielle, atome, avions à réaction, fusées etc.

Les notes de voyage de l’essayiste anglais William Cook-Taylor (1841) témoignent de la confiance en l’industrie, source de prospérité générale : « Dieu merci, il y a de la fumée qui s’échappe des hautes cheminées de la plupart des usines ! Car je n’ai pas voyagé si longtemps sans apprendre par plus d’un exemple douloureux, que l’absence de fumée sortant de ces cheminées est le signe de l’extinction de plus d’un foyer familial, et d’un manque de pain pour plus d’une famille honnête ».

L.S. Lowry, Industrial Landscape, 1955, Londres, Tate Museum. Une vue globale de l'environnement urbain, dominé par les cheminées fumantes, les usines, les routes, les ponts et les friches industrielles.

Le doute s’installe

Au milieu du XIXe siècle, la pollution atmosphérique des villes anglaises devient telle que les autorités se décident à prendre des mesures réglementaires. Une première loi, dite Alkali Work Act, est promulguée en 1864 pour réglementer l’industrie de la soude et lui imposer de condenser 95% de ses rejets d’acide chlorhydrique. D’autres lois similaires vont suivre en vue de forcer les industriels à réduire la pollution de l’air et de l’eau par l’innovation technique.

Face aux velléités contestataires, les industriels n’ont de cesse d’allumer des contrefeux préventifs.

L'Assiette au Beurre n°210: Le blanc de céruse, 1905, illustré par Naudin.Dans son ouvrage Blanc de Plomb. Histoire d'un poison légal (2019), l’historienne Judith Rainhorn rappelle ainsi que les industriels, au XIXe siècle, réussissent à imposer la céruse, ou blanc de plomb, comme additif dans la peinture en bâtiment, malgré les études scientifiques qui mettent clairement en évidence le risque de saturnisme.

Les ouvriers et les peintres eux-mêmes veulent ignorer les dangers que leur fait courir le produit parce qu’ils le trouvent pratique et n’ont pas envie de changer leurs habitudes ! Un syndicaliste franc-maçon, Abel Craissac, obtient malgré tout l’interdiction de la céruse en juillet 1909 mais la guerre fait oublier la loi et, en 1919, on lui substitue une loi de réparation des maladies professionnelles, à commencer par le saturnisme. Plutôt que de prévenir, on choisit de réparer…

Usine de Céruse Harrison Brothers à Philadelphie, lithographie de William H. Rease, 1847. 

Encore plus fort, dans les années 1920, les constructeurs automobiles ont souhaité remédier à un cliquetis très désagréable à l’oreille des propriétaires de véhicules de luxe. General Motors trouva une solution à sa convenance, l’addition de plomb tétraéthyle. Peu importe les risques sanitaires très graves associés au plomb ! Pour faire taire les critiques, les constructeurs firent appel à des scientifiques complaisants et instillèrent le doute dans l’opinion : « rien n’est prouvé, les campagnes de mesures de nos opposants sont suspectes et peu fiables etc. etc. ». C’est seulement en 1986 que les autorités américaines se décidèrent à interdire l’essence plombée. En France, l’interdiction remonte à 1995.

Pasha Cas, Dansons ! Temirtau, ville métallurgique du Kazakhstan, 2016. Cette œuvre de Street art fait référence au tableau de Matisse, Danse. Elle souligne les problèmes que le site métallurgique apporte à la ville (pollution au plomb).Les mêmes procédés se sont répétés avec d’autres produits toxiques comme l’amiante, sans parler bien sûr du tabac, comme le rappelle Jamie Lincoln Kitman, auteur de L'Histoire secrète du plomb (2005). Le « Dielelgate » et la tricherie à grande échelle pratiquée par Volkswagen sur les émissions du moteur diesel (2009) montrent que ces tricheries restent d’actualité. Elles font paraître dérisoires les diatribes contre les fake-news des réseaux sociaux et nous remettent en mémoire l’exhortation de Georges Clemenceau, engagé dans la lutte contre la céruse : « Il s'agit d'empêcher des hommes de tuer des hommes, tout simplement »

C’est seulement à la fin du XIXe siècle, que le monde scientifique s’est penché sur les dommages causés par l’industrie à la santé et à la nature.

Le biologiste allemand Ernst Haeckel invente en 1866 le néologisme « écologie » pour désigner l’étude de l’environnement mais lui-même ne s’interroge pas sur l’industrie.

Rachel Carson (1907-1964), biologiste et écrivaine, tenant son livre, Le Printemps silencieux, 1962.En 1896, le physicien suédois Svante Arrhenius commence à s’interroger sur les conséquences de la combustion du charbon sur l’atmosphère et le climat.

Les premières alarmes sérieuses viennent en 1962 avec la publication par la biologiste américaine de Silent Spring (« Un Printemps silencieux »), ouvrage dans lequel elle dénonce les ravages des pesticides sur les oiseaux. Il va s’ensuivre l’interdiction du DDT quelques années plus tard.

À son tour, l’ornithologue français Jean Dorst publie un ouvrage prémonitoire, Avant que Nature meure (1965). Peu après explose le scandale de Minimata (Japon), du nom d'un village de pêcheurs victime de la consommation de poissons  contaminé par des rejets industriels de mercure...

Deux photographies du photojournaliste William Eugene Smith, Minamata, Japon.   La première montre Tanaka Jitsuko, intoxiquée par le mercure et handicapée à vie, âgée de 18 ans, en compagnie de sa mère (1971). La seconde (voir agrandissement) présente trois amies d’enfance dans la ville de Minamata, toutes affectées par la pollution au mercure.  (De gauche à droite) Kagata Kiyoko, 19 ans, Sakamoto Shinobu, 16 ans et Maeda Emiko, 19 ans(1972).

Aux États-Unis est institué le 22 avril 1970 le « Jour de la Terre » (Earth Day), première manifestation populaire et estudiantine en faveur de l’environnement.

Photographies de la marée noire permanente du lac Maracaibo au Venezuela, 2019, AFP, DR. Sensibilisés par le naufrage du pétrolier Torrey Canyon et la première « marée noire » dans la Manche en 1967, les Français se montrent à leur tour sensibles aux sirènes écologistes. L’ingénieur agronome René Dumont, vingt-cinq ans après avoir chanté les louanges de l’agro-industrie américaine, se rallie à l’écologie politique et se présente aux élections présidentielles de 1974.

Un mouvement est lancé mais, faut-il le dire ? sans grands résultats. Le ralentissement brutal de la croissance économique en 1974 fait hésiter les Occidentaux à changer de modèle de société ; le chômage et la pauvreté sont davantage craints que la pollution.

Par ailleurs, l’émergence des pays d’Extrême-Orient fait exploser les compteurs en matière d’énergies fossiles et d’émissions de polluants, sans compter bien sûr les émissions de dioxyde de carbone à l’origine du dérèglement climatique.

Si l'Europe, en ce début du XXIe siècle, peut se flatter d'une franche réduction de la pollution industrielle sur son sol, elle le doit en bonne partie au fait que ses activités industrielles dangereuses et sales ont été pour l'essentiel délocalisées en Asie.

Devenue l'« atelier du monde », la Chine connaît en particulier les affres de l'Europe d'il y a un siècle : pollution de l'air, des sols et des eaux, catastrophes minières et industrielles (chimie)...

Publié ou mis à jour le : 2020-02-17 11:58:26

 
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