2 février 2022

Les générations sont-elles condamnées à s'affronter ?

Le scandale relatif au groupe Orpea, spécialisé dans la gestion des maisons de retraite et accusé de maltraitance à l’égard de ses pensionnaires, fait ressurgir l’enjeu du vieillissement, commun à tous les pays industrialisés, en Occident comme en Asie.

Déjà en 2003, la canicule avait révélé les insuffisances de nombre de maisons de retraite et des efforts financiers avaient été consentis pour améliorer leurs équipements. Par contre, rien n’avait été fait pour renforcer le contrôle par l’État de ces établissements, tant publics que privés, en dépit de ce que la plus grande partie de leur financement vient de fonds publics !

La situation a, de ce côté-là, plutôt empiré. Toujours pas de contrôles inopinés. La supervision des maisons de retraite comme des établissement de santé a été confiée à de nouvelles structures administratives hypertrophiées, les ARS (Agences Régionales de Santé). Mises en place le 1er avril 2010, elles se sont greffées entre l’État et l’échelon de proximité primordial qu’est le département, portant à son paroxysme le défaut de toute administration : appliquer le règlement à la lettre et ne pas faire de vague.

On peut y voir le signe d’un État au bout du rouleau, qui, du sommet à la base, n’ose plus agir ni affirmer son autorité ni punir, qui tergiverse et reporte au lendemain les urgences. Nous revient à l’esprit le mot du ministre Calonne à Louis XVI : « Ce qui est nécessaire pour le salut de l'État serait impossible par des réparations partielles, » écrit-il au roi le 20 août 1786. Il s'agit de « reprendre en sous-œuvre l'édifice entier pour en prévenir la ruine ».

On peut aussi voir dans cette atrophie de l’État comme dans le drame du grand âge l’effet du vieillissement de la population en général et du corps électoral en particulier. L’âge médian des Français est aujourd’hui de 42 ans et celui des électeurs de 50 ans (il y a autant d’électeurs en-dessous de cet âge qu’au-dessus). D’autre part, les électeurs de plus de 65 ans représenteront dans vingt ans 45% du corps électoral contre 30% aujourd’hui.

Privilégier les jeunes pour aider les vieux !

Contrairement aux idées reçues, rappelons que le « vieillissement » est induit par la diminution de la natalité et la raréfaction des jeunes bien plus que par  l’allongement de l’espérance de vie, ainsi que l’a démontré en d’autres temps le démographe Alfred Sauvy. La France a recensé 738000 naissances en 2021 (pour 68 millions d’habitants, outre-mer inclus) contre 871000 en 1971 pour la seule métropole (pour 52 millions d’habitants) et 823000 en 1951 (pour 42 millions d’habitants).

Ce sont ainsi les générations nombreuses du « baby-boom » (1946-1974) qui font aujourd’hui les générations nombreuses du « papy-boom ». Le phénomène est appelé à s’amplifier jusque vers 2049, date à laquelle les derniers « baby-boomers » partiront à la retraite. Le même phénomène s’observe avec quelques variantes dans les autres pays dits « développés ».

En ligne de mire se pointe la question du grand âge, au-delà de 80 ou 85 ans, avec des problèmes de santé handicapants et des besoins massifs en personnel de santé (aides-soignants, auxiliaires de vie, etc. Cela implique de nombreux actifs jeunes, pour d’une part produire et distribuer les biens indispensables à chacun, d’autre part prendre soin de leurs aînés. Il y va de l’intérêt général et tout spécialement de l’intérêt des futurs « seniors ».

S’il n’y a pas demain assez d’actifs pour produire les biens qui font la prospérité du pays et de ses habitants ni assez d’actifs pour s’occuper des personnes âgées, les cotisations retraite versées aujourd’hui par ces dernières ne leur seront d’aucune utilité.

Autant dire que les débats actuels sur le financement des retraites et l’âge de départ à la retraite sont décalés et même contre-productifs. Peu importe que les caisses de retraite accusent demain un déficit de dix milliards d’euros. La seule priorité qui compte serait de donner aux jeunes générations confiance en l’avenir, avec l’envie de fonder une famille et des facilités pour ce faire.

Malheureusement, les réalités électorales - électoralistes, faudrait-il dire - ne guident pas nos gouvernants dans cette direction. Dans leur intérêt à court terme, ils sont poussés à privilégier les « seniors » plutôt que les « juniors », lesquels sont moins nombreux, moins riches, moins organisés et plus abstentionnistes. Ainsi le surpoids des personnes âgées dans le corps électoral conduit-il le monde politique à l’immobilisme, au détriment de l’intérêt général.

Privilégier les jeunes pour aider les vieux !

Ce dilemme a été entrevu par Alfred Sauvy dès les années 1930, quand la natalité était au plus bas. C’était avant que la Seconde Guerre mondiale ne rebatte les cartes et rende aux Français l’envie de vivre et faire des enfants. Le démographe préconisa d’y remédier par un suffrage universel intégral, garant de l’avenir !

Il s’agit que chaque enfant de moins de dix-huit ans donne une voix de plus pour ses parents aux élections : la mère vote pour ses filles et le père pour ses garçons (si l’un des parents est absent, il revient à un grand-parent du même sexe d’exercer le droit de vote des enfants).

De la même façon, l'adulte fortement dépendant (maladie neurologique, prison,…) concède son droit de vote au tuteur ou curateur qui l’a en charge.

Tout en ayant l'avantage d'être véritablement universel, ce suffrage rendrait aux jeunes générations porteuses d’avenir le poids électoral qui leur revient. « Si l'on fait appel au suffrage des citoyens sous quelque forme que ce soit, dans le cadre national, municipal, professionnel, corporatif, il est essentiel qu'il soit universel et que les enfants soient représentés [...]. Sans ce suffrage universel, les parents de plusieurs enfants sont en minorité, et leurs intérêts sacrifiés... », écrit Alfred Sauvy dans Richesse et population (pages 300-301, Payot, 1944).

Emmanuel Todd, qui a entamé sa carrière de démographe sous la direction d’Alfred Sauvy, plaide aujourd’hui pour une autre voie, plus surprenante, rien moins que l’introduction d’un vote par classes d’âge ! « L’Histoire nous offre de nombreux exemples d’un vote par classes dans lequel chaque classe ou corporation élisait ses représentants et ceux-ci se réunissaient ensuite pour voter les décisions communes, » rappelle-t-il.

Il est vrai que le vote par classes fut quasiment la règle, de la Grèce antique à l’Ancien Régime. Au Moyen Âge, les municipalités étaient dirigées par une assemblée où se retrouvaient les représentants des diverses corporations. Quant aux états généraux, chacun sait qu’ils étaient constitués de trois classes, le clergé, la noblesse et le tiers-état. C’est seulement dans les monastères que régnait cette incongruité présentée aujourd’hui comme une évidence : « un homme, une voix ».

La réforme constitutionnelle que suggère Emmanuel Todd établirait donc un régime parlementaire dans lequel les députés seraient élus par l’une ou l’autre des trois classes d’âge : anciens, actifs, jeunes. Resterait à définir le poids respectif de chaque classe et le mode de scrutin au sein du Parlement : soit un vote collectif de chaque classe avec un  coefficient de pondération, soit un vote par tête.

Les jeux sont ouverts. Pour contrer la mort du pays sous l’effet du vieillissement, il nous est permis de rêver, débattre et choisir entre le suffrage universel intégral et le vote par classes d’âge ; deux utopies à vrai dire aussi improbables l’une que l’autre.

André Larané
Publié ou mis à jour le : 2022-04-27 07:46:19

 
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