La Commune de Paris

Les femmes à la pointe du combat

Elles étaient couturières, blanchisseuses, ouvrières du textile, cantinières, mais aussi issues de la petite bourgeoisie artisanale et commerçante, ou bien encore exerçant des professions intellectuelles (institutrices, journalistes). Certaines étaient belges, polonaises, russes. Lors de la Commune, à l’instar de toutes les révolutions ou de tous les soulèvements populaires, les femmes ont joué un rôle important mais méconnu.

Dans cette guerre civile qui a ensanglanté Paris entre le 18 mars et le 28 mai 1871, elles ne se sont pas contentées d’assurer l’intendance ou de rester à l’arrière : elles ont pris les armes, liant revendications sociales et féministes dans une approche moderne de la lutte pour leur émancipation.

Jean-Pierre Bédéï

Les femmes sur les barricades, 1871

Des femmes courageuses et déterminées

Dès le 18 mars, à l’aube, elles descendent dans les rues de Montmartre pour exhorter les soldats envoyés par Adolphe Thiers à ne pas user de la force, des canons. Au milieu d’elles, Louise Michel, institutrice anarchiste, une figure du comité de vigilance de Montmartre, témoigne dans ses Mémoires du rôle joué par ses semblables.

Louise Michel (1830-1905). En agrandissement, Louise Michel à Satory (Versailles) haranguant des communards, Jules Girardet, 1871, musée d'Art et d'Histoire de Saint-Denis.Elle évoque notamment la fraternisation de la troupe avec le peuple ce jour-là : « Le 18 mars, sur la butte Montmartre baignée de cette première lueur du jour qui fait voir comme à travers le voile de l’eau, montait une fourmilière d’hommes de femmes ; la butte venait d’être surprise ; en y montant on croyait mourir (…) L’armée leva la crosse en l’air au lieu d’arracher les canons français aux gardes nationaux et surtout aux femmes qui les couvraient de leurs corps. » 

Dans son Histoire de la Commune de 1871 (Editions La Découverte, 2005), le journaliste Prosper-Olivier Lissagaray, qui a vécu les événements au jour le jour aux côtés des insurgés, dépeint l’activisme de la communarde : « Elle ne retient pas son homme, au contraire le pousse à la bataille, lui porte aux tranchées, le linge et la soupe, comme elle faisait au chantier. Beaucoup ne veulent plus revenir, prennent le fusil. Au retour, elles battent le rappel des dévouements, les centralisent dans un comité à la mairie du Xe, affichent des proclamations touchantes (…) Elles s’offrent à la Commune, demandent des armes, des postes de combat, s’indignent contre les lâches (…) ».

Le 3 avril, environ 1200 femmes se rassemblent sur le pont de Grenelle et lancent un appel pour se rendre à Versailles. Les hommes s’opposent à cette expédition, la jugeant trop dangereuse… et intempestive. « Le 4 avril au plateau de Chatillon, elles font le coup de feu, les cantinières simplement vêtues en travailleuses. Le 3 avril à Meudon, la citoyenne Lachaise, resta toute la journée sur le champ de bataille, soignant les blessés presque seule, sans médecins », raconte Lissagaray.

Le 13 mai, une délégation se rend à l’Hôtel de ville pour réclamer des armes. Cinq jours plus tard, le Comité central de la Commune lance un appel aux ouvrières afin de nommer des déléguées de chaque corporation pour qu’elles se réunissent le 21 mai afin de constituer leurs chambres syndicales. Elles créent des clubs et des organisations comme la Légion des fédérées, les Filles du Père Duchêne ou le club des Femmes patriotes.

Barricade de la Place Blanche, défendue par des femmes pendant la semaine sanglante, Paris, musée Carnavalet.

Louise Michel et André Léo, féministes avant l'heure

Durant la « Semaine sanglante », alors que les Versaillais progressent inéluctablement et que la violence des combats redouble, les femmes jettent toutes leurs forces dans la bataille. C'est le cas de Louise Michel, organisatrice d’un corps d’ambulancières qui soignent les blessés sous la mitraille. Elle préside souvent les réunions du club de la Révolution, écrit pour le journal de Jules Vallès Le cri du peuple, et combat sur la barricade à Issy, à Clamart et à la Chaussée Clignancourt.

André Léo (1824-1900). Source : Gallica, BnF.Moins célèbre, la romancière et journaliste André Léo (de son vrai nom Léodile Champseix) fait le coup de feu sur la barricade des Batignolles. Parallèlement, elle mène un combat sur le plan des idées à travers ses écrits dans La Commune et Le cri du peuple. Militante féministe et socialiste, elle incite la Commune à confier une place majeure aux femmes dans l’édification d’une société égalitaire. « André Léo, d’une plume éloquente, expliquait la Commune, sommait le délégué à la Guerre d’utiliser « la sainte fièvre qui brûle le cœur des femmes », selon Lissagaray.

Portrait d'Elisabeth Rétiffe par Charles Ernest Appert, Paris, musée Carnavalet. En grandissement, Léontine Suétens, G. Bourgin, La Commune, 1870-1871.Plus méconnues encore et bravant la mort, des femmes comme Élisabeth Retiffe cantinière au 135bataillon, Eulalie Papavoine, Léontine Suetens, Joséphine Marchais sont sur les barricades de la rue de Lille. Adèle Chignon est, quant à elle, une combattante de 1848, et se tient aux côtés des communardes du Panthéon. Blanche Lefèvre est tuée rue des Dames. La place Blanche est défendue avec acharnement par un groupe de 120 insurgées.

À 20 ans, fraichement débarquée à Paris de Londres, à la demande de Marx, la Russe Élisabeth Dmitrieff, « de grande naissance, instruite, belle, riche fut la Théroigne de cette révolution », dixit Lissagaray. Elle lance « l’Appel aux citoyennes de Paris » : « Paris est bloqué, Paris est bombardé (…) Citoyennes (…) il faut vaincre ou mourir.  Préparons-nous à défendre et venger nos frères ! ».

Son appel suscite la fondation de l’Union des femmes (plus d’un millier d’adhérentes), qui assure des soins aux blessés dans tous les arrondissements de la capitale. Cette association aspire, à plus long terme, à donner aux ouvrières le contrôle de leur travail.

Les femmes réforment les institutions

Les clubs ou associations de femmes prennent parfois une coloration anticléricale au point d’intervenir dans des lieux de culte. Ainsi le 16 avril, dans l’église Saint-Eloi, la citoyenne Morel demande que l’on « jette dans la Seine toutes les religieuses suspectées d’empoisonner les communards hospitalisés ».

Appel aux ouvrières du 18 mai 1871 lancé par l'Union des femmesCes femmes s’insurgeaient également contre le patriarcat : « Les hommes sont comme les souverains ramollis par leur trop constante autorité ».  Elles s’attaquaient aussi au capitalisme : « Citoyennes, vous êtes des travailleuses, et en cette qualité vous êtes des opprimées (…) Mais le jour de la revendication et de la justice luira demain. ».

Les femmes ont également influencé le programme de la Commune. Celle-ci a ainsi adopté le manifeste de la société « L’éducation nouvelle » prescrivant : « que l’instruction soit gratuite et complète pour tous les enfants des deux sexes, que l’instruction religieuse ou dogmatique soit immédiatement et radicalement supprimée pour les deux sexes » dans les écoles publiques.

Des écoles professionnelles pour les filles sont ouvertes, et des crèches populaires sont mises en place. Victoire Tynaire organise des écoles libres et protestantes ; Édouard Vaillant lui confie le rôle d’inspectrice des écoles du XIIe. Le 22 mai, les femmes sont associées à la création d'une « commission pour organiser et surveiller l’enseignement dans les écoles de filles. Elle est composée des citoyennes André Léo, Jaclard, Périer, Reclus, Sapia ».

La répression

Comme les hommes, les communardes sont victimes d’une féroce répression. Les rescapées des exécutions sommaires de la Semaine sanglante sont arrêtées, jugées et emprisonnées.

Si Élisabeth Dmitrieff, André Léo et Paule Mink réussissent à s’enfuir, un millier de femmes sont traduites devant le Conseil de guerre, 251 sont condamnées à des peines de prison, 25 sont déportées, comme Nathalie Lemel ou Louise Michel. Celle-ci s’était livrée à la police afin de faire libérer sa mère arrêtée à sa place. Emprisonnée jusqu’en 1873, elle est transférée ensuite en Nouvelle-Calédonie, dans l’enceinte fortifiée de la presqu’île Ducos, puis dans la baie de l’Ouest.

Louise Michel, libérée, est accueillie Gare Saint-Lazare à sa descente du train par MM Rochefort, Louis Blanc et Clemenceau, 1880.

En 1880, suite à l'amnistie des communards, Louise Michel fait un retour triomphal à Paris. Au regard de l’Histoire, elle reste le symbole de ces femmes révolutionnaires, socialistes ou anarchistes tombées dans l’oubli, qui s’affirmaient comme les égales des hommes, affichant ouvertement des revendications féministes d’avenir.. Au grand aveuglement des hommes, cependant, comme en témoigne le rapport du ministre de la Guerre qui conclut que les causes « qui ont entraîné les femmes dans le mouvement révolutionnaire sont l’état de concubinage, de démoralisation et de débauche ».


Publié ou mis à jour le : 2021-03-17 05:54:26

 
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