Indépendance de la Grèce

Les Grecs se libèrent des Turcs

La guerre de libération qui commence en mars 1821 et qui durera neuf ans sera d’une extrême violence. Elle sera également d’une grande complexité, puisqu’elle est aussi une révolution – épanastasi, ainsi que la nomment les Grecs – qui met fin à l’ordre politique et social issu de la conquête ottomane. Et qu’elle se doublera, à plusieurs moments, d’une guerre civile entre groupes politiques et sociaux aux objectifs divergents.

Theódoros Kolokotrónis (3 avril 1770, Ramavouni, Messénie ; 15 février 1843, Athènes)La plupart des chefs militaires sont d’anciens klephtes, hommes du peuple, truculents, hauts en couleur, et au courage physique sans limite. Certains, comme Théodoros Kolokotronis, surnommé le Vieux de la Morée (il a la cinquantaine), est le fils d’un des klephtes qui ont joué les premiers rôles lors de l’expédition des Orlov et son clan a été décapité par les Turcs au début du siècle. Réfugié dans les îles Ioniennes, Théodoros a servi sous les uniformes français, russe et anglais ; il est même major dans l’armée britannique. D’autres n’ont pas quitté leurs montagnes et commandent un peuple en armes de paysans sans terre, exploités par les maîtres ottomans et qui attendent des changements profonds du statut de la terre et de leurs conditions de vie.

Les notables, ou primats, notamment les grands clans péloponnésiens (Mavromichalis, Zaïmis, Déliyannis, Notaras, Londos…) ont souvent construit fortune et pouvoir en se faisant localement les relais du pouvoir turc. Pour eux, l’indépendance ne doit pas signifier un renversement de l’ordre social, mais sa réorganisation à leur profit.

Quant à la bourgeoisie des îles, très liée par ses intérêts commerciaux à l’Angleterre, elle porte un projet politiquement libéral mais est peu sensible à la question de la terre qui résultera de l’expulsion des maîtres ottomans des grands domaines de type latifundiaire.

Les grandes puissances à la manoeuvre

La complexité de la guerre d’indépendance grecque tient aussi à son internationalisation (comme plus tard la guerre d'Espagne et la guerre de Syrie actuelle). Impuissant à mater la rébellion de ses sujets, le sultan Mahmud II se résigne, en 1824, à faire appel à son vassal théorique Méhémet Ali, Albanais et vice-roi (depuis 1805) d’une Égypte dont il a fait un État quasi indépendant.

Ibrahim Pacha (4 mars 1789, Dráma, Grèce ; 10 novembre 1848, Le Caire), dessin de Giovanni BoggiDespote modernisateur, Méhémet Ali s’est doté d’une armée entraînée à l’européenne et encadrée par des officiers anglais, autrichiens ou français, ainsi que d’une flotte qui font de l’Égypte une puissance majeure en Méditerranée orientale. Il accepte d’apporter son aide au sultan qui, en échange, intègre la Crète au pachalik de Méhémet et promet à son fils Ibrahim Pacha le gouvernorat de la Morée qu’il est chargé de reconquérir à partir de décembre 1824.

De véritables colonnes de la mort sillonneront le Péloponnèse sous le commandement d’Ibrahim. Et ses troupes finiront par enlever Missolonghi qui, après avoir résisté à un premier siège durant l’hiver 1823-1824, était de nouveau assiégée sans succès par les Turcs depuis avril 1825. Un an plus tard, et après l’échec d’une tentative de sortie des assiégés, les Égyptiens d’Ibrahim prirent une ville en ruine dont les habitants affamés furent sauvagement torturés et massacrés. Mais les trois mille têtes alignées sur les remparts et la vente comme esclaves des survivants allaient transformer la victoire militaire en défaite politique.

Mort du héros grec Markos Botsaris lors du premier siège de Missolonghi, le 21 août 1823 (Marsigli Filippo, musée Benaki, Athènes)

Car, en Europe occidentale, le martyre de Missolonghi allait accélérer la dissolution de l’Europe de Metternich.

Pourtant, l’Assemblée réunie par les insurgés à la Nouvelle Épidaure avait adopté une Constitution provisoire (13 janvier 1822) et une déclaration d’indépendance (27 janvier) qui avaient tout pour scandaliser l’Europe contre-révolutionnaire. Certes, le suffrage universel n’était pas établi et le droit de propriété était déclaré inviolable, mais étaient proclamés l’égalité des citoyens devant la loi, leur accès à tous les emplois, la répartition des contributions en fonction de la fortune de chacun, tout impôt devant être créé par la loi. La torture était abolie, et l’esclavage le serait bientôt par la loi. Et puis l’exécutif collectif était inspiré du Directoire et le vocabulaire employé – nation, tyran, peuple, justice, représentants légitimes – sentait évidemment l’enfer français pour Metternich et ses semblables !

Le chancelier autrichien Klemens Wenzel de Metternich (15 mai 1773, Coblence ; 11 juin 1859, Vienne)Ainsi, le lendemain de l’adoption de la déclaration d’indépendance grecque, le chancelier autrichien écrivait-il à son ambassadeur à Saint-Pétersbourg : « Quelle que soit la différence entre ses causes anciennes et permanentes, et celle des révolutions que la grande alliance a été appelée à combattre dans le cours salutaire de son existence, [le soulèvement grec] n’en a pas moins puisé son origine directe dans les menées de la faction désorganisatrice qui menace tous les trônes et toutes les institutions » (note).

Si bien que les Grecs eurent beau en appeler à la solidarité des nations chrétiennes contre le despote musulman, lorsque, à la fin de cette même année 1822, ils envoyèrent des délégués (dont un Français, le capitaine de frégate Jourdain) au Congrès de Vérone, ceux-ci n’obtinrent pas même l’autorisation de quitter Ancône où ils avaient débarqué. En revanche, le Congrès donna mandat à la France des Bourbons restaurés, tout juste admise à prendre sa place dans l’Europe contre-révolutionnaire, d’aller écraser les libéraux espagnols.

Pourtant, la cause des Grecs avance ! Dès 1822, Haïti (!) est le premier État à reconnaître l’indépendance grecque, puis en 1823, c’est le président des États-Unis d’Amérique, James Monroe, qui adresse aux Grecs le message de sympathie d’un autre État né d’une guerre d’indépendance, avant de les autoriser à acheter des navires de guerre modernes. Et en janvier 1824, le futur Secrétaire d’État Daniel Webster prononce un vibrant plaidoyer à la Chambre des Représentants en faveur des Grecs.

Mais c’est de Londres que vient, en 1823, le changement décisif ; sous l’influence du nouveau secrétaire au Foreign Office, George Canning, le cabinet britannique décide de ne plus considérer les Grecs comme des rebelles mais comme des belligérants. Et il leur permet, en conséquence, de lancer à Londres un emprunt public de 800 000 livres (qui sera suivi de plusieurs autres), ce qui vaut reconnaissance tacite – il est vrai payée de taux d’intérêt tels que, lorsque interviendra la reconnaissance de jure de l’État grec, celui-ci se trouvera dans une situation d’étroite sujétion financière à l’égard du Royaume-Uni !

Mais pour l’heure, le front européen est rompu. L’Angleterre a compris quel profit elle pourrait tirer d’un État grec qui lui serait étroitement lié. L’empereur de Russie ne lui laissera pas le champ libre : ne se veut-il pas protecteur des orthodoxes ? À Saint-Pétersbourg, militaires et hiérarchie ecclésiastique poussent à une guerre contre un sultan affaibli par la révolte des Grecs, d’autant qu’il a pris des mesures entravant la libre navigation en mer Noire et qu’il rechigne à retirer ses troupes des principautés danubiennes. Et puis Ioannis Kapodistrias, un Grec de Corfou, qui a dirigé la diplomatie russe de 1816 jusqu’en 1822, lorsque Metternich a obtenu son renvoi, pousse désormais l’empereur, avec lequel il correspond depuis sa retraite de Genève, dans le même sens. Alexandre Ier demande à Mahmud II de prendre des mesures d’apaisement en Grèce ; le sultan repousse avec morgue toute ingérence.

Rien n’est acquis et la révolution grecque va connaître ses heures les plus sombres, mais les chancelleries occidentales et russe – sauf l’autrichienne – commencent à envisager des solutions qui ne seraient pas le retour au statu quo ante. Et le gouvernement ultra de Charles X évolue lui aussi : pas question pour Paris de laisser Londres et Pétersbourg imposer seuls la solution de cette question grecque à Constantinople ! Sans compter qu’un trône grec pourrait convenir au duc de Nemours, deuxième fils de Louis-Philippe d’Orléans.

Et puis, de récits héroïques des exploits des palikares en fustanelle – les Karaïskakis, Kolokotronis ou Botzaris – en récits héroïques des exploits sur mer des Bouboulina, Miaoulis ou Kanaris, de leurs brûlotiers lançant leurs frêles embarcations enflammées contre les navires de haut bord turcs et égyptiens, de récits de massacres turcs en récits d’horreurs commises par les troupes d’Ibrahim Pacha, les opinions occidentales s’émeuvent.

Première ingérence humanitaire dans la géopolitique

Byron bien sûr, mais aussi Shelley qui proclame « Nous sommes tous grecs » dans son drame Hellas (octobre 1821), inspiré par Les Perses d’Eschyle, Rossini qui fait jouer Le Siège de Corinthe pendant celui de Missolonghi, Berlioz, Delacroix, Béranger, Vigny, Hugo, Lamartine, Goethe, Ary Scheffer et tant d’autres composent, peignent, publient des œuvres célébrant le courage des Grecs et mettant en scène leurs souffrances. Chateaubriand aussi, bien sûr, mais seulement après son éviction du ministère des Affaires étrangères en 1824. L’intelligentsia libérale se mobilise : Jeremy Bentham en tête outre-Manche et, en France, Benjamin Constant, Victor Cousin, Jean-Baptiste Say, Casimir Perrier, Alexis de Tocqueville, Thiers, Guizot, Le Constitutionnel et Le Globe – c’est que condamner l’absolutisme de Mahmud II, c’est aussi atteindre par la bande le néo-absolutisme de Charles X.

Les comités philhellènes se multiplient, collectent des secours, de l’argent. Mme Récamier s’en va quêter en personne pour les Grecs. Le banquier suisse Jean-Gabriel Eynard entreprend de coordonner les comités partout en Europe tout en conseillant les Grecs en matière financière, en les aidant à lever des fonds, et en puisant dans sa fortune personnelle pour racheter des rescapés de Missolonghi vendus comme esclaves.

Charles Nicolas Fabvier (10 décembre 1782, Pont-à-Mousson ; 15 septembre 1855, Paris)D’autres choisissent de partir aider les Grecs les armes à la main ; Anglais, Piémontais, Saxons, Bavarois, Prussiens... Et beaucoup de Français, des demi-soldes de l’Empire, dont certains jouèrent un rôle considérable. Ainsi de Charles Nicolas Fabvier, colonel et baron d’Empire, qui rejoignit la Grèce en 1823 et y créa l’embryon d’une armée régulière. Ainsi du futur maréchal de France Auguste Regnaud de Saint-Jean-d’Angély, fils d’un député du tiers état en 1789 devenu conseiller d’État et ministre de Napoléon durant les Cent-Jours : ce saint-cyrien élevé au grade de chef d’escadron sur le champ de bataille de Waterloo organisera le premier corps de cavalerie grecque.

Ce philhellénisme n’est bien entendu pas dépourvu d’ambiguïtés (voir La Grèce et les Balkans). Il n’en a pas moins joué un rôle d’aiguillon à l’égard des gouvernements – et peut-être à ce point pour la première fois dans l’histoire. Sauf en Autriche.

Jusqu’au bout, Metternich reste hostile à l’indépendance grecque. Mais le 4 avril 1826, le protocole signé par l’Angleterre et la Russie de Nicolas Ier, qui a succédé à son frère l’année précédente enclenche le compte à rebours. S’il n’y est pas encore question d’indépendance de jure, il y est pour la première fois reconnue la vocation des Grecs a être « exclusivement gouvernés par des autorités choisies et nommées par eux-mêmes » bien que la Porte puisse garder dans leur désignation « une certaine influence ». Les Grecs devraient payer tribut au sultan mais jouiraient « d’une liberté publique complète de conscience et de commerce et dirigeraient exclusivement leur gouvernement intérieur » ; ils achèteraient en outre « les propriétés des Turcs situées sur le continent de la Grèce et dans les îles », ceci aux fins d’effectuer « une séparation complète entre les individus des deux nations » (note).

Les propositions russo-britanniques ayant été une nouvelle fois repoussées par le sultan, c’est Paris qui prend l’initiative du traité tripartite signé à Londres le 6 juillet 1827. Il comporte une offre de médiation sur la base du protocole anglo-russe d’avril 1826, assortie d’exigences qui, en cas de non-réponse de la Porte dans un délai d’un mois, entraîneraient l’établissement de relations économiques et consulaires avec les Grecs – ainsi que l’intervention des flottes alliées.

De sorte que le brutal refus ottoman ouvre la voie à l’affrontement : le 20 octobre 1827, dans la rade de Navarin, les vingt-six navires des escadres anglaise, russe et française détruisent la totalité de la flotte turco-égyptienne qui comptait quatre-vingt-neuf bâtiments – une « épouvantable catastrophe » (note) aux yeux de Metternich.

Il faudra encore trois ans pour parvenir à imposer l’indépendance grecque au sultan ottoman, mais à Navarin, tout est déjà joué : pour le sultan qui ne peut plus que reculer l’issue ; pour les Grecs qui ne seront pas maîtres de leur destin puisqu’il dépend désormais de la bonne volonté de leurs trois « protecteurs ».

Les massacres de Scio

La célèbre toile d'Eugène Delacroix, présentée au Salon de 1824, évoque de cruels massacres qui firent 70 000 victimes en avril 1822. Elle a contribué à faire pencher l'opinion occidentale en faveur des Grecs et à déclencher en 1827 l'opération anglo-franco-russe de Navarin, de même qu'une autre toile très célèbre du même artiste : La Grèce expirant sur les ruines de Missolonghi (1826, musée de Bordeaux).

Tractations diplomatiques

Élu gouverneur de Grèce pour sept ans, à l’unanimité des députés qui, à Trézène, ont adopté le 1er mai 1827 une nouvelle Constitution, Kapodistrias débarque à Nauplie le 18 janvier 1828. Il engage la construction d’un État moderne centralisé, organise la lutte contre les plaies du brigandage et de la piraterie. Mais il ne parvient pas plus à maîtriser les dissensions internes, aiguisées par les trois consuls des Puissances « protectrices », qu’à éviter les écueils de l’autoritarisme, du clientélisme et du népotisme. Et il se refuse à distribuer aux paysans les terres nationales abandonnées par les Turcs et dont l’occupation en théorie illégale par les paysans deviendra un enjeu majeur du clientélisme politique.

Quant à Nicolas Ier, face au refus du sultan de céder aux injonctions alliées et à de nouvelles entraves à la navigation en mer Noire, il entre en guerre contre l’Empire ottoman en avril 1828, Charles X décidant de débarquer dans le Péloponnèse un corps expéditionnaire destiné à sécuriser les territoires contrôlés par le gouvernement grec. Cette expédition de Morée (dont l’activité sera également scientifique, à l’image de l’expédition d’Égypte de Bonaparte) commandée par le général Maison entraîne la reddition des dernières places fortes encore tenues par les Égyptiens. Les Français améliorent ou réparent les infrastructures ; ils soulagent surtout les forces grecques qui peuvent faire porter tous leurs efforts sur la Grèce centrale et l’Eubée où elles remportent plusieurs succès importants.

En outre, à Londres, Anglais, Russes et Français signent en novembre 1828 le premier de trois protocoles qui place le Péloponnèse et les Cyclades sous leur protection, en attendant la négociation du statut et des frontières du futur État grec. Tandis que les trois protecteurs entament les tractations sur les frontières dans lesquelles chacun cherche à faire prévaloir ses propres intérêts. Le Royaume-Uni ne veut pas d’une trop grande Grèce qui affaiblirait à l’excès le sultan face à la Russie. Initialement favorable à une grande Grèce regroupant l’essentiel de la population hellénique et capable d’être réellement indépendante – du Royaume-Uni comme de la Russie –, la France propose de transiger en intégrant au futur État l’Eubée et la Grèce centrale mais seulement au sud de la ligne Arta-Volos. Ce compromis est lourd de conséquences et de conflits à venir, puisqu’il laisse sous domination turque la majorité de la population grecque, que le nouvel État aura forcément pour projet de réunir à lui.

C’est pourtant la solution qu’entérine le deuxième protocole de Londres (22 mars 1829) qui prévoit une Grèce autonome mais tributaire de la Porte, « confiée » à un prince héréditaire chrétien n’appartenant à aucune des familles régnantes des trois Puissances, ainsi que les conditions de liquidation des biens des Grecs de l’Empire qui y émigreront comme des Turcs qui devront quitter l’État grec.

Le nouveau refus turc entraînera une offensive russe foudroyante : le 18 août 1829, les troupes russes entrent à Andrinople, deuxième capitale de l’Empire. En septembre, elles sont aux portes de Constantinople, tandis que les Grecs remportent une victoire décisive au col de Petra, entre Livadia et Thèbes.

Mahmud II ne peut plus finasser : le 14 septembre, il doit accepter toutes les conditions russes relatives à la Serbie, aux principautés danubiennes et à l’acceptation des protocoles de Londres visant la Grèce contenues dans les deux traités d’Andrinople.

Au terme d’un ultime retournement britannique, motivé par la crainte de voir les Grecs se lancer, afin d’obtenir leur pleine indépendance, dans un nouveau conflit à la faveur duquel la Russie pousserait son avantage, un troisième protocole est signé à Londres, le 3 février 1830, qui établit la Grèce comme État pleinement indépendant. Mais, en échange, le Premier ministre Wellington fait repousser la frontière vers le sud, de l’embouchure de l’Acheloos (à l’est de Missolonghi et au sud du golfe d’Arta) jusqu’à celle du Spercheios (golfe maliaque, à la latitude du nord de l’Eubée), laissant sous domination turque, outre Larissa, Ioannina et Thessalonique, Arta, Volos et même Lamia.

La guerre aura fait au moins 200 000 morts ; l’État que créent les Puissances ne compte pas plus de 700 000 à 800 000 habitants et la majorité des Grecs demeurent sujets du sultan.

Reste à donner un roi à ces Grecs qui ne sauraient se gouverner eux-mêmes. Après réflexion, Léopold de Saxe-Cobourg, qui deviendra bientôt roi des Belges, refuse la couronne de Grèce : il a demandé des frontières viables et que l’État sur lequel il doit régner ne soit pas enchaîné par la dette que les Grecs ont dû contracter pour pouvoir s’acheter de la poudre et des balles. Kapodistrias soutenait cette solution, mais ceux qui se sont soulevés en 1821 ne sont pas unanimes à accepter qu’on leur donne un roi ! Et la plupart s’estiment floués par les frontières qu’on leur impose, alors que nombre de combattants venaient de régions qui restent sous domination turque.

Les frustrations que génère cette situation, les conflits sociaux et politiques qui divisent les insurgés depuis 1821 et les allégeances étrangères des uns et des autres se conjuguent pour conduire à la guerre civile. Le dimanche 27 septembre 1831, alors qu’il entre dans l’église Saint-Spyridon de Nauplie, Kapodistrias, de plus en plus perçu comme un obstacle par les Français et les Anglais, est assassiné par deux frères du puissant clan péloponnésien des Mavromichalis. L’un est abattu sur-le-champ, l’autre se réfugie auprès des Français qui finiront par le livrer. Et en décembre 1832, ces mêmes Français tireront au canon dans les rues de Nauplie qui menace d’échapper à leur contrôle…

Assassinat de Ioannis Kapodistrias à Nauplie, en Grèce, le 9 octobre 1831

En place du Saxe-Cobourg, les Grecs hériteront d’un Wittelsbach catholique de 18 ans. Othon débarque à Nauplie le 30 janvier 1833, flanqué de trois régents, bavarois comme lui et qui gouverneront la Grèce en allemand. Pendant que le contribuable grec devra payer la cour et les mercenaires, bavarois eux aussi – alors qu’on renvoie dans leurs foyers les combattants de la guerre d’indépendance. À la turcocratie succède une bavarocratie – une monarchie étrangère, absolue et arbitraire, sans Constitution, s’impose à des Grecs considérés comme des mineurs irresponsables. Jusqu’à la révolution de 1843 qui imposera une Constitution au roi, puis à celle de 1862 qui le renverra en Bavière. Avant que les Puissances dites protectrices ne fassent aux Grecs le cadeau d’une nouvelle dynastie, germano-danoise et protestante celle-là.

Et comme il était prévisible, les frontières non viables du jeune État allaient polariser – pour un siècle – ses efforts vers l’achèvement du territoire national plutôt que vers le développement, tandis que la dette servirait aux prétendus protecteurs des Grecs à faire de leur souveraineté une souveraineté fort limitée.

Si le protocole de février 1830 fut bien l’arrêt de mort de l’ordre européen de 1815, un ordre dont l’acte de décès sera dressé par la vague révolutionnaire qui, partie de Paris en juillet, agita l’Italie, la Pologne, et déboucha sur la création d’une Belgique libérale séparée du réactionnaire royaume des Pays-Bas, il n’en reste pas moins que l’aide européenne coûta fort cher aux Grecs : la trahison des idéaux de 1821.

Olivier Delorme

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La Grèce moderne
Publié ou mis à jour le : 2021-03-24 08:52:53

 
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