Le patrimoine afghan

Si précieux, si fragile

L'Afghanistan ? Le pays des guerres interminables, des femmes prisonnières de leur tchadri et des talibans... Mais l'Afghanistan, on le sait moins, est également le berceau d'un trésor patrimonial aussi précieux que méconnu. Découvrons ensemble ces richesses pour, s'il est encore temps, mieux les protéger de l'obscurantisme.

Isabelle Grégor

Plaque de Cybèle, Aï Khanoum, Sanctuaire du temple à niches indentées, IIIe siècle av. J. C., musée national d'Afghanistan, Kaboul.

Aï Khanoum, la « Dame Lune » des Grecs

Tout commence par une chasse royale : en 1963, le roi d'Afghanistan Zaher Shah entend des habitants du nord du pays évoquer l'existence de chapiteaux visibles au milieu d'une plaine, entre le fleuve Amou-Daria et son affluent, la rivière Kokcha.

Portrait de Straton, citoyen de la ville, sur un pilier hermaïque dédié aux divinités du gymnase,  Aï Khanoum, IIe siècle av. J. C., musée national d'Afghanistan, Kaboul, photo musée Guimet.La Délégation archéologique française en Afghanistan (DAFA) déléguée sur place se rend vite compte que le site est exceptionnel : il ne s'agit rien moins que de l'« Alexandrie de l'Oxus » (Oxus est l'ancien nom de l'Amou-Daria). C'est l'une des cités qu'Alexandre le Grand et ses successeurs ont édifiées tout au long de leur périple en Asie.

Il faut se souvenir que l'Afghanistan, entré dans l'Histoire il y a 2500 ans comme partie intégrante de l'empire perse des Achéménides, a été ensuite conquis par le conquérant macédonien. Le pays est ainsi devenu le phare avancé de la civilisation hellénistique (dico), au point de rencontre de l'Orient et de l'Occident.

Cette « Alexandrie de l'Oxus », de son vrai nom Aï Khanoum (« Dame Lune » en ouzbek), aurait été érigée au IVe siècle av. J.-C. par Séleucos Ier, successeur du grand Alexandre et fondateur de la dynastie hellénistique des Séleucides qui régna des rives de la mer Égée à Kaboul pendant trois siècles. Les fouilles ont révélé une ville bâtie sur le modèle grec avec palais aux chapiteaux corinthiens, théâtre et gymnase.

Aujourd'hui, Aï Khanoum est réduite à un champ de cratères, des trous creusés par les paysans dans l'espoir d'en extraire des trésors archéologiques.

Les murs du palais des rois kouchans étaient bâtis en terre crue, constructions de ce type à Begrâm. Agrandissement : Scène de combat, verre émaillé, 1er siècle après J.-C, trésor de Begram, région de Kapiça, Afghanistan, musée Guimet, Paris.

Le drôle de fouillis de Begram

Médaillon circulaire, Ivoire, trésor de Begram, Afghanistan, Ier siècle, Londres, British Museum. Agrandissement : Ivoire, trésor de Begram, Afghanistan, Ier siècle, Paris, musée Guimet.Les armées d'Alexandre ont emprunté pour partie les mêmes itinéraires que les caravanes qui, dès l'époque achéménide, reliaient la Chine et l'Inde au monde méditerranéen. Ces « routes de la soie » passaient toutes par la Bactriane, une province qui tire son nom de la cité de Bactres (aujourd'hui Balkh). 

À 60 km au nord de Kaboul, Begrâm, autre cité de la Bactriane, rebaptisée l'« Alexandrie du Caucase » par le conquérant macédonient, a livré un étonnant trésor d'Ali Baba. Découvert en 1937 dans l'ancien palais de la ville, ce trésor comprend des ivoires indiens, des laques chinoises, des verreries et bronzes gréco-romains... Autant de témoignages de cette première « mondialisation des échanges »

Avaient été rassemblés ici, sur des étagères depuis longtemps écroulées, aussi bien des représentations du phare d'Alexandrie, de gladiateurs que de déesses indiennes finement sculptées sur des plaques d'ivoire. Une partie de ces admirables danseuses serait toujours au musée national de Kaboul, entre les mains des talibans, donc.

La voyageuse Ella Maillart, qui a participé à la découverte, raconte : « dans la dixième pièce, [...] Ria [Hackin] avait trouvé une collection de bols et de vases en verre taillé aussi beaux que ceux de Murano. Ils voisinaient avec des verres peints représentant des personnage en costumes grecs, avec des poissons décoratifs en verre soufflé et des bols canelés teintés au cobalt. Un siècle avant notre ère, c'est ici au royaume de Kapisa que l'art grec et l'art indien se rencontrèrent » (La Voie cruelle, 1952).

 

Flacon navire en forme de poisson (verre), Ier siècle, trésor de Begram, Afghanistan, Ier siècle.

Qu'est devenu le trésor de Tillia tepe ?

Aphrodite de Bactriane en or et turquoise, Ier siècle, musée national d'Afghanistan, Kaboul. Agrandissement : Parure trouvée à Tillia tepe, Ier siècle av. J. C., musée national d'Afghanistan, Kaboul, photo musée Guimet.Tillia tepe, à l'ouest de Balkh, est un autre site archéologique fameux de l'antique Bactriane. Surnommé « colline heureuse », « colline des bijoutiers », « colline du roi » ou « colline de l'or », il avait la réputation de recéler un trésor. En  le sondant en 1970, les archéologues soviétiques avaient donc bon espoir de ne pas revenir bredouilles.

Effectivement, les attendait un véritable trésor déposé autour du Ier siècle de notre ère dans un ensemble de six tombes par un peuple d'origine scythe : plaques, bijoux, armes, ceintures ; 20 000 objets pour la plupart en or, argent et pierres semi-précieuses travaillés dans ce mélange de styles propre aux routes de la soie.

Pendant des années, du fait des guerres intestines, le trésor disparut et les plus folles rumeurs coururent à son sujet. On le dit perdu, caché dans des grottes, et même dérobé par Ben Laden ! En fait, il avait été heureusement déposé au musée national de Kaboul avant d'être transporté dans une cave scellée de la Banque nationale, protégé par une porte dont les sept clefs avaient été confiées à sept personnes différentes.

En 2004, ces pièces rarissimes refirent surface à l'occasion d'une exposition au musée Guimet mais, depuis le retour des talibans en août 2021, on n'en a plus aucune nouvelle...

Reconstitution des tombes de Tillia tepe, illustration tirée de Iaroslav Lebedynsky, Les Saces, 2006. Agrandissement : Collier trouvé à Tillia tepe, Ier siècle av. J. C., musée national d'Afghanistan, Kaboul, photo musée Guimet.

Les stupas anéantis de Hadda

Statue de Bouddha à Tapa Kalan, Hadda, 1923.C'est un os de crâne qui, dès le Ier siècle de notre ère, a attiré les pèlerins bouddhistes à Hadda (« os »), dans la passe de Khyber, près de la ville de Jalalabad, à quelques kilomètres de l'actuelle frontière pakistanaise. Pas n'importe quel os ! Il s'agissait d'un os du Bouddha, ce qui valut à la ville de se couvrir de monuments prestigieux et de monastères et de devenir aux IV et Ve siècles un très important site de pélerinage bouddhiste, avant que les pèlerins ne se déplacent à l'ouest, vers Bamiyan, .

Lorsque les fouilles commencent en 1926, nombre de sites ont déjà été pillés mais les 500 stupas (reliquaires monumentaux) encore repérables montrent à quel point le bouddhisme a marqué cette région du Gandhara, à cheval sur le Pakistan et l'Afghanistan actuels. Influencé par les artistes grecs amenés par Alexandre le Grand, il a donné naissance à un art particulier, l'art gréco-bouddhique du Gandhara.

Stupa d'Hadda, Ve siècle, Paris, musée Guimet.Maleureusement une partie des découvertes, laissées au pays, ont été détruites lors du pillage du musée national quelques années plus tard par des insurgés du Nord. Ce n'était que le début d'une série de trafics d'oeuvres et de destructions à l'appel des mollahs locaux, aidés en 1996 par l'installation sur place d'un camp de talibans.

Aujourd'hui, il ne reste rien du site d'Hadda et seuls quelques rares musées, comme celui de Guimet à Paris, nous permettent encore d'en imaginer la richesse culturelle.

Bamyian et ses « sublimes images de pierre »

Le grand bouddha de Bamyan avant 2001. Agrandissement : Le grand Bouddha et les grottes où vivaient les moines (UNESCO).Soumis aux Achéménides puis aux Macédoniens, envahi par les Scythes, l'Afghanistan s'est ensuite laissé séduire par le bouddhisme venu d'Orient et, ainsi qu'on l'a vu, il a réalisé, du moins dans la région de Gandhara, une étonnante synthèse de l'art hellénistique occidentale et de la religiosité orientale. Les trois statues monumentales de Bamiyan en sont - ou plutôt en étaient - le témoignage. 

« Les bouddhas de Bamiyan sont les seules richesses visibles de l’Afghanistan […]. Le moine philosophe, disciple du Bouddha, a fui devant le mullah fanatique, mais persistent à se dresser les sublimes images de pierre, nées de la foi en un monde supérieur et inconnaissable, par delà l’ignorance nocive et le désir trompeur. Rien, jusqu’à présent, n’a pu détruire ces œuvres géantes, témoins d’un âge où se sont heurtées des conceptions apparemment contradictoires, bien qu’animées du même souffle divin. Sous le soleil implacable dont les rayons ne les ont pas encore vaincues et dissociées, allons leur rendre un hommage pieux ». Alfred Fouchet, fondateur de la Délégation archéologique franco-afghane, se trompait.

Si quelques années plus tard, en 1931, les membres de la Croisière jaune ont pu à leur tour rendre un « hommage pieux » aux géants, l'année 2001 a vu la destruction totale par les talibans de ces merveilles qui observaient placidement la vallée depuis les III et VIIe siècles.

Restent les innombrables grottes autrefois richement décorées et qui servent désormais de refuge à la population locale. Aujourd'hui, toutes les actions de préservation et bien sûr de mise en valeur du site sont à l'arrêt.

Vue de la mosquée de Haj Piadeh, IXe siècle.

Seul au monde

Mosquée Rawze-i-Sharif, Mazar-i-Sharif, XVe siècle.Désormais oubliée, Balkh s'était pourtant fait connaître dans l'Antiquité comme le lieu de naissance de Zoroastre (ou Zarathoustra), le père du mazdéisme, religion des anciens Perses... C'est là aussi que fut célébré le romanesque mariage d'Alexandre le Grand et Roxane.

Capitale du royaume de Bactriane et haut lieu du bouddhisme, elle fut conquise dès le VIIe siècle par les Arabes qui, fascinés par sa beauté, la surnommèrent « la mère de toutes les cités ».

Le bouddhisme ne tarda pas à en être éradiqué au profit de l'islam, de même que les autres religions, telles le mazdéisme et le christianisme de rite nestorien. On trouve aujourd'hui à Balkh les ruines de la plus vieille mosquée du pays, Noh Gonbad (ou Hadji Piyada), dont les colonnes décorées de stuc datent du IXe siècle.

Balkh fut toutefois délaissée suite à la découverte, au XVe siècle, de la sépulture supposée d'Ali, gendre du Prophète, dans la ville voisine de Mazar-i-Sharif. Les pèlerins chiites s'y déplacèrent alors en  grand nombre pour lui rendre hommage dans la belle Mosquée bleu turquoise de Rawze-i-Sharif (« la mosquée du Saint »).

Détail et vue du minaret de Djam, XIIe siècle.Plus au sud, la tour-minaret de Djam ne fut repérée par un aviateur qu'en 1943. Il faut dire que le monument se dresse, seul, dans une vallée encaissée à 1 900 mètres d'altitude et à une heure du premier village.

Ses briques décorées de céramiques bleu turquoise, ses inscriptions coufiques et son escalier double en vis en font un chef-d'oeuvre d'architecture, classé sur la liste du Patrimoine mondial. Construit au XIIe siècle, il est le dernier vestige de la ville de Firuzkoh, capitale des souverains ghorides (XIIe siècle).

Leçon d'histoire afghane, par Joseph Kessel

L'auteur des Cavaliers, passionné par l'Afghanistan, survole ici en quelques lignes des siècles d'histoire...
« Et partout étaient les nomades […] libres et traînant dans leur sillage tous les sortilèges du centre de l'Asie.
Et les images des Dieux et les ombres des Rois suivaient ce voyage.
Dans la vallée rouge de Bamyian, les Bouddahs gigantesques, taillés à même le roc, veillaient au fond de leurs niches profondes.
Près de Kandahar, dans le sud, à Moundigac, un monument préhistorique, avec son étonnant colonnade, jaillissait de la pierre sombre.
Au nord, près de Poul-Y-Khoumri, un temple du feu – le plus ancien que l'on connaissance – dominait une colline nue.
Les traces d'Alexandre le Grand jalonnaient les pistes et les vallées et les vestiges d'une civilisation qui avait fondu l'Occident à l'Orient.
Les barbares étaient venus qui s'étaient policés à leur tour et les sources dégorgeaient les monnaies que leurs rois avaient fait frapper.
Et puis les émirs arabes. Et puis Gengis Khan menant ses hordes. Et puis les conquérants issus de Tamerlan qui étaient devenus les grands Moghols des Indes.
Murs de Balkh et de Lashkari-Bazar, trésors de Bagram et décombres de la Ville aux Quarante Tours – palais, forteresses, tombeaux et temples – leurs ruines marquaient, au long des millénaires, les règnes, les invasions, les carnages, les résurrections »
(Le Jeu du roi, 1956).

La citadelle d'Hérat en 1962. Agrandissement : Hérat, Grande mosquée du Vendredi, XVe siècle.

Quand Hérât resplendissait

Située aux portes de l'Iran, Hérât reste à jamais liée au nom de Tamerlan qui, au milieu du XIVe siècle, la choisit pour en faire le joyau de son empire. C'est son quatrième fils, Shâh Rokh, qui la couvrit de monuments au point d'en faire une des plus belles cités de l'Orient, et des plus rayonnantes.

Mausolée de la reine Gôhar-Châd, Hérat, XVe siècle. Agrandissement  : Iwan et minaret Hérat de la Grande mosquée du Vendredi (détail des faiences.)Scientifiques, poètes, peintres se pressaient alors à la cour des Timourides pour en célébrer la splendeur et profiter des bienfaits apportés par les route de la soie. Aujourd'hui, on peut encore imaginer la puissance de cette dynastie en découvrant l'imposante citadelle de briques, malheureusement transformée par les talibans en prison.

Plus loin, la Grande mosquée du Vendredi, construite sur l'emplacement d'un temple grec, est couverte de céramiques vernissées à la mode iranienne. S'il ne reste que peu de choses de la grande madrasa (école) voulue par la reine Gôhar-Châd (« Essence de la joie »), épouse de Shâh Rokh, le souvenir de cette mécène se perpétue à travers son mausolée, surnommé par les riverains « la coupole verte ».

Mais ce monument est en sursis et risque de subir le sort des autres mausolées, ponts, caravansérails et même synagogues que les différents conflits n'ont cessé de fragiliser ou défigurer.

Mosquée de Bâbour à Kaboul. Agrandissement : Tombeau de Bâbour, 1528, Kaboul.

Kaboul, des Moghols aux rois afghans

Hérât faisait rêver, et pas seulement les poètes. Le « tigre » Bâbour, a toujours voulu la conquérir mais dut se contenter de faire de Kaboul sa capitale. C'est de cette ville qu'il fut chassé. Faute de mieux, il gagna les Indes et, suite à sa victoire de Panipat sur le sultan de Delhi, il fonda rien moins que l'empire moghol des Indes ! À Kaboul, seules les 15 terrasses de ses jardins (datés de 1528) et sa tombe rappellent encore son nom à Kaboul.

À proximité le style moghol est également visible dans la petite mosquée de marbre blanc de Shâh Djahân (XVIIe siècle) ainsi que dans le tombeau octogonal de Timur Shâh (XVIIIe siècle), second roi du pays. Ces monuments ont été restaurés au début des années 2000 par la fondation de l'Aga Khan.

Mosquée de marbre blanc de Shâh Djahân, XVIIe siècle, Kaboul. Agrandissement : Tombeau de Timur Shâh (XVIIIe siècle).

C'est également à Kaboul qu'a été inauguré en 1922 le musée national, dans une banlieue aujourd'hui peu sécurisée. On y trouvait près de 100 000 objets, des trésors issus de plus de 100 ans de fouilles. Déjà mis à sac et victime de tirs de roquette lors de l'arrivée des moudjahidines en 1992, il a de nouveau été vandalisé lors de l'arrivée des talibans en 1991, ses collections servant à alimenter le marché mondial des antiquités.

Bibliographie

Afghanistan, une histoire millénaire, catalogue de l'exposition du musée Guimet, éd. RMN, 2002,
Bernard Dupaigne, Afghanistan. Monuments millénaires, éd. de l'Imprimerie nationale, 2007.

Publié ou mis à jour le : 2021-12-12 00:02:50

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