Âge d'or du capitalisme américain (1865-1915)

La bride sur le cou

De 1865 à 1915, dans le demi-siècle qui a suivi la guerre de Sécession, les États-Unis se sont spectaculairement hissés à la première place mondiale en matière économique, monétaire et industrielle. 

Cet essor considérable a été en grande partie permis par un capitalisme sauvage, générateur de fortunes jamais atteintes dans l’Histoire mais aussi de millions de laissés-pour-compte. Après l’échec d’un mouvement syndical prometteur et d’un Parti populiste avant-gardiste, c’est finalement l’establishment républicain, mené par le jeune président Theodore Roosevelt, qui se décide à entreprendre l’indispensable régulation du secteur économique. S'ensuit un combat sans fin qui se poursuit de nos jours entre les oligopoles et le pouvoir politique...

Julien Colliat

Le Club des Millionnaires (dessin paru dans Puck, NY, en 1905) : on reconnaît JP Morgan (à gauche), John Rockefeller et Andrew Carnegy (premier plan)...
 

L’inaction politique

Le laisser-faire général qui caractérise le capitalisme américain de la fin du XIXe siècle est d’abord la conséquence d’une vie politique terne et profondément corrompue, à la solde des hommes d’affaires.

Le lobbying n’est pas réglementé et les grandes entreprises offrent des actions aux élus ou aux membres du gouvernement, leur prêtent de l’argent ou leur communiquent des informations boursières privilégiées. Quant aux sénateurs, ils ne sont pas élus mais nommés par les États. Ce système accroît l'influence des partis politiques et des hommes d'affaires qui les financent. Le Sénat est d'ailleurs surnommé « le club des millionnaires ». En 1906, sur 46 sénateurs, 25 sont millionnaires.

Aux mains d’intérêts privés, minés par le clientélisme, les deux grands partis voient leurs disparités s’effacer. Lors de l’élection présidentielle de 1876, républicains et démocrates ont même conclu un accord informel pour officialiser l’élection contestée de Rutherford Hayes, en échange du retrait des troupes fédérales des derniers États du sud. Ce compromis perçu comme une trahison entraînera la mise en place de l’injuste régime de ségrégation dans les anciens États confédérés.

Le Sénat américain, surnommé club des millionnaires (caricature de Joseph Keppler)

La lutte contre les trusts

L’absence de règlementation du capitalisme soulève aux États-Unis la question des trusts.

C'est qu'à partir de 1873, l’économie mondiale est entrée dans une longue période de ralentissement, facilitant le rachat d’entreprises en difficulté par leurs concurrents ou leur regroupement. Ce phénomène de concentration poussé à l’extrême entraîne dans les années 1880 la formation de trusts, c’est-à-dire d’entreprises en situation de monopole ou de quasi-monopole dans leur secteur d'activité. De nombreux secteurs sont concernés comme le pétrole, l’acier, le tabac ou le sucre.

John Sherman, ingénieur et sénateur américain (10 mai 1823, Lancaster ; 22 octobre 1900, Washington)Parce que les trust nuisent à la libre concurrence et pénalisent les consommateurs, le Congrès vote en 1887 l’Interstate Commerce Act, une loi qui interdit les ententes entre les compagnies de chemins de fer et permet de contrôler leurs tarifs.

Elle est suivie trois ans plus tard par le Sherman Antitrust Act qui interdit les monopoles dans tous les secteurs de l’économie et fait de l'Etat fédéral le garant de la libre-concurrence. Son instigateur est John Sherman, sénateur de l'Ohio, État où a justement été fondée la Standard Oil.

Peu et inefficacement appliquée, la loi Sherman va cependant échouer à briser les monopoles et les arrêts de la Cour Suprême donneront raison aux trusts par des arguties juridiques. D’autant que les magnats trouvent la parade en constituant des holdings, c’est-à-dire des sociétés financières contrôlant un grand nombre d'entreprises par le biais d'une pyramide de filiales interposées.

Devant l'inaction d'un gouvernement fédéral aux mains du parti républicain (le parti de Lincoln), largement acquis au laisser-faire, la concentration s'accroît de manière vertigineuse. Entre 1897 et 1904, 1800 entreprises se fondent en 157 sociétés qui contrôlent de nouveaux secteurs de l'économie comme les transports, l'agroalimentaire, le bois, le papier ou les assurances.

La résistance syndicale

Si les salaires des ouvriers américains sont plus élevés que ceux de leurs homologues européens, leurs conditions de travail demeurent extrêmement difficiles. La journée de travail est en moyenne de dix heures par jour, six jours sur sept, soit 60 heures hebdomadaires. De plus, les ouvriers américains ne bénéficient ni d’assurance maladie, ni de chômage et encore moins de retraites. Souvent, les enfants doivent compléter le revenu familial. En 1880, plus d’un million d'enfants de moins de 15 ans travaillent quotidiennement.

Face aux abus patronaux, les syndicats peinent à s’organiser pour améliorer les conditions de travail, réduire les horaires et obtenir davantage de droits. Le monde ouvrier américain est très fragmenté sur le plan ethnique et religieux, ses quatre principales composantes étant les natifs, les immigrés Allemands et Irlandais et les noirs. L’hétérogénéité de ces communautés freinent l’union.

Un premier syndicat américain national apparaît néanmoins avec le National Labor Union. Fondé au lendemain de la guerre de Sécession, il compte jusqu’à 600 000 membres et a pour cheval de bataille la journée de huit heures. Il ne réussira à l’obtenir que pour les employés fédéraux qui sont peu nombreux et disparaît en 1873.

En 1877, les États-Unis sont paralysés par une importante grève nationale. Plus de 100 000 cheminots et personnels des chemins de fer mettent le pays à l’arrêt. Bien que soutenus par la population, les grévistes subissent une répression extrêmement brutale. On compte une centaine de morts et un millier d’emprisonnements. Cette grève ouvre une longue période d’agitations aux États-Unis.

Terence Powderly, fondateur de l'Ordre des chevaliers du Travail, syndicat ouvert aux noirs et aux femmes (22 janvier 1849, Carbondale, Pennsylvanie ; 24 juin 1924, Petworth, Washington DC)Il faut seulement attendre quelques années pour voir l’émergence d’un nouveau syndicat d’envergure, dont le nom rappelle les guildes médiévales : l'Ordre des Chevaliers du Travail. Centralisé, le syndicat fédère ouvriers qualifiés et non qualifiés, accueille toutes les communautés ethniques et religieuses, y compris les Noirs, et est ouvert aux femmes. Seuls les banquiers et les avocats n’y sont pas les bienvenus !

Dirigé à partir de 1874 par un énergique mécanicien , Terence Powderly, le syndicat rassemble 700 000 membres (record mondial) soit environ 10% de la main-d'œuvre industrielle américaine. Friedrich Engels ne cache pas son admiration.

Les Chevaliers du Travail militent non seulement pour la journée des huit heures et l’interdiction du travail des enfants de moins de quinze ans mais aussi pour la création d’un impôt sur le revenu progressif, la nationalisation du télégraphe, du téléphone et des chemins de fer et, de manière avant-gardiste, la parité des salaires entre les deux sexes.

Le syndicat obtient la création d'une Agence fédérale pour les statistiques liées au monde du travail (Bureau of Labor Statistics) ainsi que l’interdiction de l'importation de travailleurs immigrés par contrat (Alien Labor Contract Law) qui étaient exploités dans des conditions inhumaines. Il remporte également plusieurs victoires syndicales contre les compagnies de chemins et les opérateurs de télégraphe.

Sur le terrain, les Chevaliers du Travail doivent surtout faire face aux Pinkertons, une agence de sécurité privée employée par le patronat pour infiltrer et briser les grèves en usant des moyens les plus brutaux. L’impitoyable et cynique directeur de la Western Union, le magnat Jay Gould, qui les utilise à outrance, se vante alors de pouvoir « embaucher la moitié de la classe ouvrière pour tuer l'autre moitié ».

Le massacre de Haymarket

Le 1er mai 1886 une immense grève est lancée dans tout le pays pour obtenir la journée de huit heures, grande cause syndicale depuis deux décennies. Plus de 400 0000 travailleurs cessent le travail. Deux jours plus tard, un gréviste trouve la mort lors d’une charge de police dans les usines McCormick à Chicago.

Une marche de protestation a lieu le lendemain à Haymarket Square, à l’appel des anarchistes. Dans la soirée, au moment où les manifestants se dispersent, une bombe est jetée sur les forces de l’ordre qui répliquent en tirant sur la foule. Sept manifestants sont tués ainsi que huit policiers.

Les anarchistes, les socialistes et les syndicalistes sont aussitôt pointés du doigt. L’opinion publique est chauffée à blanc par une presse déchaînée. Lors d'un procès inique, huit anarchistes d’origine allemande sont condamnés à mort, malgré l’absence totale de preuve. Quatre seront finalement pendus. Leur exécution, le 11 novembre 1887, est un événement national, couvert par 250 journalistes. Elle suscite une pluie de condamnations jusqu’en Europe.

Six ans plus tard, les condamnés seront innocentés et réhabilités par le gouverneur de l'Illinois. En souvenir des événements de Chicago, la date du 1er mai sera choisie comme la fête des travailleurs, sur décision de la IIe Internationale socialiste réunie à Paris en 1889.

Après le massacre de Haymarket, un climat de méfiance s’installe vis-à-vis des syndicats. Accusés, à tort, d'avoir appelé à la manifestation du 4 mai, les Chevalier du Travail vont perdre en quelques années les trois-quarts de leurs adhérents et ne joueront plus qu'un rôle marginal sur le plan national. Le patronat en profite pour briser violemment les grèves et forcer les salariés à signer des contrats leur interdisant de rejoindre un syndicat. Dans le même temps, la Cour suprême rejette toute réglementation du travail au motif qu'elle porte atteinte à la liberté de contrat.

Samuel Gompers, président de l'American Federation of Labor (26 janvier 1850, Londres ; 13 décembre 1924, San Antonio, Texas)La disparition des Chevaliers du Travail conduit à l'ascension d'un syndicat rival : la Fédération américaine du travail (American Federation of Labor). Comme son nom l’indique, il s’agit d’une association de syndicats affiliés, non unitaire. Chaque catégorie de personnel a son propre syndicat qui défend ses intérêts corporatistes.

Contrairement aux Chevaliers du Travail, il n’est ouvert qu’aux hommes blancs et ouvriers qualifiés. Quant à son président, le cigarier Samuel Gompers, il est tout simplement élu à vie et dirigera le syndicat jusqu’en 1924 !

Apolitique et modéré, relativement conciliant avec le patronat, l’AFL privilégie la négociation par branche et cherche à obtenir des avantages matériels, sans perspectives révolutionnaires. Il s’affirme rapidement comme le premier syndicat du pays, comptant 550 000 militants en 1900, soit les deux-tiers des Américains syndiqués, mais seulement 2% de la population active.

Le temps des répressions

Dans les années 1890, les États-Unis deviennent le théâtre de grèves dures, férocement réprimées.

En 1892, 3000 ouvriers se mettent en grève dans les aciéries Carnegie de Homestead, en Pennsylvanie, pour protester contre la baisse de 18% de leur salaire. Le directeur, Henry Frick, recrute 300 Pinkertons et fait construire une palissade autour des fourneaux pour empêcher les grévistes d'y accéder. Après des mois de lutte, des Pinkertons armés de Winchester tentent de briser la grève dans la nuit du 5 juillet au 6 juillet 1892. Des tirs sont échangés entre les deux camps faisant 16 victimes dont 9 ouvriers.

Avec la crise économique de 1893, les conflits reprennent de l’ampleur. En juin 1894, une grève éclate dans la cité ouvrière Pullman, au sud de Chicago, fondée par le magnat des wagons-lits, George M. Pullman. Les ouvriers protestent contre une baisse de leur salaire qui n’a pas été répercutée sur les loyers. Solidaire, l'American Railway Union, puissant syndicat de chemins de fer, appelle au boycott de l’entreprise et dans tout le pays des cheminots refusent de manier les wagons-lits Pullman.

Grévistes devant l'immeuble de la société Pullmann, à Chicago (1894). La Garde nationale de l'État de l'Illinois protège le bâtiment.

La situation s’envenime après l’embauche par les compagnies ferroviaires de briseurs de grève. Des voies sont bloquées, des wagons Pullman incendiés et la ville de Chicago en proie à des émeutes. Le président démocrate, Grover Cleveland, décrète la grève illégale et envoie les troupes fédérales. À la suite de violents combats qui font 13 morts chez les ouvriers, la grève est brisée. Le président de l’American Railway Union, Eugene Debs, est condamné à 6 mois de prison. Il deviendra par la suite l’une des figures de proue du socialisme américain et se portera candidat à l’élection présidentielle à cinq reprises.

Toujours en 1894, un carrier de l’Ohio, Jacob Coxey, invente un nouveau mode d’action. Protestant contre le chômage massif qui touche le pays et voulant convaincre le gouvernement de mener une politique de grands travaux pour l’y résoudre, il organise la première Marche sur Washington. Parti de l’Ohio le 25 mars 1894 avec 100 chômeurs, l’ « Armée de Coxey » comme on la surnomme arrive à Washington le 30 avril, avec plus de 500 participants et suivie par de nombreux journalistes. Les manifestants sont aussitôt arrêtés et dispersés mais l’idée de Coxey fera des émules.

Preuve de la forte mobilisation syndicale, les États-Unis sont au tournant du XXe siècle en passe de devenir la première puissance industrielle du monde mais aussi le pays où éclatent le plus de grèves. On en dénombre plus de 3000 pour la seule année 1901.

La question du bimétallisme

Durant trois décennies, le grand débat économique qui va agiter et diviser les États-Unis concerne le bimétallisme.

En 1837, le gouvernement américain décide de racheter son argent métal à toute personne qui en rapportait dans un établissement agréé, au taux d'un seizième par rapport à l'or. L’or et l’argent servent alors tous deux d’étalons au dollar, d’où bimétallisme. Les nombreuses petites mines d’argent dans l’Ouest américain favorisent la production.

En 1859, la découverte dans le Nevada d'une énorme mine, la Comstock Lode, entraîne une ruée vers l’argent. L’afflux d’argent-métal va peu à peu inonder le marché et entraîner une forte expansion de la masse monétaire créant une importante inflation. Celle-ci fait justement l’affaire des fermiers de l’Ouest et du Midwest qui pour rester compétitifs face à la concurrence européenne et argentine se sont largement endettés par l’achat d’engrais et de machines agricoles.

Pour mieux maîtriser la masse monétaire et tirer les taux d'intérêt vers le haut, le Congrès décide en 1873 de réduire considérablement la frappe de l'argent, mettant fin, de facto, au bimétallisme. Le lobby minier et les fermiers endettés crient aussitôt à la trahison, d’autant que l’adoption de l'étalon-or au même moment par plusieurs pays européens empêche d'écouler l'argent américain sur le marché international.

Les mécontents se rassemblent dans un nouveau parti politique : le National Greenback Labor Party. Son programme : le retour au bimétallisme et la lutte contre le lobby bancaire et l’establishment de la Côte Est. Il recueille un million de voix aux élections de 1878 et obtient la même année le vote du Bland-Allison Act qui oblige le Trésor américain à acheter chaque mois pour 2 millions de dollars d'argent-métal destinés à la frappe de monnaie.

Les partisans du bimétallisme remportent une nouvelle victoire en 1890 avec le Sherman Silver Purchase Act. L'obligation n'est désormais plus libellée en dollars mais en volume : le gouvernement s’engage ainsi à acheter 4,5 millions d’onces d’argent tous les mois. Mais en contrepartie, le Parti républicain a obtenu une augmentation de 50% des tarifs douaniers, à l’avantage des industriels.

Le Parti populiste en trouble-fête

En 1891, les fermiers de l’Ouest dissolvent le National Greenback Labor Party dans un nouveau parti politique : le Parti populiste. S’attaquant aux abus des groupes industriels et financiers, celui-ci s’adresse en priorité aux perdants du système capitaliste (travailleurs indépendants ruinés et chômeurs). Son combat trouve également un écho dans le Sud, traditionnellement exportateur, lésé par la hausse des barrières tarifaires.

Bien décidé à concurrencer les partis républicains et démocrates, le Parti populiste adopte sa propre couleur, le vert du dollar, et présente un programme défendant l'intervention de l'État et la régulation du capitalisme. Une première aux États-Unis ! Il exige le retour à la frappe libre et illimitée de l'argent, ainsi que la nationalisation des chemins de fer, du télégraphe et du téléphone, la journée de huit heures, la dissolution des Pinkertons, l'établissement d'un impôt sur le revenu, le référendum d’initiative populaire et l'élection des sénateurs au suffrage direct.

Aux élections présidentielles de 1892, le Parti populiste cumule plus d'un million de voix (8,5% du total) et gagne même 5 États et 22 grands électeurs. Il échoue cependant à étendre son influence au-delà des populations rurales de l’Ouest du pays.

L’élection du démocrate Grover Cleveland fait resurgir la question du bimétallisme. En effet, beaucoup d'investisseurs ont profité du Sherman Silver Purchase Act pour échanger de l'argent contre de l’or. Pour éviter un épuisement complet des réserves d’or, Cleveland décide d’abroger en 1893 le Sherman Silver Purchase Act.

Au même moment, le pays subit le pire krach financier de son histoire qui conduit à un nombre record de banqueroutes. Près d’un américain sur cinq se retrouve au chômage. Le Trésor américain en difficulté est en partie sauvé par le banquier J. P. Morgan grâce à un prêt de 65 millions de dollars. Heureusement, dès 1895, la crise est largement résorbée.

L’élection présidentielle de 1896

Dans ce contexte de tensions, le bimétallisme devient l’enjeu majeur de l’élection présidentielle de 1896. Les partisans de l’étalon-or qui comprend principalement les industriels, les financiers et les ouvriers du Nord-Est, se rassemblent derrière le Parti républicain et son candidat, William McKinley, gouverneur de l'Ohio à l'origine de la barrière douanière élevée de 1890 qui porte d'ailleurs son nom.

En face, pour peser d'un poids plus lourd et ne pas diviser les voix, le Parti populiste choisit de s'allier au Parti démocrate et de soutenir son candidat, William J. Bryan, un jeune avocat du Nebraska de 36 ans, qui s'était opposé au Congrès à l'abrogation du Sherman Silver Purchase Act. Tel un prédicateur mystique, celui-ci parcourt le pays en long et en large, martelant ce slogan : « L'or est la monnaie du riche et l'argent l'ami du pauvre ». Les républicains lui répondent par cet autre slogan en forme de jeu de mot : « In gold we trust ».

Les magnats déploient des moyens considérables pour faire élire McKinley. Des millions de dollars sont levés et la presse est massivement utilisée pour sa publicité. Dans les usines consigne est passée de faire barrage à Bryan.

William McKinley remporte les élections avec 600 000 voix d'avance et 271 grands électeurs contre 176 pour Bryan. Dès lors, la question du bimétallisme est définitivement enterrée. En 1900, les États-Unis adoptent officiellement l'étalon-or. Trois ans plus tôt, le Congrès a instauré la barrière douanière la plus élevée de l'histoire du pays.

Son ralliement au Parti démocrate sonnera la fin du Parti populiste qui se maintiendra uniquement et faiblement dans l'Ouest jusque dans les années 1920.

Le Magicien d’Oz, une fable… économique !

Le Magicien d'Oz (couverture de l'édition originale)En 1900, L. Frank Baum publie Le Magicien d'Oz, un conte pour enfants qui rencontre un énorme succès outre-Atlantique puis dans le monde entier avec son adaptation cinématographique. L’histoire de Dorothy cherchant à rentrer chez elle au Kansas n’en est pas moins une amusante allégorie des débats économiques de l’élection de 1896. À commencer par les trois compagnons de l’héroïne : l'épouvantail représente les fermiers, le bûcheron de fer-blanc, les ouvriers et le lion en quête de courage, le candidat démocrate William Bryan. Le chemin de briques jaunes symbolise l'étalon-or et les souliers d'argent, le bimétallisme. La cité d’Émeraude où doit se rendre Dorothy n'est autre que Washington et le magicien d’Oz - qui se révèle un imposteur ! - le président des États-Unis. Quant aux méchantes sorcières de l’Ouest et de l’Est qui ont des esclaves, elles représentent les propriétaires des mines et les magnats de l’industrie.

Des journalistes alertent l’opinion

Ni le mouvement ouvrier ni le Parti populiste ne sont parvenus à menacer le capitalisme sauvage produit par les États-Unis dans les trois dernières décennies du XIXe siècle. Mais au tournant du XXe siècle la société commence enfin à réagir.

Jacob Riis, reporter photographe (3 mai 1849, Ribe, Danemark ; 26 mai 1914, Barre, Massachusetts)Le temps est à la dénonciation des injustices et des scandales. Une nouvelle catégorie de journalistes apparaît : les lanceurs d’alerte, désignés outre-Atlantique sous le surnom de «  muckrakers » (« fouille-merde »).

Leur message est clair : il faut que cela change.

Pionnier du photojournalisme, le reporter Jacob Riis publie en 1890 un livre au succès retentissant : Comment l'autre moitié vit.

Il est le fruit d’une vaste enquête, clichés à l’appui, sur les immigrés dans les quartiers pauvres de New York. L’auteur y dénonce notamment les marchands de sommeils ou «  slumlords » qui s'enrichissent en mal logeant des milliers de travailleurs démunis.

How the other half lives (Jacob Riis, 1890)

Riis fait de nombreux émules. L'opinion publique est bombardée d'articles sur la misère ouvrière, les monopoles ou le travail des enfants. Un journal se spécialise dans ce type d’investigations : McClure's Magazine. Lincoln Steffens dévoile par exemple la profonde corruption des administrations municipales dans La Honte des villes, tandis que David Graham Phillips révèle de manière cinglante celle des sénateurs dans La Trahison du Sénat.

L’historienne Ida Tarbell accède à la notoriété en démontant les pratiques affairistes de Rockefeller dans L’Histoire de la Standard Oil Company (1904). L’enquête lui vaut le sobriquet de « Jeanne d'Arc du pétrole » !

Caricature dénonçant les malversations des abattoirs de ChicagoEnfin, dans le roman La Jungle. Les empoisonneurs de Chicago, sorti en 1906, Upton Sinclair dénonce les conditions d'hygiène catastrophiques de la production de viande dans les abattoirs de Chicago. Au menu : des conserves de poulet sans un gramme de volaille, des corned-beef entachés de sciure, de crachat humain et de crottes de rat. Légende ou réalité : les cadavres d’ouvriers tombés accidentellement dans les immenses cuves serviraient à faire du saindoux ! Plus d’un million d’Américains achètent le livre.

«  Et les saucisses… »

« On ne prêtait jamais attention aux produits qui entraient dans leur composition. Pourtant, pour les fabriquer, on utilisait toutes celles que l’Europe avait refusées et réexpédiées en Amérique : la chair blanchâtre et moisie était traitée avec du borax et de la glycérine, puis jetée dans les trémies et proposées sur le marché national. On y ajoutait également les rognures qui avaient traîné par terre dans la sciure et la saleté, qui avaient été piétinées par les ouvriers, souillées par leurs crachats infectés de milliards de bacilles de Koch. Sans parler des monceaux de viande, stockés en d’énormes tas dans des entrepôts dont les toits fuyaient et qui grouillaient de rats. […] Les patrons luttaient contre ce fléau avec du pain empoisonné. Tout partait dans les trémies : rats morts, pain et viande. […] Quand les ouvriers chargeaient à pleine pelle la viande dans les wagonnets, ils ne prenaient pas la peine d’éliminer les cadavres des rongeurs, même s’ils les voyaient. Pourquoi l’auraient-ils fait quand, dans la fabrication des saucisses, entraient certains ingrédients en comparaison desquels un rat empoisonné était un morceau de choix ? Ainsi, comme les hommes n’avaient aucun endroit où se laver les mains avant le déjeuner, ils avaient pris l’habitude de le faire dans l’eau destinée à la saucisse. » Upton Sinclair, La Jungle. Les empoisonneurs de Chicago, 1906

Un réformateur nommé Roosevelt

Ces révélations poussent enfin l’establishment républicain à intervenir pour limiter les excès du capitalisme. À la manœuvre, une frange de réformateurs se définissant comme progressistes et voulant instaurer un gouvernement efficace et indépendant des grandes entreprises. Dans certains États des gouverneurs commencent à réglementer le travail, instaurent un salaire minimum et des retraites et réforment la fiscalité.

Theodore Roosevelt (27 octobre 1858, New York ; 6 janvier 1919, Oyster Bay, NY)C’est l’accession à la présidence d’un très jeune président, lui-même issu du sérail, qui va donner l’impulsion décisive. Propulsé président après l’assassinat du président William McKinley, Theodore Roosevelt, 41 ans, doit faire face peu après sa prise de fonction à une grève massive des charbonnières en Pennsylvanie, propriétés des sociétés de chemins de fer. À l'appel du syndicat United Mine Workers of America, 140 000 mineurs cessent leur travail et réclament une augmentation de salaire de 20% et la journée de huit heures.

La confrontation dure et l'opinion publique prend parti pour les mineurs. Alors que le président Cleveland avait choisi d'envoyer les troupes fédérales contre les grévistes des usines Pullman en 1894, Roosevelt convie les deux partis à Washington pour négocier. La rencontre tourne à la défaveur du patronat.

Par l’entremise de J.P. Morgan, le président parvient à imposer une commission d'arbitrage qui tranche en faveur des mineurs. Ces derniers obtiennent une augmentation de 10% et une réduction de la journée de travail de dix à neuf heures. C’est non seulement la victoire des syndicats mais également celle de Roosevelt qui s'est impliqué personnellement.

Cet évènement marque un tournant dans la vie politique américaine : pour la première fois, le gouvernement fédéral n'hésite pas à peser de tout son poids pour réguler et sanctionner les dérives du capitalisme.

Après la parution du livre d’Upton Sinclair sur les abattoirs de Chicago, Roosevelt ne peut rester inactif. Deux lois sont adoptées par le Congrès en 1906. Le Meat Inspection Act garantit un contrôle sur la qualité de la viande en donnant des pouvoirs étendus aux inspecteurs du ministère de l' Agriculture. Le Pure Food and Drug Act interdit à toute entreprise la vente de denrées ou produits pharmaceutiques frelatés ou périmés.

La même année, Roosevelt fait adopter par le Congrès la loi Hepburn qui permet de réguler davantage les tarifs des compagnies de chemins de fer. Elle sera étendue quelques années plus tard au télégraphe et au téléphone.

Mais Roosevelt a surtout en ligne de mire les trust qui nuisent aux consommateurs. Après avoir créé un département du Commerce et du Travail avec un « Bureau des entreprises » pour combattre les monopoles, le président s’attaque à la finance et aux chemins de fer, deux secteurs très impopulaires. Il entame une action en justice contre la Northern Securities Company, une alliance entre financiers et magnats du rail pour contrôler les routes ferroviaires du Nord-Ouest. Celle-ci est officiellement condamnée par la Cour suprême, marquant un premier succès contre les magnats.

Roosevelt obtiendra deux nouvelles victoires contre le trust du bœuf et celui du tabac. Au total, le président aura conduit 44 procès anti-monopole et gagne le surnom de « briseur de trusts ».

Son successeur, le républicain William Taft, fera pourtant encore mieux que lui en déclenchant 90 procédures ! Et il obtiendra même en 1911 le démantèlement de la Standard Oil de Rockefeller en 33 sociétés indépendantes. Mais usant avec habileté de failles réglementaires, Rockefeller ne tarde pas à reconstituer son empire autour de la Standard Oil of New Jersey, connue plus tard sous le nom d’Esso, et deviendra le leader d'un cartel occulte contrôlant le secteur pétrolier mondial.

À noter qu’en octobre 1907, les États-Unis subissent une nouvelle crise financière après le retrait massifs de liquidités des banques de New York. La panique gagne le pays entier entraînant de nombreuses faillites. Le marché boursier perd la moitié de sa valeur. Il faut l’intervention de J.P. Morgan qui engage ses fonds propres pour soutenir le système bancaire américain. Morgan accusera Roosevelt d'avoir provoqué la panique par ses tentatives régulatrices.

La révolution fordiste

À la fin du XIXe siècle, l’industrie automobile connaît ses balbutiements. D’abord chasse gardée de la France, le secteur suscite rapidement l’intérêt des Américains. En 1907, les États-Unis deviennent le premier constructeur du monde. 10 000 voitures sont vendues dans le pays, soit dix fois plus qu’en 1900.

L’année suivante est créée General Motors. Au même moment, Ford lance son Model T. Six mille exemplaires sont vendus. Henry Ford est authentique self-made-man. Fils d’un fermier irlandais du Michigan, il commence comme ingénieur à la Edison Illuminating Company. En 1896, il réalise son premier véhicule automoteur, le quadricycle, et sept ans plus tard il fonde son usine, la Ford Motor Company.

La Ford T révolutionne l’histoire de l’automobile car elle est pour la première fois destinée au grand public. Pour réduire ses coûts de production, Ford fait construire ses voitures en grande série et a recours au travail à la chaîne, idée qui lui est venue en visitant les abattoirs de Chicago. L’ouvrier n’a plus à se déplacer vers la machine, c’est elle qui vient à lui. Si le travail en est que plus aliénant, les gains de productivité sont considérables et permettent de baisser les prix. La Ford T passe de 850 dollars l'unité en 1908 à 360 en 1916.

Surtout, Ford octroie à ses ouvriers d’importantes augmentations de salaires (la légende veut que c'est pour leur permettre d'acheter ses véhicules ; c'est seulement qu'il doit compenser la dureté du travail à la chaîne). Les ventes s’envolent : 78 000 Ford T sont produites en 1912 et 377 000 en 1916 ! En vingt ans, 15 millions d'automobiles sortiront des usines Ford, soit le tiers du marché mondial.

La Ford T ou le rêve américain

Naissance de la Réserve fédérale

L’élection de 1912 marque un tournant important dans la vie politique américaine. Vainqueur surprise d’une triangulaire, Woodrow Wilson accède à la présidence. C’est seulement le deuxième démocrate à occuper la Maison-Blanche depuis la guerre de Sécession. Durant sa campagne, il a largement repris une partie du programme populiste et n’a cessé de fustiger la mainmise des magnats et des banques.

Sitôt investi, il fait adopter une nouvelle barrière tarifaire qui réduit considérablement les droits de douane, permettant d’augmenter le pouvoir d’achat des Américains. Pour compenser les baisses de recettes, il fait ratifier le XVIe amendement de la Constitution qui permet au Congrès de lever pour la première fois un impôt sur le revenu. Le taux d'imposition est fixé entre 1% et 7% . Dans la foulée, le XVIIe amendement instaure enfin l’élection des sénateurs au suffrage universel direct, une vieille revendication populaire.

La panique de 1907 est dans toutes les mémoires et Wilson entreprend une grande réforme du système bancaire américain qui date de la guerre de Sécession. Afin de démanteler le cartel des grandes banques, J.P. Morgan en tête, accusé de contrôler l’économie, le Congrès créé la Réserve fédérale américaine, la première banque centrale des États-Unis, en charge de l'émission de la monnaie et du contrôle du crédit par l'intermédiaire de douze banques privées. Elle permet de mobiliser toutes les réserves bancaires en cas de nouveau krach. Wall Street ne manque pas de dénoncer « un programme socialiste » et s’insurge contre « les pouvoirs inquisitoriaux » du gouvernement fédéral.

Enfin, Wilson intensifie la lutte contre les trusts. En 1914, le Congrès vote le Clayton Anti-Trust Act pour remédier aux insuffisances de la loi Sherman de 1890. Il interdit l’achat massif d’actions dans des sociétés concurrentes et la pratique de tarifs préférentiels. Alors que la loi Sherman avait été utilisée par le patronat pour briser des grèves, la nouvelle loi exclut les syndicats des mesures anti-trust. Une nouvelle victoire pour le monde ouvrier.

Un pays prospère

À la veille de la Grande Guerre, les Américains connaissent une relative prospérité. Les salaires augmentent. Un ouvrier de l'industrie gagne en moyenne 568 dollars par an en 1915 contre 435 dollars quinze ans plus tôt.

Le pays continue à s’équiper. En 1914, 500 000 phonographes sont vendus et dix millions d’Américains possèdent le téléphone, soit un sur dix. La même année, plus d’un million d’appels longue distance sont passés.

La réduction du temps de travail permet le développement des loisirs de masse. Déjà essaiment les premiers parcs d’attraction, notamment à Coney Island, où les New Yorkais viennent se détendre ou s’amuser à Luna Park, Dreamland ou Steeplechase Park…

Ce premier Âge d’or du capitalisme américain survivra à la Première Guerre mondiale et ne prendra véritablement fin qu’en 1929.

Bibliographie

Bertrand Van Ruymbeke, Histoire des États-Unis de 1492 à nos jours, Tallandier 2018,
Pierre Gervais, Les États-Unis de 1860 à nos jours, Hachette supérieur, 2017.

Publié ou mis à jour le : 2024-05-24 09:10:33
Marc Blasband (26-05-2024 13:54:09)

Vous écrivez : "Wall Street ne manque pas de dénoncer « un programme socialiste » et s’insurge contre « les pouvoirs inquisitoriaux » du gouvernement fédéral.", au début du 20ç siècle. P... Lire la suite

Respectez l'orthographe et la bienséance. Les commentaires sont affichés après validation mais n'engagent que leurs auteurs.

Actualités de l'Histoire
Revue de presse et anniversaires

Histoire & multimédia
vidéos, podcasts, animations

Galerie d'images
un régal pour les yeux

Rétrospectives
2005, 2008, 2011, 2015...

L'Antiquité classique
en 36 cartes animées

Frise des personnages
Une exclusivité Herodote.net