René Carmille (1886 - 1945)

La Résistance au bureau des statistiques

René Carmille (8 janvier 1886, Trémolat, Dordogne ; 25 janvier 1945,  Dachau)Sous l’Occupation, René Carmille fut le précurseur de l'usage massif des données en France. Il mit en place le Service national de statistiques (SNS) qui deviendra plus tard l'INSEE. Il inventa aussi le numéro de sécurité sociale.

Conscient de l’usage que pouvaient faire de ses données le régime de Vichy dans la traque des juifs et des résistants, il eut soin de les saboter tout en se mettant au service de la Résistance. Son action clandestine et sa mort à Dachau lui valurent la médaille de la Résistance à titre posthume. Sa mémoire n’en sera pas moins affectée par une injuste cabale d’historiens dans les années 1990.

Alban Dignat

Un « résistant de bureau »

René Carmille est né à Trémolat (Dordogne) le 8 janvier 1886. Admis à Polytechnique, il opte pour l’armée, dans l’artillerie. Pendant la Grande Guerre, il est mobilisé en première ligne. Il se passionne pour un nouvel outil : la mécanographie, l’ancêtre de l’informatique. Elle consiste à saisir des données sur des cartes perforées, lesquelles sont ensuite triées mécaniquement.

Au cours d’une mission en Allemagne dans les années 1930, il découvre l’usage que fait l’état-major de la mécanographie et des cartes perforées pour mobiliser plus d’hommes que ne l’y autorise le traité de Versailles. 

Arrive la guerre. Après l’armistice franco-allemand du 22 juin 1940, René Carmille est recruté par le régime de Vichy pour diriger le nouveau Service de Démographie et contribuer à la modernisation de l'État. Il est installé à Lyon, à bonne distance de Vichy et de l’occupant, sous la tutelle occulte du secrétariat d’État à la Guerre, sans rien à voir avec la Statistique générale de France (SGF), une modeste administration centenaire qui dépend, elle, du ministère du Commerce et demeure à Paris, sous la direction d’Henri Bunle et Alfred Sauvy.

René Carmille va pour sa part bénéficier du concours d’officiers et sous-officiers qui refusent la défaite - certains formeront plus tard l'ORA, Organisation de la résistance armée - ainsi que de plusieurs milliers de petites mains destinées à saisir des cartes perforées (elles seront 4000 dès 1941). Son objectif caché est de retourner contre les Allemands leur tactique d’avant-guerre : préparer une remobilisation en zone « libre » en cas de débarquement allié !

C’est ainsi qu’il met au point le « numéro d’identification au répertoire » (NIR), aujourd’hui notre numéro de sécurité sociale. Il entreprend aussi un recensement des activités professionnelles (AP) en 1941, en « zone libre », dont il croise les informations avec le fichier des démobilisés constitué officiellement pour vérifier les primes de démobilisation.

Son travail aboutit à une cartothèque de 300 000 hommes mobilisables, camouflée dans plusieurs millions de cartes individuelles et dont la mise à jour des adresses est faite notamment à partir des cartes à tabac. Mais l’occupation de la « zone libre » en novembre 1942 va rendre caduc cet espoir.

Le Service de Démographie fusionne avec le SGF le 11 octobre 1941 dans un Service National des Statistiques (SNS), ancêtre de l’INSEE. René Carmille, toujours à sa tête, résiste aux Allemands qui réclament l’extension du recensement des AP à la « zone occupée » avec une question relative à la « race ». Il feint d’accepter la demande puis prétexte le manque de moyens financiers de façon à ne rien fournir qui puisse servir aux rafles de Juifs.

De façon plus machiavélique, il convainc le Commissaire général aux questions juives Xavier Vallat de lui confier le fichier juif en cours de collecte par la police de la « zone libre » (110 000 fiches) et il va faire en sorte de le saboter en utilisant tous les artifices dont sont capables les fonctionnaires : « grève du zèle », dispersion des services, etc.

L’espoir d’une mobilisation s’étant éloigné, René Carmille se met au service d'un réseau de résistance lyonnais, Marco Polo, à qui il fournit des informations et des faux-papiers destinés à Londres. Trahi et arrêté le 3 février 1944 comme « grand ennemi de l’armée allemande, ayant entretenu des relations avec Londres et aidé des groupes terroristes », il passe plusieurs mois à la prison de Montluc, où il est torturé par Klaus Barbie, avant d'être déporté. Il mourra du typhus à Dachau le 25 janvier 1945 et recevra l’année suivante la médaille de la Résistance à titre posthume.

La réputation du SNS, ancêtre de l’Insee, sera pourtant mise en cause à deux reprises en 1991, lorsque Serge Klarsfeld croira découvrir le fichier juif de la préfecture de Police dans les archives du secrétariat d’État aux anciens combattants, puis à la suite d’un article du Monde accusant l’INSEE d’avoir conservé des codifications raciales dans le 1er chiffre du NIR. Ces mises en cause aboutiront à deux rapports des historiens René Rémond  et Jean-Pierre Azéma, malheureusement mal informés sur les manoeuvres clandestines et le double jeu habile de René Carmille. Le 6 novembre 2021, un documentaire de Youssr Youssef sur Public Sénat devrait pleinement le réhabiliter.


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Publié ou mis à jour le : 2021-11-03 09:48:54

 
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