1895-1914

L'usine à rêves

Paris, 1895 : les frères Lumière organisent la première séance publique de cinéma.

Ils ouvrent quelques mois plus tard la première salle dédiée à la projection de films et forment une multitude d'opérateurs qui s'en vont réaliser des courts-métrages (« vues ») en Europe, aux Indes et bien sûr aux États-Unis.

Nickelodeon, Etats-Unis, vers 1905)Dans ce pays se multiplient les « nickelodeons », des salles populaires où l'on assiste à des séances de 4 minutes pour une modeste pièce d'un nickel.

Le premier est ouvert à Pittsburgh en 1905. Trois ans plus tard, on en compte dix mille dans le pays.

À cette date, le cinéma est déjà le premier divertissement des ouvriers. Bientôt ouvrent les Movie Palaces, plus luxueux les uns que les autres...

Léon Gaumont et les frères Pathé fondent les premières sociétés de cinéma du monde cependant qu'aux États-Unis, l'inventeur Thomas Edison tente de s'arroger le monopole de la production.

Le Gaumont Palace, près de la place de Clichy, Paris (1911)Les forains et les inventeurs qui, partout en Europe, s'étaient jetés joyeusement dans l'aventure doivent céder la place à des investisseurs avides de profits... un peu comme au tournant du XXIe siècle dans le secteur de l'Internet.

Des « usines » se montent en diverses villes des États-Unis, où l'on fabrique des films à la chaîne.

En 1909, les neuf principaux producteurs (Edison, Biograph, Vitagraph, Essanay, Selig, Lubin, Kalem, Méliès, Pathé) mettent en commun leurs brevets dans une société commune, la Motion Pictures Patent Company (MPPC) et essaient de placer le secteur sous leur coupe. Mais leur union ne résistera pas plus de quelques années à la poussée de la concurrence...

Les studios Pathé, à Paris (1905)

Un essor fulgurant

La bourgeoisie cultivée est d'abord réfractaire à ce divertissement de foire dans lequel elle voit, comme l'écrivain Georges Duhamel, « une machine d'abêtissement et de dissolution, un passe-temps d'illettrés, de créatures misérables abusées par leur besogne », ou encore un « spectacle d'ilotes ».

Mais grâce au génie visionnaire de Georges Méliès, le cinéma va connaître un essor fulgurant jusqu'à être qualifié de « septième art » (1911) et devenir le principal mode d'expression artistique du XXe siècle et sans doute aussi du XXIe.

Dès 1899, Méliès réalise le premier film politique autour de l'affaire Dreyfus, et en 1901 le premier « docufiction » sur le couronnement du roi Édouard VII, où il mêle le direct et les reconstitutions. L'année suivante, avec Le voyage dans la lune, il réalise le premier long-métrage (film d'au moins soixante minutes). Le succès est planétaire.

En 1903, Edwin S. Porter réalise The Great Train Robbery (Le vol du grand Rapide, 12 minutes). Le succès est une fois de plus au rendez-vous. 

Mais le créateur inspiré de ce premier western, avec déjà tous les ingrédients du genre, ne va pas avoir plus de chance que Georges Méliès. Comme lui, il va devoir se reconvertir comme ouvrier d'usine et mourra pauvrement.

Les monstres sacrés

Une nouvelle génération se lève dès 1905, avec Max Linder, un réalisateur employé par les studios Pathé. Ses films loufoques vont inspirer dix ans plus tard un jeune acteur britannique, Charlie Chaplin (Charlot).

Francesca Bertini (vers 1910)Les producteurs, qui font jouer des artistes venus du théâtre ou du music-hall, ne se soucient pas d'afficher leur nom. Ils craignent qu'une trop grande notoriété les amène à réclamer des émoluments plus élevés. Les acteurs eux-mêmes ne souhaitent pas se faire connaître car ils craignent pour leur réputation !

C'est du public que vient la demande. Les lettres de fans affluent dans les maisons de production, à l'adresse de « la fille de la Vitagraph » par exemple.

Le culte des « divas » (ou dive, déesses en italien) ou « stars » (étoiles en anglais) naît en Italie, où le cinéma est dès l'origine très créatif, avec de nombreuses évocations historiques, annonciatrices des futurs péplums.

Jusque-là, le vedettariat concernait les comédien(ne)s et ne dépassait pas le public des théâtres. Par la magie du cinéma, il va pénétrer dans toutes les classes de la société, les villes et les campagnes.

Lydia Borelli (1913)Francesca Bertini, née en 1888 à Florence, morte presque centenaire et richissime à Rome, inaugure une lignée de « monstres sacrés » qui n'est pas près de s'éteindre.

Elle débute au cinéma à 16 ans (La dea del mare, 1904) et rencontre la gloire dans les années 1910. Son dernier rôle remonte à... 1976, dans le film 1900 de Bernardo Bertolucci.

L'autre diva des débuts du cinéma est Lydia Borelli, révélée en 1913 dans Ma l'amor mio non muore.

En 1910, aux États-Unis, le producteur indépendant Carl Laemmle soudoie la vedette de la Biograph, Florence Lawrence, fait croire à sa mort puis dément bruyamment celle-ci.

Les fans de l'actrice tombent en transes. La presse populaire en fait ses choux gras. C'est le début de la collusion entre les producteurs de cinéma, les acteurs et la presse populaire, le succès des uns alimentant le succès des autres.

Naissance d'Hollywood

David W. Griffith (1875-1948)Toujours en 1910, un réalisateur de la Biograph, David W. Griffith, s'en va tourner un film en Californie avec sa troupe, qui inclut une actrice au destin prometteur : Mary Pickford.

Il découvre à cette occasion un village plaisant à quelques kilomètres au nord de Los Angeles : Hollywood. C'est là qu'il tourne In old California

De retour sur la côte Est, il évoque avec des trémolos dans la voix les charmes ensoleillés de l'endroit et d'autres réalisateurs s'y rendent à sa suite, pas mécontents d'échapper à l'envahissante MPPC d'Edison.

En 1912, Mack Sennett, le « roi de la comédie », fonde à Hollywood un premier studio, Keystone, où il va tourner des films burlesques. C'est avec lui que Charlot fait ses débuts en 1914. La même année, Cecil B. DeMille tourne à Hollywood un premier long métrage, The Squaw Man (Le mari de l'Indienne).

Ville-champignon, Hollywood accueille dès lors le gratin du cinéma américain. 

Hollywood (vers 1923)

Dans le même temps, les jeunes pionniers du cinéma européen gagnent les tranchées. Pour eux, l'heure n'est plus à la gaudriole.

Les Américains en profitent pour prendre la relève. Portés par leur immense marché intérieur, ils asseoient leur domination sur le cinéma mondial. En 1915, D. W. Griffith présente la première superproduction de l'histoire : Naissance d'une Nation, l'un des films les plus rentables de l'histoire. Il sera vu par cinquante millions d'Américains !

Né en France vingt ans plus tôt, le cinéma devient l'une des industries les plus représentatives du dynamisme américain. Il l'est encore un siècle plus tard, même si les États-Unis connaissent une éclipse sur la scène géopolitique.

Cinéma et code moral

En 1934, le gouvernement américain édicte un règlement moral et sexuel à l’attention des cinéastes d’Hollywood. Ceux-ci qui, précédemment, s’octroyaient de grandes libertés, vont dès lors ruser avec les règles pour faire passer des messages codés aux spectateurs.

Il s’ensuit quelques beaux chefs-d’œuvre. Ainsi, quand Rita Hayworth enlève langoureusement un gant, chacun comprend qu’elle se déshabille et l’émotion est immense. Quand les spectateurs voient un acteur se verser une rasade de whisky en compagnie de sa dulcinée, ils comprennent que le couple en est à l’accomplissement de l’acte sexuel…

En marge des aspects sexuels et pornographiques, les films se doivent aussi d'avoir une fin morale avec le triomphe du Bien et la sanction du Mal. 

Ce règlement et ces codes vont tomber en désuétude en 1972 avec la sortie d’un premier film hors des règles : Gorge profonde ! Le cinéma ne se connaît plus depuis lors de limites tant dans les scènes de sexe que dans les aspects proprement moraux. Ainsi devine-t-on à la fin du film American Beauty (1999) que des innocents seront exécutés pour un meurtre qu'ils n'ont pas commis…

Bibliographie

Je recommande le très complet et didactique livre de David Robinson : Panorama du cinéma mondial (2 tomes, Denoël-Gonthier, 1973). On peut aussi lire avec plaisir le très richement illustré Larousse du cinéma (Laurent Delmas, Jean-Claude Lamy).

Fabienne Manière
Publié ou mis à jour le : 2019-07-17 10:48:59

 
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