Mary Cassatt (1844 - 1926)

L'impressionnisme au féminin

Alors même que, dans la deuxième partie du XIXe siècle, l'impressionnisme venait donner un nouveau souffle au monde de l'Art, elles ne furent pas nombreuses, ces artistes-peintres, à s'illustrer dans un milieu résolument masculin. Si le nom de Berthe Morisot a réussi à s'imposer, on connaît moins celui de Mary Cassatt, cette Américaine qui fut pourtant à son époque une figure de proue pour le nouveau mouvement.

Isabelle Grégor

Raphael Lewisohn, Mary Cassat dans son atelier, XIXe siècle.

Miss Mary

« Un Français appelé Cossart émigra de France en Hollande, puis alla s'établir à la Nouvelle Amsterdam [Manhattan] » : cette précision qu'aimait donner Mary Cassatt sur ses origines huguenotes explique en partie le lien fort qui unissait cette Américaine, née le 22 mai 1844, à la France.

Photographie de Mary Cassat en 1867. Agrandissement : Agrandissement : Mary Cassat, Le Bas, 1891, Lisbonne, musée Calouste Gulbenkian. Son père, un riche banquier, et sa mère, francophile au bel accent tourangeau décident, alors que leur fille n'a que 7 ans, de partir pendant plusieurs années pour un séjour en Europe qui passe bien sûr par Paris.

A-t-elle été influencée par l'effervescence artistique qui animait alors la ville ? Toujours est-il que de retour à Philadelphie, elle choisit de suivre les cours de l'Académie des Beaux-Arts de Pennsylvanie, une institution pionnière puisqu'elle comptait alors un tiers de femmes.

Entre deux cours, conférences et visites d'exposition, elle prend sa décision : elle sera artiste professionnelle. À nous deux, Paris !

Mary Cassat, Mère peignant les cheveux de l'enfant, vers 1879, collection privée. Agrandissement : Mary Cassat, Lydia au métier à tapisserie, vers 1881.

Une Américaine à Paris

Dès la fin de la guerre de Sécession, en 1865, Mary fait ses valises et part s'installer à Paris, près de Pigalle.

Mary Cassatt, La Joueuse de mandoline, coll. part., 1872. Agrandissement : Mary Cassat, La Tasse de Thé, entre 1877 et 1880, New York, Metropolitan Museum of Art.Ne pouvant entrer à l'École des Beaux-Arts, interdite aux étrangers, elle choisit de suivre les cours privés du peintre Jean-Léon Gérôme tout en prenant soin de visiter les lieux où l'histoire de la peinture est en train de s'écrire : Écouen, pour les scènes d'intérieur, et Barbizon, le « Bethléem du paysage ».

En 1868, la jeune fille voit son obstination et son talent récompensés lorsque sa Joueuse de mandoline est acceptée à la grand-messe des arts, le Salon. C'est donc une artiste reconnue de 26 ans qui est obligée par la guerre de rentrer aux États-Unis en 1870, mais son style encore très classique ne lui permet pas de vivre de son œuvre. Et lorsque ses tableaux trouvent enfin une place dans la vitrine d'un bijoutier de Chicago, ils sont détruits par l'incendie qui ravage la ville en 1871 !

Elle ne baisse pas les bras pour autant et, dans les années suivantes, multiplie les voyages en Europe où son goût pour l'étude des Anciens et son travail acharné commencent à lui apporter une petite réputation auprès des spécialistes.

Mary Casst, Petite Fille dans un fauteuil bleu, Washington, National Gallery of Art, 1878.

L'artiste égarée

C'est un refus qui va changer sa carrière : en 1877, recevant une réponse négative du Salon pour deux œuvres, elle accepte « avec joie » la proposition d'Edgar Degas de prendre part à des expositions impressionnistes.

Mary Cassatt, Autoportrait, 1878, New York, Metropolitan Muesm of Art. Agrandissement : Edgar Degas, Mary Cassat, vers 1880, Gallery of Art, Washington, D. C.Il lui faut alors accepter de tourner le dos à la peinture conventionnelle et n'être appréciée que de quelques connaisseurs, ce qu'elle fait sans regret : « Je haïssais l'art conventionnel. Je commençais à vivre ! » Scènes du quotidien, couleurs brillantes, touches fragmentées...

Comme on peut le voir dans Petite fille dans un fauteuil bleu (1878), Mary choisit l'audace. Son style change, au grand dam des critiques américains qui suivent sa carrière, comme ce journaliste du New York Times : « J'ai de la peine pour Mary Cassatt […] Mais pourquoi s'est-elle à ce point égarée ? » (1879). Cela ne touche pas l'Américaine qui mène désormais sa vie et sa carrière à la française.

En 1879, sa participation à la 4e exposition des impressionnistes lui permet à la fois de s'intégrer dans le groupe et de marquer sa différence. On l'associe en effet à Degas, tous deux étant « les seuls artistes qui se distinguent dans ce groupe d'indépendants […] au prétentieux étalage de pochades et de barbouillages enfantins » (Revue des Deux mondes).

Mary Cassatt, Femme et enfant conduisant, Philadelphia Museum of Art, 1881. Agrandissement : Mary Cassatt, Promenade en barque, Washington, National Gallery of Art, 1894.

Femme moderne...

Si Mary partage avec le « peintre des ballerines » le goût pour le pastel, c'est avec la gravure à la pointe sèche qu'elle va véritablement connaître le succès.

Mary Cassatt, La Loge, National Gallery of Art, Washington, D. C., 1882. Agrandissement : Mary Casst, Après le bain, Clark Art Institute, 1891.S'inspirant des estampes japonaises alors à la mode, elle expérimente les lignes fluides, les prises de vue audacieuses et les couleurs vives pour créer des scènes d'intérieur à la simplicité touchante. Le public plébiscite tout particulièrement ses portraits de mère à l'enfant, ces « Saintes Familles modernes » qui répondent au nouveau goût de la société, désormais plus demandeuse d'émotion que de réalisme.

Pour Mary, c'est l'occasion de relancer sa carrière en multipliant les créations sur le thème de l'étreinte maternelle. Elle devient ainsi la spécialiste de ces nouvelles Madones, toute célibataire qu'elle soit. Alors que le XIXe siècle continue à considérer les femmes comme des mineures, Mary se veut en effet indépendante, libre de préférer à une vie de famille bourgeoise l'existence d'une artiste accueillant ses amis dans son château de Beaufresne (Oise), acquis en 1894.

Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si c'est à elle qu'est confiée la réalisation d'une œuvre intitulée La Femme moderne pour l'Exposition universelle de Chicago (1892, œuvre aujourd'hui détruite). Peintre de la féminité, elle n'hésitera pas à organiser une exposition pour soutenir financièrement le mouvement des suffragettes.

La Cueillette des coquelicots, 1875, Mary Cassatt, collection privée. Agrandissement : Mary Cassatt, Le Repas des canards, 1895, Paris, Bibliothèque de l'Institut national de l'histoire de l'Art.

Sous le regard de Huysmans

Oeil critique et quelque peu misogyne, Joris-Karl Huysmans rend compte ici de sa visite de l'Exposition des indépendants de 1881 où Mary Cassatt dévoilait plusieurs portraits d'enfants.
Mary Cassatt, Femme assise avec un enfant dans les bras, 1889, Bilbao, Musée des beaux-arts. Agrandissement : Mary Cassatt, Mère et enfant sur fond vert, 1897, Paris, musée d'Orsay.« Ah ! les bébés, mon Dieu ! Que leurs portraits m’ont maintes fois horripilé ! […] Pour la première fois, j’ai, grâce à Mlle Cassatt, vu des effigies de ravissants mioches, des scènes tranquilles et bourgeoises peintes avec une sorte de tendresse délicate, toute charmante. Au reste, il faut bien le répéter, seule la femme est apte à peindre l’enfance. Il y a là un sentiment particulier qu’un homme ne saurait rendre ; à moins qu’ils ne soient singulièrement sensitifs et nerveux, ses doigts sont trop gros pour ne pas laisser de maladroites et brutales empreintes ; seule la femme peut poser l’enfant, l’habiller, mettre les épingles sans se piquer.
[…] la salle où sont pendues ses toiles contient une mère lisant, entourée de galopins et une autre mère embrassant sur les joues son bébé, qui sont d’irréprochables perles au doux orient ; c’est la vie de famille peinte avec distinction, avec amour […].
Et c’est là une marque inhérente spéciale à son talent, Mlle Cassatt qui est Américaine, je crois, nous peint des Françaises ; mais dans ses habitations si parisiennes, elle met le bienveillant sourire du at home ; elle dégage, à Paris, ce qu’aucun de nos peintres ne saurait exprimer, la joyeuse quiétude, la bonhomie tranquille d’un intérieur »
(L'Art moderne, 1883).

Mary Cassatt, La Leçon de lecture, 1901. Agrandissement : Mary Cassatt, La Caresse, 1902, Smithsonian American Art Museum.

… et femme d'influence

Mais surtout le nom de Cassatt devient au fil des années indissociable de la découverte de l'impressionnisme aux États-Unis. C'est elle qui, en persuadant son riche frère Alexander de commencer une collection d'art, permet aux toutes premières œuvres de ce mouvement de rejoindre le sol américain.

Mary Cassat, Adaline Havemeyer avec un chapeau blanc, vers 1898, New York, Metropolitan Museum of Art. Agrandissement : Auguste Renoir, Durand-Ruel, 1910, Archives Durand-Ruel.En 1881, elle rencontre le marchand Paul Durand-Ruel qui achètera près de 400 de ses œuvres mais aussi, sur ses conseils, nombre de tableaux impressionnistes. Comprenant que le marché français n'est pas prêt, elle l'incite à trouver des débouchés de l'autre côté de l'Atlantique.

Et son rôle ne va pas s'arrêter là : profitant de son carnet d'adresses et de sa propre renommée, elle convainc elle-même la bonne société américaine de se procurer rapidement des Degas et autres Monet. C'est ainsi que le magnat du sucre, Henry Havemeyer, se bâtit une collection de 150 impressionnistes dont une partie fait aujourd'hui la fierté du Metropolitan Museum of Art de New York.

Désignée par ses compatriotes comme la « femme artiste la plus importante du monde », elle souffre à la fin de sa vie de problèmes de vue qui l'éloignent des chevalets mais pas du monde de l'art puisqu'elle continue à promouvoir les impressionnistes jusqu'à sa mort, à 82 ans, le 14 juin 1926.

Cette francophile convaincue, que Georges Clemenceau avait qualifiée de « gloire de la France », repose près de son château de Beaufresne, au Mesnil-Théribus.

Mary Cassat âgée de 69 ans en 1913. Agrandissement : ary Cassat, Jeune femme en vert, à l'extérieur au soleil, 1914.

Mary Cassatt ? Bah !

Admirateur inconditionnel de Mary Cassatt dont il acquiert de nombreuses estampes, le marchand d'Art Ambroise Vollard n'a pas manqué de l'évoquer dans ses mémoires :
Mary Cassatt, Autoportrait, vers 1880, Gallery of Art, Washington D.C. Agrandissement : Photographie de Mary Cassatt en 1913.« C'est avec une sorte de frénésie que la généreuse Mary Cassatt travaillait au succès de ses camarades : Monet, Pissarro, Renoir, Cézanne, Sisley... Mais quelle indifférence dès qu'il s'agissait de sa propre peinture ! Quelle répugnance à pousser, comme on dit, son œuvre dans le monde ! Dans une exposition impressionniste où Mary Cassatt prenait véhémentement partie pour ses camarades :
- Mais, dit quelqu'un en s'adressant à Mary Cassatt sans savoir à qui il parlait, parmi tous ceux que vous citez, vous oubliez un peintre que Degas place très haut...
- Qui donc ? fit-elle, tout étonnée.
- C'est Mary Cassatt.
Sans fausse modestie, très naturellement, elle eut une exclamation :
- Ah bah !
- Ça doit être une femme-peintre, elle est jalouse, dit l'autre en s'en allant »
(Souvenirs d'un marchand de tableaux, 1936).

Bibliographie

Isabelle Enaud-Lechien, Mary Cassatt, Une Américaine chez les impressionnistes. Biographie, éd. Somogy, 2018,
Mary Cassatt, Une Impressionniste américaine à Paris, catalogue de l'exposition du musée Jacquemart-André, 2018.


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Artistes espagnols
Publié ou mis à jour le : 2022-06-26 07:32:24

 
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