Le Sahara est aujourd'hui un désert chaud et hostile qui s'étire sur 5000 km de l'Atlantique à la mer Rouge et couvre 8,5 millions de km2. Mais il fut un temps où c'était une savane verdoyante et paradisiaque, au carrefour des premières civilisations. C’est une partie fascinante de l’Histoire humaine que Vincent Boqueho vous propose de découvrir en s’appuyant sur les données combinées de la génétique et de la linguistique.
Cette histoire commence il y a 20 000 ans, au dernier paroxysme glaciaire. Le climat est alors très aride, et le Sahara est un désert qui ressemble beaucoup à celui actuel…
12500 avant J.-C. : le désert se change en jardin
Là-dessus, l’évolution des paramètres astronomiques de la Terre entraîne la fin de cette glaciation : si les premiers signes de reverdissement apparaissent vers 16500 avant J.-C. dans les montagnes, ce n’est que vers 12500 avant J.-C. que le Sahara commence à se couvrir de végétation.
Les hauts plateaux de l’Éthiopie, tempérés et bien arrosés, deviennent alors le principal foyer de repeuplement du Sahara : c’est le point d’origine de l’expansion des langues afro-asiatiques qui s’étendent progressivement sur une bonne partie de l’Afrique du Nord et jusqu’au Proche-Orient.
Peu à peu, le Sahara acquiert un régime de moussons d’été lié à l’expansion du régime subtropical humide et se couvre d'une belle savane, tant et si bien qu’il devient plus densément peuplé que le Maghreb, dont le climat reste méditerranéen avec des hivers plus froids et des étés secs.
Leur avantage démographique permet aux Afro-Asiatiques de s’imposer aussi à cet endroit aux dépens des anciennes populations.
Sur le plan génétique, cette expansion afro-asiatique est associée au marqueur génétique ou haplogroupe E1b1b sur le chromosome Y, sauf sur la frange sahélienne où les populations locales adoptent les langues afro-asiatiques des migrants.
Les populations du Sahara sont alors des chasseurs-cueilleurs vivant dans un environnement de savane arborée riche en faune africaine.
Cette prospérité est manifeste dans les massifs du Tadrart et du Tassili à partir de 7500 avant J.-C., avec l’apparition des premières gravures et peintures pariétales représentant des individus ou de la faune locale. On en trouve également dans le Fezzan, l’Ennedi, le Tibesti, l’Aïr, et l’Adrar des Ifoghas.
Les montagnes du Sahara, plus arrosées que les basses terres, apparaissent ainsi comme des pôles de vitalité tout à fait remarquables.
Dans le même temps, l’optimum climatique permet la « révolution néolithique » dans le Croissant fertile (dico), avec la domestication de la chèvre dès 10 000 avant J.-C., puis du mouton, enfin du bœuf.
À partir de 7000 avant J.-C., l’élevage commence à se diffuser hors de sa zone de départ. Dans la péninsule arabique, cette étape est associée à l’expansion des population sémitiques du nord au sud, qui forment une sous-branche des peuples afro-asiatiques. L’haplogroupe J1 est le principal marqueur de cette expansion.
En Afrique, l’élevage se cantonne d’abord à l’est du Nil avant de traverser le fleuve au niveau de la Nubie et de se répandre sur l’ensemble de l’Afrique du Nord à partir de 6000 avant J.-C.
Cela ne s’accompagne pas d’une migration majeure, mais cela renforce la poussée continue depuis le Levant déjà en place depuis plusieurs millénaires, bien visible sur l’ADN mitochondrial transmis par les femmes.
L’agriculture et l’élevage atteignent l’Europe en même temps vers 6500 avant J.-C. et s’y diffusent en deux vagues, l’une maritime et l’autre continentale. Le Maghreb est finalement atteint plus ou moins simultanément par les voies africaine et européenne, autour de 5500 avant J.-C.
Grandes migrations venues d’Europe orientale
C’est vers cette époque que sur le Moyen-Danube apparaît un gène bien précis de tolérance au lactose qui tend à conférer un avantage comparatif aux éleveurs qui le portent.
En particulier, ce gène se communique aux populations porteuses de l’haplogroupe R1b-V88 sur le chromosome Y. Il s’agit d’autochtones ayant appris l’élevage au contact des populations migrantes venues du Croissant Fertile portant l’haplogroupe G. Pour des raisons largement inconnues, certains d’entre eux vont se retrouver impliqués dans une migration maritime vers le sud de la Méditerranée.
Si la voie sicilienne semble plus naturelle de par les liens commerciaux bien attestés entre les deux rives, la voie crétoise coïncide davantage avec la répartition actuelle de cet haplogroupe qui englobe les oasis égyptiennes, le Tibesti, et le lac Tchad. Mais il n’est pas impossible que son aire de répartition ait été beaucoup plus large par le passé, d’autant que la présence de R1b-V88 en Sardaigne montre que la voie occidentale était bel et bien empruntée par ces navigateurs.
Il faut noter qu’un petit groupe de départ a pu suffire pour répandre ces gènes du fait de leur avantage démographique lié à la tolérance au lait cru. Ces migrants se mélangent d’ailleurs très largement aux populations autochtones et adoptent leur langue.
Par ailleurs, les migrants R1b-V88 ne sont pas les seuls à véhiculer ce nouveau gène de tolérance au lactose : celui-ci se répand aussi chez les populations sahariennes situées plus à l’ouest, et se maintiendra jusqu’à aujourd’hui chez leurs descendants directs, les Peuls.
On arrive ainsi vers 4500 avant J.-C., époque à laquelle le niveau des lacs sahariens atteint son maximum, notamment celui du lac Tchad qui devient une véritable mer intérieure alimentée par toutes les montagnes sahariennes.
Cet environnement fluvial et lacustre devient très favorable aux populations habitant plus au sud, dans les zones subtropicales marécageuses.
Ces gens, qui parlent des langues nilo-sahariennes, commencent à remonter vers le nord en deux vagues principales : l’une le long du Nil jusqu’en Nubie, à l’origine des Nubiens actuels. L’autre le long du lac Tchad jusque dans le Tibesti, à l’origine des Toubous actuels.
Certains poursuivent leur expansion en contournant le lac par le nord et atteignent les bords du fleuve Niger où leurs langues se mélangent à celles locales. Ils seront à l’origine du peuple songhaï. Les Afro-Asiatiques ne forment plus qu’une enclave isolée dans le Sahel, à l’origine des Tchadiques dont les Haoussas sont les plus connus.
Cette époque voit les peintures rupestres se modifier dans les massifs sahariens avec des scènes pastorales d’inspiration subsaharienne. Cependant, le changement génétique dû à l’expansion nilo-saharienne reste peu visible : celle-ci serait donc liée à la migration de petits groupes ayant réussi à imposer leur langue, peut-être grâce à leur contrôle du commerce fluvial et lacustre.
C’est vers 3900 avant J.-C. que s’amorce l’assèchement du Sahara, ce qui va entraîner son dépeuplement progressif en l’espace de deux millénaires. Les montagnes plus arrosées du centre deviennent un refuge, ainsi que la vallée du Nil qui se transforme en une véritable oasis. Cette pression des Libyens sur les agriculteurs sédentaires de l’Egypte va créer un stress poussant aux innovations, comme d’ailleurs en Mésopotamie, ce qui va beaucoup contribuer à la transition vers l’époque historique.
Plus à l’ouest, il n’y a pas de fleuve majeur ni de refuge montagneux pour accueillir les peuples sahariens. L’Atlas habité par les Berbères a un climat méditerranéen peu adapté au mode de vie des Sahariens basé sur la transhumance des bovidés.
À l’inverse, les éleveurs de chèvres et de moutons de l’Atlas se révèlent mieux adaptés à cette désertification en cours. C’est ce qui explique l’expansion berbère sur tout le nord et l’ouest du Sahara qui connaît son paroxysme vers 2000 avant J.-C. Les Berbères imposent non seulement leur langue, mais aussi leurs gènes E-M81 : il s’agit donc d’un remplacement massif, sans être total. Plus on s’avance vers le sud, plus on trouve un mélange où la composante subsaharienne subsiste, notamment chez les Touaregs.
Cette expansion a aussi pour effet d’isoler les Songhaï des autres Nilo-sahariens. Finalement, les langues se cristallisent en plusieurs ensembles à cette époque : Songhaï, Sahariens et Nilotiques chez les Nilo-Sahariens. Tchadiques, Berbères, Egyptiens, Couchitiques et Sémitiques chez les Afro-Asiatiques.
Quant aux anciens peuples nomades du Sahara Occidental, ils ne subsistent plus qu’aux abords du fleuve Sénégal où ils finissent par adopter la langue nigéro-congolaise locale : cela marque la naissance du peuple peul, dont l’histoire très singulière ne fait que commencer.
Ainsi s’achève la grande période du Sahara Vert, mais pas celle des grands mouvements de populations. Outre l’expansion des Peuls qui étendront leur présence jusqu’au Cameroun, celle des Arabes musulmans finira par bouleverser toute l’Afrique du Nord en imposant leur langue depuis le Soudan jusqu’en Mauritanie.




Quand le Sahara était vert...









Vos réactions à cet article
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Jacques Groleau (24-05-2026 17:55:31)
Très intéressant, merci à V Boqueho et vous. J'aimerais aussi un article sur la période "grenier à blé" de l'Empire Romain puis désertification après les effondrements successifs (Roomains pui... Lire la suite
Marc Blasband (24-05-2026 11:57:48)
Merci. L'histoire de ce continent était pour moi une page blanche. Cet article, que je me promets de relire et d'étudier, est plus que bienvenu pour éclairer le passé d'une partie importante de ... Lire la suite