Août 1914

L'Europe à la veille de la Grande Guerre

Au terme d'un siècle de paix relative et de très grande expansion, l'Europe rayonne sur le monde entier comme aucun autre empire dans les temps passés. Avec environ 450 millions d'habitants, elle rassemble le quart de la population mondiale et constitue de très loin le continent le plus moderne et le plus riche.

Malgré tous ces motifs de satisfaction, elle apparaît extrêmement nerveuse au début du XXe siècle. Mais de là à dire que la guerre était inévitable, il y a un pas que les historiens se gardent de franchir. Pour Pierre Renouvin (1893-1974), si l'enchaînement fatal qui a suivi l'attentat de Sarajevo avait pu être stoppé, rien ne dit que la guerre serait survenue plus tard...

André Larané
Deux empires au centre du continent 
L'Europe à la veille de la Grande Guerre, en 1914

La carte ci-dessus montre l'Europe en 1914. Première constatation : elle semble plus rassemblée que jamais. Un siècle plus tôt, le Congrès de Vienne (1815) a déjà permis de réduire l'émiettement hérité des traités de Westphalie (1648). Le XIXe siècle a achevé l'unification de l'Italie et de l'Allemagne. À la périphérie du continent sont seulement apparus quelques nouveaux États issus de la décomposition de l'empire turc : Serbie, Roumanie, Bulgarie, GrèceAlbanieMonténégro.

Deux empires à dominante germanique et par ailleurs alliés, l'Allemagne et l'Autriche-Hongrie, occupent le coeur du continent. Deux autres empires en occupent les marges orientales, la Russie et l'empire ottoman. Deux grands États à rayonnement universel dominent la façade atlantique : la France et le Royaume-Uni, lequel se tient, autant que faire se peut, à l'écart des affaires européennes.

Le jeune empire allemand est de loin l'État le plus puissant du continent mais ses classes dirigeantes s'inquiètent d'être prises en tenaille par la France et la Russie. Elles craignent par-dessus tout cette dernière, installée sur leur frontière orientale et dont la croissance économique, démographique et militaire semble exponentielle.

Mais la Russie, depuis la Révolution de 1905, est rongée par les tensions sociales. Contesté de l'intérieur, le gouvernement autocratique du tsar cherche un dérivatif dans une expansion vers les Balkans et les Détroits qui séparent la mer Méditerranée de la mer Noire. Sous des dehors brillants, l'Autriche-Hongrie, née du compromis austro-hongrois de 1867, est tout autant rongée par les tensions entre ses composantes nationales. Elle aussi cherche du côté des Balkans une solution à ses problèmes intérieurs. Enfin, les grandes puissances maintiennent l'empire ottoman en survie artificielle faute de pouvoir s'entendre sur le partage de ses dépouilles.

Une guerre évitable ?

En 1914, l'Europe centrale est dominée par trois États majeurs :
1) le royaume d'Italie, unifié depuis peu et qui continue de s'interroger sur lui-même,
2) l'empire austro-hongrois, prospère mais vermoulu, où un vieil empereur, François-Joseph 1er, tente de contenir les revendications nationalistes des populations slaves, roumaines et italiennes,
3) l'empire allemand, prospère et solidement organisé autour de la Prusse, avec un empereur, Guillaume II, qui rêve d'un destin mondial et dont le plus grand désir est de concurrencer les Britanniques sur les mers.

En 1914, ces trois États constituent la Triple-Alliance ouTriplice. Ils sont liés par une alliance défensive pour des raisons conjoncturelles et se promettent assistance en cas d'attaque de l'un ou de l'autre. L'empire turc est proche de la Triplice et les conseillers allemands exercent une très forte influence auprès du gouvernement.

La République française entretient des rapports tendus avec l'Allemagne depuis sa défaite de 1870-1871 et cultive envers l'Autriche une méfiance qui remonte... à la rivalité entre Charles Quint et François 1er. C'est pourquoi elle a constitué avec le Royaume-Uni et le tsar de Russie une autre alliance défensive : la Triple-Entente.

Tensions bellicistes

Les deux grands systèmes d'alliance européens, Triplice et Triple-Entente, recouvrent des intérêts contradictoires.

– La France :

La France revendique l'Alsace et le nord de la Lorraine, annexées par l'Allemagne en 1871. Au début du XXe siècle, ces revendications sur l'Alsace et le nord de la Lorraine passent au second plan mais elles sont supplantées par des rivalités coloniales. En 1905, puis en 1911, la France et l'Allemagne, qui reluquent l'une et l'autre le Maroc, sont au bord de la guerre. La France rivalise aussi en Afrique noire avec l'Angleterre, dont la sépare une animosité pluriséculaire.

Les républicains français sont par ailleurs quelque peu gênés par leur alliance avec l'autocratie russe, destinée à intimider l'Allemagne. Après l'alerte de 1911, les partisans de l'apaisement semblent l'emporter en dépit du président Raymond Poincaré et de son adversaire Georges Clemenceau qui plaident, contre l'opinion publique, pour un allongement du service militaire de deux à trois ans et la préparation d'une possible guerre contre l'Allemagne.

Aux élections législatives prévues le 10 mai 1914, on s'attend à la victoire de la gauche et de son chef Joseph Caillaux, le grand pacificateur de 1911, qui deviendrait président du Conseil et nommerait Jean Jaurès aux Affaires étrangères...

Une femme va annihiler ce scénario rose ! Henriette Caillaux ayant tué le directeur du Figaro, son mari se met en retrait de la politique pour organiser sa défense. Du coup, après les législatives, Poincaré nomme à la tête du gouvernement un socialiste terne, René Viviani, auquel il n'a pas de mal à faire admettre dans les semaines cruciales de juillet 1914 l'alliance avec la Russie et la guerre avec l'Allemagne. Le 31 juillet 1914, alors que déjà l'Autriche-Hongrie a déclaré la guerre à la Serbie, les journaux français consacrent leur Une à l'acquittement d'Henriette Caillaux.

– Le Royaume-Uni :

Le gouvernement britannique se donne un objectif pour maintenir sa suprématie sur les mers, le « Two powers standard » : la Navy et ses Dreadnoughts (cuirassés) doivent peser autant ou plus que les flottes des deux puissances suivantes ! Aussi longtemps qu'est maintenu cet objectif, il se désintéresse des affaires du Continent. En 1914, la grande affaire qui l'occupe est le Home Rule, autrement dit le projet d'autonomie de l'Irlande.

Virtuellement alliée de la France et de la Russie, l'Angleterre n'est pas prête pour autant à les suivre dans le premier conflit venu. Au demeurant, elle a beaucoup plus de motifs de tensions avec la Russie qu'avec l'Allemagne ou l'Autriche-Hongrie.

– La Russie :

La Russie, découragée dans ses tentatives d'expansion en Extrême-Orient par sa défaite face au Japon et minée par les mouvements révolutionnaires, cherche une revanche en Europe.

Le tsar Nicolas II (18 mai 1868, Tsarskoïe Selo - 17 juillet 1918, Ekaterinbourg) et le roi d'Angleterre George V  (3 juin 1865 - 20 janvier 1936)Le tsar Nicolas II rêve de refaire l'unité du pays autour du trône à la faveur d'une guerre de conquête dans les Balkans, au détriment de l'empire ottoman. Il voudrait mettre la main sur Istamboul, l'ancienne Constantinople, métropole religieuse du christianisme orthodoxe.

Mais il est par ailleurs en bisbille dans les affaires d'Orient et d'Extrême-Orient avec le Royaume-Uni du roi George V (les deux cousins, petits-fils de la reine Victoria, se ressemblent comme deux gouttes d'eau). Autant dire que le rapprochement entre les deux pays au sein de la Triple-Entente ne va pas de soi et tient à un fil.

En 1914, la Russie fait figure d'« État émergent » et de future superpuissance.

Son expansion économique et militaire inquiète au plus haut point le chef de l'état-major allemand Ludwig von Moltke, qui craint de ne bientôt plus être en mesure de résister à une agression russe éventuellement assortie d'une attaque française. Il plaide pour une guerre préventive au plus tôt.

Le gouvernement et l'état-major russes, de leur côté, activent la construction des voies ferrées destinées à faciliter une éventuelle mobilisation. Ils interviennent aussi dans la politique intérieure française en plaidant vigoureusement pour la prolongation du service militaire à trois ans. 

– L'Allemagne :

Devenue de loin la première puissance industrielle européenne, l'Allemagne cultive une solidarité pangermanique avec l'Autriche-Hongrie et, grâce à elle, se sent moins seule au coeur de l'Europe, entre deux pays a priori hostiles, la France et la Russie.

Petit-fils de la reine d'Angleterre Victoria comme Nicolas II et George V, l'empereur Guillaume II est impulsif et quelque peu déséquilibré, sujet à des phases d'excitation extrême qui troublent son entourage. Heureusement, son chancelier Theobald von Bethmann-Hollweg tient fermement les rênes du gouvernement.

- L'Autriche-Hongrie :

L'Autriche-Hongrie est un empire fédéral et multiculturel prospère et riche d'une grande culture, mais elle craint que l'expansionnisme russe n'entraîne un soulèvement de ses minorités slaves, qui lui serait fatal. 

C'est en vérité une Double-Monarchie avec deux États très autonomes, l'empire autrichien et le royaume de Hongrie, qui ont l'un et l'autre le même souverain, François-Joseph 1er

Le gouvernement hongrois du comte Istvan (Étienne) Tisza tient en sujétion les minorités slaves et roumaines de son royaume et s'oppose à de nombreux Autrichiens dont l'héritier de la Couronne, l'archiduc François-Ferdinand, qui voudraient leur accorder une représentation politique. Il rechigne à une guerre avec la Serbie qui pourrait se solder par des annexions et l'accroissement des populations slaves au sein de l'empire.

Istvan Tisza emploie pour la première fois l'expression « guerre mondiale »  dans une note de mars 1914 destinée à mettre en garde l'empereur François-Joseph contre le risque d'une agression franco-russe.

– L'Italie :

L'Italie cultive quelques revendications du côté de la France (Nice et la Savoie, la Tunisie...). Mais ses principales revendications concernent des provinces de l'Adriatique et des Alpes qui appartiennent à l'Autriche-Hongrie. Qui plus est, son engagement au sein de la Triplice est limité à l'éventualité d'une attaque par le camp adverse. Elle n'a guère de raisons de suivre l'Autriche-Hongrie dans son différend avec la Serbie. 

– L'empire ottoman :

Qualifié d'« homme malade de l'Europe », l'empire ottoman ne pèse pas lourd sur la scène européenne. Mais ses dernières possessions balkaniques font saliver les grandes puissances (l'Autriche-Hongrie et la Russie) ainsi que les jeunes États voisins (Serbie, Bulgarie, Grèce...). En juillet 1908, excédés par les humiliations que supporte le sultan, les « Jeunes-Turcs » prennent le pouvoir à Istamboul mais n'arrivent guère à enrayer le déclin de l'empire.

Très liée à la Grande-Bretagne et désireuse de s'en émanciper, la Turquie développe des liens économiques mais aussi militaires avec l'Allemagne. Ils seront lourds de conséquences en 1914.

Publié ou mis à jour le : 2019-10-29 10:26:25

 
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